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Mother of Learning, chapitre 5


Traducteur : Mithestral


Chapitre 5 : Recommence

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il sentit une douleur intense au niveau de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonjour frérot ! ». Il entendit une voix gaie mais agaçante provenir d’au-dessus de lui. « Bonjour, bonjour, BONJOUR ! »

Zorian regarda Kirielle d’un air hébété, essayant de comprendre ce qu’il venait de se passer. La dernière chose dont il se rappelait était la liche incantant un sort sur lui et Zach, et puis le noir complet. Ses yeux parcoururent la pièce pour confirmer sa première impression : il était de retour dans sa chambre, à Cirin. Mais cela n’avait aucun sens. Il était heureux d’avoir survécu cette expérience, mais il s’attendait au moins à se réveiller à l’hôpital, ou dans un lieu avec d’autres blessés. Et Kirielle ne devrait pas agir de manière si détendue après qu’il ait vécu une expérience aussi terrifiante. Même elle ne se montrerait pas aussi insensible. En plus, cette scène lui semblait… incroyablement familière.

« Kiri ? »

« Heu, oui ? »

« Quel jour est-on ? », demanda Zorian, craignant déjà la réponse.

« Jeudi. »

Il râla. « Je voulais dire la date, Kiri. »

« Premier du Char. Tu vas à l’académie aujourd’hui. Ne me dis pas que tu as oublié, » dit-elle en lui donnant des petits coups avec le doigt. Vraiment. Elle accompagnait chacun de ses mots par un coup à son flanc, enfonçant son petit index entre ses côtes. Zorian repoussa sa main, sifflant de douleur.

« J’ai pas oublié ! » rétorqua Zorian. « J’ai juste… »

Il s’arrêta là. Qu’était-il censé lui dire ? Honnêtement, lui-même n’avait aucune idée de ce qu’il se passait !

« Tu sais quoi ? » dit-il après être resté un instant silencieux. « Oublie ça, je pense qu’il est grand temps que tu descendes. »

Avant qu’elle ne puisse répondre, Zorian la poussa sans délicatesse hors du lit avant de se lever lui-même.

Il sortit ses lunettes du tiroir à côté de son lit, pour observer plus attentivement sa chambre, à la recherche de quoi que ce soit d’inhabituel qui pourrait trahir cette vaste blague, qui était d’ailleurs de très mauvais goût. Même si sa mémoire n’était pas parfaite, il avait pris l’habitude de ranger ses affaires d’une façon très particulière pour savoir quand est-ce que certains membres curieux de sa famille fouinaient dans ses affaires. Il ne vit rien de spécialement anormal, donc à moins que le scénariste de cette blague connaissait parfaitement sa façon de fonctionner (peu probable), ou que Kiri s’était enfin décidée à respecter le caractère sacré de sa chambre pendant qu’il était à l’académie (peut être quand les poules auront des dents), il s’agissait vraiment de sa chambre dans l’état où il l’avait laissé en se rendant à Cyoria.

Est-ce qu’il ne s’agissait alors que d’un rêve ? Cela semblait bien trop réel et cohérent pour être un rêve. Ses rêves étaient d’habitudes vagues, incohérents, et surtout il les oubliait très vite après s’être réveillé. Mais tout ça ressemblait exactement à des souvenirs normaux : pas d’oiseaux parlants, pyramides flottantes, de loups à trois yeux ou d’autres scènes surréalistes qui se déroulaient habituellement dans ses rêves. Un rêve ne pouvait pas contenir les expériences vécues pendant un mois entier.

« Maman veut te parler, » lui dit Kirielle depuis le sol, visiblement pas pressée de se lever. « Mais heu, est-ce que tu peux me montrer de la magie avant de te lever ? S’il te plaît ? S’il te plaîîît ? »

Zorian fronça les sourcils. De la magie, hein ? En y réfléchissant bien, il avait appris pas mal de sorts. S’il ne s’agissait vraiment que d’un rêve très élaboré, toute magie apprise s’avérerait complètement fausse, pas vrai ?

Il fit quelques gestuelles avant de placer ses mains en coupelle devant lui. Une orbe flottante de lumière se matérialisa immédiatement au-dessus de ses paumes.

Huh. Il ne s’agissait donc pas juste d’un rêve très compliqué.

« Waow, incroyable ! » s’extasia Kirielle, tapotant l’orbe de lumière avec son doigt, qui passait directement à travers. Ce n’était pas surprenant, puisqu’il ne s’agissait que de lumière. Elle retira son doigt et observa l’orbe d’un air très curieux, comme si elle s’attendait à ce qu’elle se transforme pour une raison ou une autre. Zorian contrôla la sphère mentalement pour la faire se déplacer dans la pièce, avant de voler plusieurs fois autour de Kirielle. Ouaip, il maîtrisait vraiment le sort. Non seulement il se rappelait de la procédure d’incantation, mais il avait gardé le contrôle raffiné du sort qu’il avait obtenu après s’être entraîné de nombreuses fois. Il était impossible d’obtenir ce genre d’entraînement lors d’une hallucination, même s’il s’agissait d’une vision prophétique.

« Encore ! Encore ! » demanda Kirielle.

« Oh, Kiri, s’il te plaît, » soupira Zorian. Il n’était vraiment pas d’humeur à écouter ses caprices. « J’ai fait ce que tu voulais juste à l’instant, pas vrai ? Tu veux bien trouver autre chose pour t’amuser maintenant ? »

Elle fit la moue, mais Zorian était maintenant parfaitement immunisé contre de telle réaction. Sa mine renfrognée s’illumina soudainement, comme si elle se rappelait de quelque chose, et elle se leva brusquement.

Attendez une seconde…

« Non ! » cria Zorian, mais il était déjà trop tard. Kiri s’était déjà précipitée dans la salle de bain et avait claqué la porte derrière elle. « Tu fais chier, Kiri ! Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant que je me lève ? »

« J’aimerais pas être à ta place, » répondit-elle d’un ton sarcastique.

Zorian se pencha en avant jusqu’à ce que son front touche la porte. « Je savais ce qu’il allait se passer, et je me suis quand même fait avoir. »

Il fronça les sourcils. Il savait vraiment ce qu’il allait se passer. Peu importe la nature de ses « souvenirs du futur », ils semblaient pour l’instant plutôt fiables. Est-ce que Cyoria allait vraiment se faire envahir pendant le festival de l’été ? Que devait-il faire à ce sujet ? Que pouvait-il faire à ce sujet ? Il secoua la tête en retournant dans sa chambre. Il ne voulait pas réfléchir à ce genre de questions avant de comprendre plus précisément ce qui lui était arrivé. Il ferma la porte à clef pour avoir un peu d’intimité et s’assit sur son lit. Il avait besoin de réfléchir.

Ok. Il avait vécu un mois entier à l’académie avant que… quelque chose ne se passe… et qu’il se réveille dans sa chambre, de retour à Cirin un mois plus tôt, comme si rien ne s’était passé. Même en incluant la magie, c’était parfaitement absurde. Le voyage temporel était impossible. Il ne possédait aucun livre qui parlait en détail de cette question, mais à chaque fois que le sujet était abordé, la réponse était catégorique : il était impossible de voyager dans le temps. Même la magie dimensionnelle ne pouvait que déformer l’espace-temps, accélérant l’écoulement du temps ou le ralentissant. C’était l’un des rares consensus entre les mages.

Donc comment était-il possible qu’il soit en train de revivre un mois entier ?

Il était en train de consulter les différents livres qu’il avait dans sa chambre, à la recherche d’une magie qui pouvait simuler un voyage dans le temps, quand quelqu’un frappa à la porte et interrompit le fil de ses réflexions. Il réalisa soudainement qu’il était encore en pyjama, et que Mère voulait lui parler depuis un moment. Il se changea très rapidement et ouvrit la porte, et fit face à deux femmes qui l’observaient attentivement, dont l’une d’elle était sa mère.

Il faillit saluer Ilsa par son nom, mais il s’en empêcha au dernier moment.

« Une professeure de l’académie est venue discuter avec toi, » lui indiqua sa mère. Elle le scrutait d’un regard noir qui signifiait qu’il devait s’attendre à des réprimandes une fois Ilsa partie.

« Bonjour, » dit Ilsa. « Je suis Ilsa Zileti, de l’Académie Royale des Arts Magiques de Cyoria. J’espérais pouvoir discuter avec vous de certains détails avant votre départ, ça ne sera pas long. »

« Bien sûr, » répondit Zorian. « Hum, où voulez-vous… »

« Votre chambre fera l’affaire, » dit Ilsa.

« Je vais vous ramener quelque chose à boire, » s’excusa sa mère avant de sortir de la pièce.

Zorian regarda Ilsa sortir différents papiers de son sac et les plaça sur son bureau (que faisait-elle avec ceux-là, de toute façon ?), essayant de décider de la meilleure façon de réagir. Si ses souvenirs du futur étaient exacts, elle devrait lui tendre un parchemin juste maint-

Ouais, le voilà. Savoir en avance ce qui allait se passer était une expérience très étrange.

Dans le souci de maintenir certaines apparences, Zorian étudia un moment le parchemin avant de canaliser un peu de mana à l’intérieur. Il ressemblait exactement à celui de ses souvenirs : la calligraphie soignée, les phrases à la formulation très officielle, les armoiries au bas du document. Une vague de terreur envahit soudainement Zorian. Dans quel bordel s’était-il fourré ? Il ne savait absolument pas ce qui lui arrivait, mais c’était gros. Très gros.

Il eut une soudaine envie de prévenir Ilsa de sa situation pour qu’elle le conseille, mais s’en empêcha. Cela semblait pourtant être la chose la plus raisonnable à faire. Elle était en effet une mage professionnelle qui était bien plus qualifiée que lui pour gérer la situation. Mais que pouvait-il bien lui raconter ? Qu’il se rappelait d’événements qui ne s’étaient pas encore déroulés ? Ouais, elle n’allait pas le croire. En plus, en considérant la nature de ses souvenirs du futur, il se voyait facilement être arrêté pour conspiration si l’on découvrait vraiment, grâce à ses avertissements, une tentative d’invasion de Cyoria. Après tout, il était bien plus facile d’expliquer ses connaissances s’il était un déserteur des conspirateurs plutôt qu’un voyageur temporel. Il eut soudainement une vision où il se faisait torturer par des agents du gouvernement pour obtenir des informations, et il eut un frisson.

Non, il était bien plus sage pour l’instant de tout garder pour lui-même.

Ainsi, pendant les dix minutes suivantes, Zorian reprit sa conversation originelle avec Ilsa, ne voyant pas l’intérêt de réagir différemment cette fois-ci. Toutes ses décisions étaient fondées sur des raisons qui étaient toujours aussi valides que la dernière fois. Il ne se plaint pas auprès d’Ilsa au sujet de Xvim par contre, puisqu’il savait que cela ne servirait à rien. Il ne demanda pas non plus une pause pipi, car il connaissait déjà les options qu’il allait choisir. Ilsa sembla parfaitement indifférente au fait qu’il était déjà sûr de tout, visiblement aussi impatiente que lui d’en finir avec ces formalités. D’ailleurs, pourquoi serait-elle choquée ? Elle n’avait pas d’autres souvenirs de lui avec lesquels comparer. En fait, elle ne le connaissait même pas jusqu’à aujourd’hui.

Zorian soupira et secoua la tête. Il semblait vraiment qu’il s’agissait de vrais souvenirs, et il était difficile de les ignorer. Ça allait être un long mois.

« Vous allez bien, monsieur Kazinski ? »

Zorian regarda Ilsa d’un air interrogateur, essayant de comprendre pourquoi elle lui avait demandé ça. Elle regarda un instant ses mains. Zorian comprit immédiatement ; ses mains tremblaient toutes seules. Il serra les poings et prit une profonde respiration.

« Ça va, » répondit-il. Il y eu ensuite une seconde de silence gênant, Ilsa ne semblant pas vouloir continuer avant d’avoir fini de l’étudier. « Puis-je vous poser une question ? »

« Bien sûr, » répondit-elle. « Je suis là pour ça. »

« Que pensez-vous du voyage dans le temps ? »

Elle fut clairement choquée par la question; cela devait être la dernière chose sur laquelle elle pensait être interrogée. Elle se reprit rapidement, cependant.

« Le voyage dans le temps est impossible, » affirma-t-elle fermement. « Le temps ne peut être que dilaté ou comprimer. On ne peut pas sauter dans le temps, ou l’inverser.

« Pourquoi donc ? » demanda Zorian, honnêtement curieux. Il n’avait jamais vraiment vu une explication de l’impossibilité du voyage dans le temps, même si c’était probablement parce qu’il n’avait jamais été particulièrement intéressé par le sujet jusqu’à maintenant.

Ilsa soupira. « J’admets que je ne suis pas très au fait des détails, mais nos meilleures théories indiquent qu’il est impossible d’aller à contre-courant du flot temporel. Impossible comme il est impossible de dessiner « un cercle carré », pas le genre d’impossibilité du genre « franchir l’océan d’un bond ». L’écoulement du temps ne se fait que dans une seule direction. En plus, de très nombreuses expériences ont été réalisées, et ont toutes échoué. » Elle lui jeta un regard accusateur. « J’espère sincèrement que vous ne gâcherez pas vos talents sur une question aussi insensée. »

« J’étais juste curieux, » se défendit Zorian. « J’étais juste en train de lire un chapitre sur les limites de la magie, et je me demandais simplement pourquoi l’auteur semblait si certain de l’impossibilité du voyage temporel. »

« Eh bien vous savez maintenant pourquoi, » dit Ilsa avant de se lever. « Si vous n’avez pas d’autre question, je devrais vraiment y aller. Je serais heureuse de vous assister lundi après les cours si vous d’autres questions vous viennent. Bonne journée. »

Zorian la regarda s’en aller et ferma la porte après qu’elle soit sortie. Il s’effondra sur le lit. Ça allait vraiment être un long mois.

Pour une fois, le voyage en train n’eut pas l’effet somnifère habituel sur Zorian. Il avait subtilement interrogé sa mère sur des sujets sensibles pendant qu’elle essayait de lui faire la morale. Il était vraiment certain qu’il ne s’agissait pas d’un genre d’illusion très complexe, à moins que l’illusionniste était au courant de certains secrets de famille très bien gardés. En plus, il était bien trop lucide pour qu’il s’agisse d’un genre d’hallucination induite. Avec les informations dont il disposait, il avait vraiment avoir voyagé dans le temps. Il passa la majorité du voyage en train à noter sur un carnet tout ce qui lui semblait important. Il ne pensait pas vraiment que ses souvenirs allaient disparaître soudainement, mais cela l’aida à organiser ses réflexions et à remarquer certains détails qu’il aurait peut-être manqué. Par exemple, il se souvint que, dans la confusion, il avait oublié de récupérer ses livres de sous le lit de Kiri, mais il décida que ce n’était pas très important. Si les cours étaient les mêmes que la dernière fois, il n’en aurait pas besoin pendant le premier mois.

Tout venait du dernier sort que la liche avait lancé sur lui et Zach, Zorian en était certain. Le problème était que Zorian n’avait aucune idée de quel sort il s’agissait. Même les mots ne lui étaient pas familiers. Les incantations traditionnelles utilisaient à la base des mots Ikosiens, et Zorian connaissait suffisamment l’Ikosien pour pouvoir identifier globalement les effets d’un sort en entendant l’incantation. Mais la liche avait utilisé un langage différent. Heureusement, Zorian avait vraiment une bonne mémoire et se rappelait du plus gros du chant, qu’il inscrivit de façon phonétique sur son cahier. Il était certain qu’il ne trouverait le sort le sort nulle part avec les autorisations dont il bénéficiait, puisque si le sort se trouvait bien dans des archives quelque part, peu de personnes y avait probablement accès. Mais il pouvait toujours au moins essayer d’identifier le langage en trouvant un dictionnaire à la bibliothèque académique.

L’autre point important de toute cette histoire était Zach. Le garçon était capable de combattre une liche -une putain de liche !- pendant plusieurs minutes avant de succomber. Même si la liche avait joué avec lui, cela restait très impressionnant. Zorian estima que Zach devait avoir les compétences d’un mage du 3ᵉ cercle, et sûrement plus haut encore. Qu’est-ce qu’il fichait parmi de simples étudiants alors ? Il y avait quelque chose de clairement étrange au sujet de Zach. Zorian n’avait pourtant pas du tout l’intention de se confronter à lui jusqu’à ce qu’il en sache un peu plus. Si ça se trouvait, il s’agissait d’une de ces situations du genre ‘tu en sais trop à notre sujet, donc on va devoir te tuer maintenant’. Il devrait faire très attention avec l’héritier de la maison Noveda.

Zorian referma son carnet et se passa la main dans les cheveux. Quel que soit le bout par lequel il la prenait, toute cette histoire semblait parfaitement folle. Avait-il vraiment des souvenirs du futur, ou était-il simplement en train de devenir fou ? Les deux options étaient aussi effrayantes l’une que l’autre. Il n’était absolument pas qualifié pour gérer quelque chose comme ça par lui-même, mais il ne savait pas comment recevoir l’aide d’autres personnes sans être pris pour un taré ou être placé dans une cellule d’interrogation.

Il décida d’y réfléchir à nouveau plus tard. Probablement le lendemain. Tout ça était trop bizarre, et il avait besoin de dormir avant de décider quoique ce soit.

« Excusez-moi, la place est-elle libre ? »

Zorian regarda la personne qui venait de parler, la reconnaissant après une seconde d’hésitation. L’inconnue aux lunettes et au col montant vert venait de rentrer dans son compartiment, le train venant de s’arrêter à Korsa. Bien sûr, la dernière fois elle ne s’était pas embêtée à lui demander la permission avant de s’asseoir. Qu’est-ce qui avait changé ? Ah, peu importe. Ce qui important vraiment était que la dernière fois, elle avait été suivie par quatre autres filles. Des filles très bruyantes, et très ennuyantes. Il ne voulait absolument pas passer le reste du voyage à écouter leurs gloussements… à nouveau.

« Oui, » acquiesça-t-il. « En fait, j’allais m’en aller. Nous sommes à Korsa, pas vrai ? Bonne journée, mademoiselle. »

Il attrapa rapidement ses bagages et se mit à la recherche d’un autre compartiment, abandonnant la jeune fille à son sort.

Peut-être que ces souvenirs pouvaient servir à quelque chose au final.

Bam !

« Cafard ! »

Bam ! Bam ! Bam !

« Cafard, ouvre cette satanée porte ! Je sais que tu es là-dedans ! »

Zorian se retourna sur son lit et grogna. Pourquoi Taiven était-elle venue si tôt ? Non, attendez… Il attrapa l’horloge sur sa table de chevet et la plaça en face de sa figure. Elle n’était pas en avance, il avait juste dormi toute la matinée et il était déjà l’après-midi. Huh. Il se rappelait distinctement s’être rendu directement à l’académie depuis la gare, puis s’être endormi en quelques minutes, mais il avait quand même dormi aussi longtemps… Comme quoi, mourir puis se réveiller dans le passé était une activité épuisante.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

« J’arrive, j’arrive ! » cria Zorian. « Arrête de défoncer ma porte ! »

Évidemment, elle continua de frapper sur la porte avec un enthousiasme renouvelé. Zorian se dépêcha de se rendre présentable et se précipita à la porte. Il l’ouvrit grand ouvert, et lança un regard noir à Taiven….

… qu’elle ignora complètement.

« Enfin ! » dit-elle. « Pourquoi il t’a fallu si longtemps ? »

« J’étais en train de dormir, » grommela Zorian.

« Vraiment ? »

« Oui. »

« Mais-« 

« J’étais fatigué, » s’énerva Zorian. « Épuisé. Et qu’est-ce que tu attends ? Dépêche-toi de rentrer. »

Elle se hâta à l’intérieur et Zorian prit quelques instants pour reprendre ses esprits avant de lui parler. Dans ses souvenirs du futur, elle ne lui avait plus jamais rendu visite après qu’il eut refusé de la rejoindre pour sa mission dans les égoûts, ce qui en disait long sur l’importance qu’elle donnait à leur amitié. Enfin bon, lui-même n’y avait plus pensé depuis, donc il n’était pas vraiment en position de la juger. Dans tous les cas, il était encore moins intéressé par cette mission maintenant que dans ses souvenirs. Il avait des sujets bien plus importants à traiter cette fois-ci, d’autant plus que son appréhension à se rendre dans les égouts était toujours présente. Il se sentait donc beaucoup moins mal de refuser sèchement de l’aider, et il n’eut besoin que d’une heure pour la convaincre de s’en aller.

Il se dirigea ensuite vers la bibliothèque, en faisant un détour par la boulangerie à proximité pour s’acheter un casse-croûte. Une fois à l’intérieur de la bibliothèque, il commença à chercher des livres sur le thème du voyage dans le temps, et essaya de trouver des informations sur le langage qu’avait utilisé la liche pour son sort.

Ses recherches furent très décevantes. Déjà, il n’y avait aucun livre sur le voyage temporel. Le sujet n’était pas considéré comme sérieux, puisqu’il était considéré comme impossible. Ce qu’il était écrit sur le sujet était éparpillé entre plusieurs livres, cachés dans des sections et des paragraphes non-indexés. Rassembler ces informations était une véritable corvée, sans que ça semble particulièrement utile, puisqu’il n’obtint aucune information pour résoudre le mystère de ses souvenirs du futur. Il fut encore plus frustré dans sa recherche de la langue utilisée par la liche, puisqu’il n’avait même pas réussi à l’identifier, et donc encore moins réussi à traduire l’incantation.

Il passa le week-end entier à parcourir des livres, sans résultat, avant d’abandonner ce moyen de recherche puisqu’il était évident qu’il ne menait nulle part. En plus, les bibliothécaires lui jetaient d’étranges regards en voyant ses sujets de lecture, et il ne voulait créer de rumeurs. Avec un peu de chance, il parviendrait à faire cracher le morceau à Zach d’une façon ou d’une autre sur ce qu’il se passait dès qu’il retournerait en cours.

« Tu es en retard. »

Zorian regarda droit dans les yeux d’Akoja qui le contemplait d’un air critique. Il était heureux de ne pas avoir à gérer la situation désastreuse qu’il avait provoqué pendant le bal, presque aussi heureux que d’avoir survécu, mais il ne pouvait pas s’empêcher de se demander pourquoi Akoja avait réagit de la sorte. Il n’avait vraiment pas l’impression qu’elle avait le béguin pour lui, alors pourquoi sa remarque l’avait-elle blessée à ce point ?

« Quoi ? » demanda-t-elle, et Zorian réalisa qu’il l’avait regardé peut-être un peu trop longtemps. Oups.

« Ako, pourquoi tu me dis ça alors que plus de la moitié de la classe n’est même pas encore là ? » demanda-t-il.

« Parce qu’il y a une chance que toi, au moins, tu écoutes, contrairement aux autres, » admit Akoja. « Aussi, quelqu’un comme toi devrait être un exemple pour les autres étudiants, et pas te mettre à leur niveau. »

« Quelqu’un comme moi ? »

« Arrête de poser des questions et rentre dans la salle de cours, » répondit-elle d’un ton sec.

Il soupira et pénétra dans la salle. C’était probablement mieux de laisser les choses telles quelles pour le moment. Il avait d’autres problèmes à régler, et elle était bien trop rigide sur le règlement à son goût.

Il ne savait pas à quoi s’attendre quand il entra dans la classe. Que tout le monde s’arrête de faire ce qu’ils étaient en train de faire pour le regarder, peut-être ? Au moins il aurait eu une raison de se sentir si confus au moment de participer à son premier cours de l’année, pour la seconde fois. Mais évidemment, ils ne réagirent pas de la sorte, et il n’y avait rien d’étrange à son sujet qui nécessitât une réaction de leur part. Il refoula sa nervosité et prit place au fond de la salle, attendant discrètement l’arrivée de Zach. Il était certain qu’il était relié à cette histoire d’une façon ou d’une autre, et le mystérieux adolescent était la meilleure piste de Zorian pour essayer de comprendre ce qu’il lui arrivait.

Il y eut une brève agitation dans la classe lorsque le drake de feu de Briam siffla et se lança à la poursuite du voisin terrifié de Briam avant que ce dernier ne parvienne à calmer son familier. Apparemment, la créature magique avait encore moins aimé le malheureux que Zorian. Ilsa fit son apparition peu de temps après et commença le cours.

Zach n’était jamais arrivé.

Zorian passa la séance dans un état hagard, choqué par le déroulement des événements. Où était donc passé Zach ? Presque tout s’était déroulé de manière identique à ses souvenirs, mais l’absence de Zach était la première déviation majeure. Ce détail le conforta dans l’idée que son camarade était lié à cette folle histoire, mais le plaçait hors de portée de Zorian pour le moment.

La leçon fut encore plus ennuyeuse que la première fois qu’il l’avait écouté, puisque de son point de vue il s’agissait de rappels vieux d’un mois. Apparemment Ilsa travaillait à partir d’un script, car la leçon était littéralement identique à celle de sa mémoire. La seule différence était que Zach n’était pas là pour rivaliser avec Akoja pour répondre aux questions de la professeure.

C’était bizarre comme les choses paraissaient plus claires rétrospectivement. Zach avait agit de manière étrange depuis le début, depuis cette toute première leçon, mais Zorian n’en avait rien pensé. Bien sûr, le fait que Zach participe volontairement pour répondre aux questions de l’enseignante ne correspondait pas à son caractère habituel, mais ça n’était pas non plus complètement invraisemblable. Il ne s’agissait que d’une séance de rappel en plus, et ils avaient dû apprendre ce genre de chose pour la certification. Il lui fallut bien deux semaines pour que les gens commencent à remarquer les progrès fulgurants de Zach.

Zorian avait tellement de questions, et si peu de réponses. Il ne pouvait qu’attendre et espérer que Zach arrive bientôt.

Zach ne vint pas en cours ce jour-là, ni le lendemain, ni le jour d’après. Vendredi, Zorian fut certain que Zach ne viendrait jamais. D’après Benisek, Zach avait simplement disparu du manoir familial le jour même où Zorian avait pris le train pour Cyoria, et personne ne l’avait vu depuis. Zorian ne pensait pas pouvoir réaliser quelque chose que même les détectives privés engagés par les parents de Zach n’avaient pas réussir à faire, à savoir retrouver sa piste. Comme il ne voulait pas attirer l’attention en se renseignant au sujet de Zach, il préféra laisser de côté pour l’instant le mystère de sa disparition.

Au moins les cours se passaient bien. Grâce à sa connaissance du futur, il réussissait tous les tests surprises de Nora Boole, et n’avait jamais vraiment le besoin d’étudier, quel que soit le sujet. Quelques rapides révisions lui permettaient d’obtenir des notes parfaites. Une fois que ses cours de magie des protections aborderaient des sujets plus compliqués, cela allait changer, mais pour l’instant il profitait de son temps libre pour réfléchir à comment aborder le festival d’été et l’attaque qui l’accompagnait.

Malheureusement, l’absence de Zorian avait scellé la dernière piste qu’il avait sur ce qui lui arrivait, et ne savait tout simplement pas quoi faire.

« Entrez. »

Zorian ouvrit la porte du bureau de Xvim et soutint le regard du professeur. Il avait maintenant assez confiance dans la précision de ses souvenirs du ‘futur’, et la disparition de Zach mise à part, il savait qu’il allait passer un moment d’intense frustration. Il était tenté de sécher les réunions avec son tuteur, mais il soupçonna que c’était sa persévérance stoïque qui avait finalement convaincu Ilsa de le prendre sous son aile. En plus, il avait le sentiment de faire une faveur à Xvim en séchant. En effet, Zorian avait vraiment eu l’impression que l’homme avait essayé de le faire abandonner dans ses souvenirs, et il ne voulait pas lui faire ce plaisir. Il s’assit sans attendre que Xvim le lui demande, un peu déçu que ce dernier ne lui fasse pas de remarque sur son comportement malpoli.

« Zorian Kazinski ? » demanda Xvim. Zorian acquiesça et attrapa habilement le stylo que l’homme lui avait lancé, puisqu’il s’y était attendu cette fois.

« Montre-moi tes trois basiques, » ordonna l’homme, pas surpris le moins du monde de l’agilité de Zorian.

Instantanément, Zorian ouvrit sa paume, et le stylo sauta littéralement dans les airs depuis sa main.

« Fais le tourner, » dit Xvim.

Zorian écarquilla les yeux. Qu’était-il arrivé à sa phrase, « Recommence » ? Sa tentative actuelle n’était pas plus mauvaise que celle qu’il avait démontré lors de sa dernière réunion avec Xvim avant le fameux bal, et la seule réponse de Xvim ce soir-là avait été « Recommence », comme toutes les autres fois. Qu’est-ce qui avait changé maintenant ?

« As-tu des problèmes d’audition ? » demanda Xvim. « Fais-le tourner ! »

Zorian cligna des yeux, réalisant enfin qu’il devrait se concentrer davantage sur ce qu’il était en train de faire plutôt que sur ses souvenirs. « Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire par ‘fais-le tourner’ ? Ça ne fait pas partie des trois basiques… »

Xvim soupira de manière dramatique avant de prendre lentement un second stylo. Il le fit léviter au-dessus de sa propre paume, mais au lieu de simplement flotter dans les airs comme celui de Zorian, il tournait comme un ventilateur.

« Je… Je n’ai aucune idée de comment faire ça, » admit Zorian. « On ne nous l’a pas appris en cours. »

« Oui, c’est presque criminel à quel point les cours d’aujourd’hui font défaut à nos étudiants, » dit Xvim. « Il ne s’agit que d’une variation très simple de l’exercice de lévitation, et elle ne devrait pas être hors de portée d’un mage certifié. Peu importe, nous allons corriger cette déficience avant d’aborder d’autres sujets. »

Zorian soupira. Génial. Pas étonnant que personne ne maîtrisait jamais assez les trois basiques pour Xvim, puisque ce dernier redéfinissait à chaque fois ce qu’il entendait par ‘maîtriser’. Il y avait probablement des centaines de ‘simples variations’ de chacun des trois basiques, assez pour passer des décénies à toutes les apprendre. Il était donc surprenant que personne ne puisse toutes les voir en seulement deux misérables années. Spécialement en considérant les standards de maîtrise de Xvim.

« Allez, » l’exhorta Xvim. « Démarre. »

Zorian se concentra intensément sur le stylo flottant au-dessus de sa main, essayant de comprendre comment le faire tourner. Cela devrait être relativement simple. Il avait juste à visualiser un point de stabilisation au milieu du stylo et à appliquer une pression aux extrémités, pas vrai ? Du moins, c’était la première idée qui avait germé dans sa tête. Il venait de réussir à faire tourner le stylo de quelques milimètres quand il sentit un objet familier s’écraser sur son front.

Zorian jeta un regard noir à Xvim, jurant intérieurement d’avoir oublié les satanées billes du professeur. Xvim regarda le stylo qui lévitait toujours au-dessus de la paume de Zorian.

« Tu ne t’es pas déconcentré, » remarqua Xvim. « Bien. »

« Vous m’avez jeté une bille dessus, » se plaint Zorian.

« Je voulais que tu te dépêches, » dit Xvim, visiblement pas désolé du tout. « Tu es trop lent. Tu dois être plus rapide. Plus vite, plus vite, plus vite ! Recommence. »

Zorian soupira et se reconcentra sur sa tâche. Ouaip, il allait passer un long moment de frustration.

Puisqu’il n’était pas familier avec cet exercice, et que Xvim avait continué de l’interrompre constamment, Zorian n’avait réussi qu’à faire osciller légèrement le stylo à la fin de la séance, ce qui était un peu humiliant, en fait. Ce qui le distinguait des autres mages de son âge était son talent supérieur à la moyenne pour le façonnage de mana, et il avait le sentiment qu’il aurait dû bien mieux réussir l’exercice, malgré les tentatives répétées de sabotage de Xvim. Heureusement, il avait facilement trouvé à la bibliothèque un livre décrivant l’exercice en détail, donc il espérait le maîtriser pour la semaine prochaine. Enfin, pas le maîtriser, s’il utilisait la définition de Xvim, mais il voulait au moins savoir quoi faire avant d’aborder la prochaine séance avec son mentor.

Bien sûr, il n’aurait normalement pas voulu passer autant de temps pour un exercice aussi débile de façonnage, mais il avait besoin d’une distraction. Au début, toute cette histoire de voyage dans le temps lui semblait si ridicule qu’il n’avait pas eu trop de mal à rester calme et maître de lui-même. Une part de lui espérait toujours qu’il ne s’agisse que d’un rêve dans un rêve, ou quelque chose du genre, et qu’il se réveillerait un jour sans se rappeler de rien. Cette partie de lui devenait lentement mais sûrement de plus en plus paniquée en voyant que sa situation était bien réelle. Qu’était-il censé faire ? La mystérieuse disparition de Zach lui pesait terriblement, alimentant sa paranoïa et le rendant très peu enclin à discuter avec quiconque de l’invasion. Zorian n’était pas une personne fondamentalement égoïste, mais ne voulait pas sauver d’autres personnes si ça devait lui coûter sa propre vie. Même s’il n’était pas certain de la nature de ses ‘souvenirs du futur’, il comprenait qu’il s’agissait en quelque sorte d’une seconde chance pour lui. Il était plutôt certain d’avoir été tué par la liche dans ses souvenirs, et il n’avait pas l’intention de gâcher sa nouvelle vie. Il considérait vraiment comme son devoir de prévenir les citoyens de Cyoria du danger qu’ils encouraient, mais il devait trouver un moyen de le faire sans courir le risque de perdre sa réputation ou sa vie.

L’idée la plus simple serait de prévenir autant de personnes que possible (avec l’espoir qu’au moins quelques-uns prennent la menace au sérieux) en le faisant face-à-face, puisque la communication par écrit avait des faiblesses que la communication orale n’avait pas. Malheureusement, cela lui vaudrait sûrement d’être considéré comme un fou avant que l’attaque ne lui donne raison. Enfin, s’il y avait bien une attaque. Que se passerait-il si les conspirateurs décidaient de faire profil bas en entendant leur plan démasqué et que l’attaque n’avait pas lieu ? Que se passerait-il si personne ne le prenait au sérieux avant qu’il ne soit trop tard, puis qu’ils le transforment en bouc émissaire afin d’éviter de devoir prendre leurs responsabilités ? Que se passerait-il s’il l’une des personnes qu’il essayait de convaincre de l’imminence de l’attaque faisait en fait partie des conspirateurs et le tuait avant qu’il ne prévienne quelqu’un d’autre ? Que se passerait-il si … Il y avait trop, bien trop de possibilités à considérer. Et il soupçonnait que l’une de ces possibilités était la raison de la disparition de Zach.

Au fil de ses réflexions, jour après jour, l’idée de rester anonyme l’attirait de plus en plus. Le problème était que d’envoyer un message à un groupe de personnes sans qu’ils ne puissent remonter à lui était compliqué, surtout en considérant l’influence de la magie. Les divinations n’étaient pas toutes-puissantes, mais Zorian n’avait qu’une connaissance académique de leurs limites, et ses précautions ne suffiraient probablement pas contre un oracle talentueux.

Zorian soupira et commença à détailler un plan potentiel sur son cahier, en ignorant totalement le cours très animé de leur professeur d’histoire. Il devait définir qui il devait contacter, quel contenu mettre dans la lettre, et comment s’assurer qu’il ne puisse pas être découvert. Il doutait que le gouvernement autoriserait les auteurs à publier des indications sur comment éviter de se faire détecter par les forces de l’ordre, mais il allait quand même se rendre à la bibliothèque pour vérifier ce qu’ils avaient sur le sujet. Il était si absorbé par sa tâche qu’il manqua presque de remarquer quand le cours se termina, gribouillant furieusement pendant que ses camarades rangeaient leurs affaires et quittaient la salle de classe. Il ne remarqua clairement pas Benisek regarder par-dessus son épaule.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Zorian referma instantanément son cahier par réflexe dès qu’il entendit Benisek parler. Il se retourna pour regarder le jeune homme grassouillet d’un air menaçant.

« C’est malpoli de regarder par-dessus les épaules des autres, » fit remarquer Zorian.

« T’es un peu sur les nerfs, non ? » sourit Benisek, traînant bruyamment la chaise de la table d’à côté pour s’installer à côté de Zorian. « Relax, j’ai rien vu. »

« Mais t’as quand même essayé, » rétorqua Zorian. Le sourire de Benisek s’agrandit. « Qu’est-ce que tu veux ? »

« Juste parler un peu, » dit Benisek en haussant les épaules. « Tu t’es vraiment replié sur toi-même cette année. Tu as constamment cette expression de frustration, et tu sembles toujours très occupé même si ce n’est que le début de l’année. Je voulais savoir ce qui t’embêtais, voilà tout. »

Zorian soupira. « Ce n’est pas un sujet sur lequel tu peux m’aider, Ben… »

Benisek fit un étrange bruit, visiblement indigné par sa remarque. « Qu’est-ce que tu veux dire, je peux pas t’aider ? Je te ferais savoir que je suis un expert sur les problèmes de cœur. »

Ce fut au tour de Zorian de faire un bruit étrange. « Problème de cœur ? »

« Oh, fais pas genre, » plaisanta Benisek. « Tu es constamment distrait, tu ne fais pas attention au cours, tu prépares des lettres anonymes pour quelqu’un… C’est évident, mec ! Alors, qui est l’heureuse élue ? »

« Il n’y a pas ‘d’heureuse élue’, » grommela Zorian. « Et je croyais que tu n’avais rien vu ? »

« Écoute, je ne pense pas qu’envoyer des lettres anonymes est une bonne idée, » poursuivit Benisek, ignorant complètement ses remarques. « Ça fait tellement… première année, tu vois ce que je veux dire ? Tu devrais juste aller lui parler et lui dire ce que tu ressens. »

« Je n’ai pas le temps pour ça, » soupira Zorian en se levant de sa chaise.

« Oh allez, quoi… » protesta Benisek en le suivant. « Mec, t’es vraiment susceptible, quelqu’un te l’a déjà dit ? J’étais juste… »

Zorian l’ignora. Il n’avait vraiment pas besoin de ça maintenant.

Rétrospectivement, Zorian aurait du savoir que simplement ignorer Benisek n’était pas une si bonne idée. Il ne fallut que deux jours pour que la majorité de la classe ‘sache’ que Zorian avait le béguin pour quelqu’un, et leurs spéculations étaient super agaçantes et gênantes. Pourtant, son mécontentement prit fin lorsque Neolu l’approcha un jour pour lui donner une petite liste de ‘livres qu’il pourrait trouver utiles’. Il eut à moitié envie de mettre feu à la liste, surtout qu’elle était décorée de dizaines de petits cœurs, mais au final, sa curiosité naturelle l’emporta et il se dirigea à la bibliothèque pour y jeter un œil. Il supposa qu’au moins, il pourrait un peu en rire.

Il reçut bien plus d’information qu’il ne le pensait cependant. Il s’attendait à des conseils amoureux ridicules, mais les livres que Neolu lui avait recommandé étaient tous sur le thème de comment s’assurer que ses lettres, cadeaux et autres ne pouvaient pas être retracé jusqu’à lui avec les magies divinatoires. Apparemment, en appelant ce genre de conseils Amours Interdits : Les Mystères des Lettres Pourpres Révélés, et en les reformulant dans un contexte de conseils amoureux, il était possible de contourner la censure habituelle qui s’appliquait à ce genre de sujets.

Bien sûr, il n’avait aucune idée de l’efficacité des conseils de ces livres, et la bibliothécaire le regarda d’un air amusé lorsqu’il emprunta de tels ouvrages, mais il fut tout de même satisfait de les avoir trouvés. Si tout fonctionnait comme prévu, il devrait prévoir quelque chose de sympa pour remercier Neolu.

Avec le festival d’été qui approchait, Zorian se mit à tout planifier et préparer. Il acheta une pile de papier, crayons et enveloppes dans l’un des magasins qui semblait trop pauvres et désorganisé pour tracer les achats de leurs clients. Il choisit attentivement les mots qu’il utilisait afin d’éviter de révéler certains détails personnels. Il fit très attention à ne jamais toucher le papier directement avec ses mains, et à ce que ses cheveux, sa transpiration ou son sang ne finissent pas dans l’enveloppe. Il changea complètement son écriture, essayant de la rendre la plus neutre possible. Enfin, il détruisit les crayons, le papier et les enveloppes qu’il n’avait finalement pas utilisé.

Et puis, une semaine avant le festival, il plaça les lettres dans différentes boîtes postales dans tout Cyoria et patienta.

C’était très stressant. Mais rien ne se produisit. Personne ne vint lui parler des lettres, ce qui était positif, mais rien d’autre hors de l’ordinaire ne semblait se produire. Est-ce que personne ne l’avait cru ? Avait-il échoué d’une quelconque façon, et les lettres n’avaient pas atteint leurs destinataires ? Réagissaient-ils de manière très subtile, de sorte qu’aucune perturbation ne soit visible ? L’attente le tuait à petits feux.

Au bout d’un moment, il en eut assez. La veille du bal dansant, il décida qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait et prit le premier train en partance de la ville. Ses lettres avaient ou n’avaient peut-être pas fonctionné, mais au moins il s’en sortirait. Si quelqu’un lui demandait (et il doutait que ça arrive un jour), il utiliserait sa bonne vieille excuse de l’accident alchimique. Il avait raté une potion, respira des vapeurs hallucinogènes, ne retrouvant ses esprits que lorsqu’il était déjà en dehors de Cyoria. Oui, c’était exactement ce qu’il s’était passé.

Alors que le train s’éloignait à toute vitesse de Cyoria au milieu de la nuit, Zorian s’efforça de refouler son sentiment de malaise et sa culpabilité d’avoir fait si peu pour prévenir les habitants de l’attaque imminente. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Rien, rien du tout.

Peu après, il tomba dans un sommeil agité, le bruit du train faisant office de berceuse. Il rêva d’une pluie d’étoiles filantes et de squelettes enrobés d’une aura verte.

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il sentit une douleur intense au niveau de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonjour frérot ! ». Il entendit une voix gaie mais agaçante provenir d’au-dessus de lui. « Bonjour, bonjour, BONJOUR ! »

Zorian ouvrit grand les yeux et regarda sa petite sœur d’un air incrédule, sa bouche s’ouvrant puis se fermant périodiquement. Quoi ?? Encore ?

« Tu te fous de moi ou quoi ! » rugit Zorian, et Kirielle se dépêcha de descendre du lit et de s’éloigner, craintive. Apparemment, elle pensait que sa colère était dirigée contre elle. « Non, pas toi Kiri. J’ai… J’ai juste fait un cauchemar, c’est tout. »

Il ne voulait pas y croire, ça avait recommencé ?? C’était quoi ce bordel ?? Il avait été heureux la dernière fois, puisque cela voulait dire qu’il n’était pas… vous savez, mort. Mais maintenant ? C’était juste insensé. Qu’est-ce qui lui arrivait ?

Oh, et pendant qu’il se lamentait intérieurement sur son sort, Kirielle s’était à nouveau barricadée dans la salle de bain. Putain de bordel de merde !


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