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Mother of Learning, chapitre 18


Traducteur : Mithestral


Chapitre 18 : Le pacte est scellé

Il aurait du s’y attendre, vraiment. À chaque fois qu’il faisait même le plus petit des progrès pour comprendre sa situation, des complications émergeaient pour le ralentir. C’était vraiment troublant. Il était tenté de conclure que c’était le troisième voyageur temporel (dont l’existence n’était toujours pas confirmé) qui cherchait à lui nuire, mais, pour être honnête, si c’était le cas, il s’attendrait à autre chose qu’un groupe de trolls de guerre.

… et maintenant qu’il y pensait, c’était assez effrayant de voir à quel point sa vision des choses avait changé depuis le début de cette histoire, s’il trouvait maintenant un groupe de trolls de guerre comme une nuisance plutôt qu’une menace mortelle.

[Encore !] se plaint mentalement la matriarche. [Comment est-ce que ces choses parviennent à nous trouver encore et encore ? J’ai fait ériger des protections à travers toute la toile contre les divinations et tout…]

Zorian enregistra l’information le fait que ce n’était pas la première fois que la matriarche rencontrait les trolls de guerre, mais en ce moment il n’avait pas vraiment l’occasion de réfléchir à ça sous tous les angles possibles. Il échangea un regard avec Kael, et ils se retournèrent immédiatement pour fuir dans la direction dans laquelle ils étaient arrivés. Zorian fit signe à l’aranéa de les suivre, et reçu une pensée de consentement en retour de la part de la matriarche.

[On ne peut pas les semer,] avoua la matriarche pendant que le groupe s’enfuyait. [Surtout nous, les aranéas. On peut effectivement sprinter sur une courte distance, mais nous sommes en fait encore plus lents que les humains.]

[Pas de soucis,] pensa Zorian, certain que l’aranéa lirait son esprit. [Moi et Kael avons préparé quelques surprises pour des poursuivants potentiels. Elles devraient ralentir suffisamment les trolls pour qu’on arrive à atteindre la surface.]

[Ah. Une couverture contre moi dans le cas où la discussion tournait court?] devina la matriarche. [Vous l’avez bien caché de mes scans de vos pensées de surface. J’aurais été prise complètement par surprise si j’avais vraiment décidé de vous doubler. Mais, encore une fois, je ne pense pas que j’aurais réussi à vous rattraper si vous aviez décidé de courir, donc c’était essentiellement un effort vain. Enfin, ça l’aurait été, s’il n’y avait pas eu de trolls de guerre.]

[Les informations sur la vitesse de course des aranéa sont un poil difficiles à trouver dans les livres des humains,] pensa Zorian de manière irrité, ralentissant pour l’aranéa le rattrape. Ils étaient presque arrivé au niveau du premier piège, et il ne voulait pas sceller les aranéas de l’autre côté du champ de force avec les trolls. [Vous ne pouvez pas utiliser votre magie pour pacifier ces choses?]

Les trolls de guerre arrivèrent à un tournant, formant une masse resserrée de chair verte, hurlant comme des lunatiques et agitant leurs grosses épées et masses comme s’ils étaient des brindilles, mais Zorian était déjà prêt. Il envoya une impulsion de mana dans l’un des cubes couverts de sceaux à côté de lui, et une toile de force invisible scella le corridor. Elle ne tiendrait pas longtemps si quelques trolls frappaient dessus sans s’arrêter, mais il n’avait jamais compté sur le fait qu’il s’agisse d’un obstacle insurmontable pour ses ennemis.

[Malheureusement, la personne les contrôlant leur a appris à protéger leurs esprits avec nos premiers conflits,] expliqua la matriarche. [Ces protections ne sont pas infaillibles, mais nous n’arriverions pas à percer leurs défenses avant qu’ils ne nous transforment en purée.]

Il y eut un terrible vacarme derrière eux, et Zorian se retourna pour voir ce qu’il se passer. Ce qu’il vit le fit sourire. Les trolls avaient visiblement échoué à annuler leur inertie et avaient fini par s’écraser, tête la première, sur la barrière. Probablement parce que le corridor étroit ne permettait pas aux trolls d’avancer sur une ligne, et que les trolls à l’arrière n’avaient pas laissé ceux à l’avant arrêter leur charge folle. Ou alors n’avaient-ils pas reconnu le champ de force ? Peu importe, le point crucial était qu’ils étaient enchevêtrés sur le sol dans un tas confus, et qu’il leur faudrait probablement un moment pour se réorganiser. Cela devrait leur offrir suffisamment de temps pour s’échapper sans souci, même avec les aranéas très lentes qui les ralentissaient.

Pour être certain de ne plus rencontrer de problème, il activa tout de même les deux pièges barrières suivants, mais il prit avec lui les deux pièges explosifs. Ils étaient après tout des armes pour une situation désespérée, et il n’était pas sûr qu’il arriverait à les activer sans se faire exploser lui-même en même temps que la cible. En plus, il était presque sûr qu’ils n’avaient pas assez de puissance pour blesser sérieusement un troll, puisqu’il les avait conçus avec des cibles bien plus fragiles en tête.

Zorian était inquiet de savoir comment ils allaient faire passer un trio d’araignée géantes devant les gardes de l’entrée, mais visiblement il n’avait pas besoin de s’en faire. Les aranéas semblaient capables de modifier en temps réel les sens d’autres personnes, s’effaçant littéralement de la perception de leur victime. Zorian devait admettre qu’il n’avait pas imaginé que la magie de l’esprit des aranéas était si… subtile. Il semblait vraiment qu’il les avait vraiment sous-estimées.

Mais peu importe, ils étaient de retour à la surface, et en sécurité. Huh. Il ne s’était pas attendu à ce que cet événement se termine si… favorablement. Quand il avait réalisé qu’un groupe de trolls de guerre s’était lancé à leur poursuite, il s’était préparé à l’éventualité d’un recommencement précipité. Parfois, de bonnes choses arrivaient aux bonnes gens. Mais bon, même s’il était content de la chance qu’il avait eu, sa discussion avec l’aranéa n’était pas encore terminée, et ils se dirigèrent dans une ruelle déserte pour continuer leur conversation.

« Nous devrions être libre de parler ici, » dit la matriarche de sa voix créée magiquement. « Je ne ressens la présence d’aucun esprit dangereux. Pas même ces maudits rats au crâne explosé. »

« Ces quoi ? » demanda Zorian.

« Une autre créature télépathe avec qui nous avons dû récemment partager la ville, » se plaignit l’araignée. « Ils ressemblent à des rats normaux, sauf que le sommet de leurs crânes est comme scié, révélant leurs cerveaux. »

« Oh, » dit Zorian. « J’ai déjà vu quelque chose du genre, en fait, lorsque j’ai vécu ce mois pour la première fois. Mais je ne suis jamais retourné dans la ruelle où je les avais rencontrés. »

« Ça vaut probablement mieux, » dit la matriarche. « Ils travaillent probablement pour les forces des envahisseurs. Ils ne sont apparus que récemment, et les trolls ont commencé à harceler quand on a essayé de les exterminer. »

« Est-ce que ces rats sont intelligents ? » demanda Kael. « Vous avez l’air de sous-entendre qu’ils sont des genres d’espions, c’est ça ? »

« Ils sont télépathes, comme nous, » dit la matriarche. « Leurs esprits sont connectés télépathiquement l’un à l’autre, et forment une intelligence collective. Individuellement, ils ne sont rien de plus que des rats particulièrement futés, mais plus ils sont nombreux, plus ils deviennent intelligent. Et plus leurs pouvoirs télépathiques deviennent puissants. Ils sont assez petits pour s’infiltrer n’importe où, et la mort d’un individu en particulier est sans conséquence. Chacun d’eux sert de relai pour la pleine puissance et l’intelligence de l’essaim tout entier. Ils sont presque de parfaits espions, encore meilleurs que nous autres aranéa. Comme je l’ai dit, nous avons essayé de nous débarrasser d’eux avant qu’ils ne pénètrent de force sur notre territoire, mais nous n’avions pas prévu qu’ils ne travaillaient pas seuls. »

« Merde, » dit Zorian. « Avec ces choses parcourant la ville, pas étonnant que les envahisseurs soient si bien informés. Ils peuvent retirer des informations directement de l’esprit des gens sans même que quiconque ne le réalise. Tout ce dont ils ont besoin est de trouver une personne qui possède des informations sensibles et dont l’esprit n’est pas protégé, et ils peuvent créer une brèche dans le système.

« Exact, » confirma la matriarche. « Les aranéas peuvent faire quelque chose de similaire, mais clairement pas à la même échelle. Nous sommes trop grosses pour nous déplacer librement à travers les colonies humaines comme les rats le font, et chaque individu est bien moins dispensable qu’un seul rat. Ils peuvent se rendre dans des endroits où nous n’avons pas accès, surtout les zones protégées. Des araignées géantes déclenchent bien plus rapidement des alarmes que des rats à l’allure étrange. »

Zorian fronça les sourcils en réalisant quelque chose. Avec ces rats crâniens qui parcourent la ville, il était impossible pour les organisateurs de rester ignorants de la boucle temporelle à chaque recommencement. Si Zorian n’avait pas spécialement discuté de la situation, Zach l’avait fait. Parfois de manière très visible et explicite, si Zach n’avait pas exagéré lorsque Zorian lui avait parlé. Donc la personne qui contrôlait les rats crâniens avait su au moins dans quelques recommencements que Zach était un voyageur temporel… et n’avait jamais fait quoique ce soit. Zorian trouvait cela très difficile à expliquer. Est-ce qu’ils refusaient simplement de croire ce que leurs agents au sol leur racontaient ? Cela semblerait anormalement négligent considérant à quel point les envahisseurs semblaient bien organisés.

« Un point intéressant, » dit la matriarche, l’extirpant de ses pensées. « Je commence à comprendre pourquoi tu es si hésitant de gérer ouvertement avec ce Zach. Mais on s’écarte un peu du vrai sujet. Tu as entendu mon offre, Zorian. J’ai été très généreuse avec mes informations jusqu’à maintenant, et j’ai bien peur que je vais devoir arrêter là pour l’instant. Je veux une réponse franche : vas-tu me laisser envoyer un paquet de mémoire à travers toi, oui ou non ? »

Zorian soupira. C’était une question difficile. Il voulait, non, il avait besoin de ce qu’offrait la matriarche… mais il ne lui faisait vraiment pas confiance sur ce sujet. Et comment le pourrait-il ? La magie de l’esprit était seulement moins dangereuse d’un cheveu que la magie de l’âme en termes d’abus potentiels, et c’était seulement parce que la magie de l’esprit avait des contres bien connus, contrairement à la magie de l’âme.

Un silence pesant régna sur la scène. Zorian retournait les paroles de la matriarche dans sa tête. Il se disait que certaines choses qu’elle avait dites avait du mérite, mais il n’était pas d’accord avec elle sur le fait qu’elle risquait aussi gros que lui. Les risques qu’il prenait étaient plus immédiats et finaux en cas d’échec.

Bon, ben, tant pis. Qui ne tente rien n’a rien.

« Très bien, » dit-il. « J’accepte vos conditions. »

« Tu es un homme bien plus courageux que moi, » lui dit Kael alors qu’ils se dirigeaient lentement vers la maison d’Imaya.

Zorian se frotta distraitement le front plutôt que lui donner une véritable réponse. Il ne se sentait pas véritablement différent après que l’aranéa avait terminé avec la procédure, pour être honnête. Kael était inquiet de la présence de sorts dormants que la matriarche aurait pu implanter avec le reste du paquet de souvenirs, mais…

« J’ai bien une raison de penser que c’est peut-être pas aussi dangereux qu’il n’y semblait, » dit finalement Zorian.

« Oh ? » s’interrogea Kael.

« Ouais. J’ai fait des recherches sur les limites de la magie de l’esprit avant d’aller parler à la matriarche, que ce soit les sorts proprement lancés ou les capacités télépathiques des créatures connues pour en utiliser. J’ai même demandé des conseils à Ilsa et à notre instructeur en combat de magie. Je les ai probablement inquiété sur ce que je suis en train de faire, mais peu importe. Tout le monde semblait d’accord que même les plus grands mages de l’esprit ne peuvent pas simplement réécrire l’esprit de quelqu’un sur un coup de tête, ou de manière furtive. Cela demande beaucoup de temps, et il faut concrètement rendre la victime inconsciente, car sinon elle devient parfaitement consciente de ce qu’il est en train de se passer, et va se débattre avec tout ce qu’elle a, mentalement et physiquement. Si la matriarche avait essayé de me faire quelque chose de vraiment horrible, on l’aurait su rapidement. »

« Je ne suis pas certain que j’aurais pu faire grand-chose pour t’aider, même si j’avais remarqué que le marché s’était mal passé, » dit Kael. « J’ai bien quelques modestes talents pour le combat, mais je doute fortement que ça aurait été assez pour combattre trois araignées géantes à portée de saut. »

« Ça n’a pas d’importance, » dit Zorian, sortant de la poche l’un des deux cubes explosifs inutilisés. Il le tenait dans sa main pour que Kael puise le voir. « Tout ce que j’avais à faire était d’envoyer une impulsion de mana dans ce truc pour me faire exploser moi et la matriarche en même temps. Je doute vraiment que la matriarche m’aurait incapacité plus rapidement que je peux transmettre mon mana. »

« Te suicider ? » demanda Kael, surpris. Il secoua la tête. « Je redis ce que j’ai dit. Tu es bien plus courageux que moi. »

« Comme Zach me l’a dit un jour, la boucle temporelle brise un peu ta peur de la mort, » dit Zorian, remettant le cube dans sa poche. Maintenant qu’il y pensait, son système de sécurité improvisé lui rappelait le système similaire qui avait protégé Zach du sort de fusion d’âme de la liche. Il devrait probablement commencer à porter quelque chose du genre constamment, juste au cas où. Mais quelque chose de plus léger et plus discret que ces deux cubes de pierre.

« C’est quand même possible qu’elle a utilisé sur toi quelque chose de bien plus subtil qu’une réécriture complète de personnalité, » dit Kael après quelque secondes.

« Je sais, » dit Zorian. « Mais tu as entendu ce qu’elle a dit à la fin. Le paquet de souvenirs devrait durer au minimum un an. Je prévois d’éviter l’aranéa pendant les prochains recommencements pendant que je cherche un moyen d’examiner mon esprit sur la question. Même si l’expertise magique est au-delà de mes capacités, je suis sûr que je peux trouver un expert qui pourra y jeter un œil. »

« Ah, bonne idée, » acquiesça Kael. « Bien sûr, cela voudra dire que tu ne pourras pas interroger la matriarche avant un moment. Elle a bien dit qu’elle ne te donnerait pas d’informations supplémentaires jusqu’à ce que tu aies délivré ses souvenirs à sa version réinitialisée dans le prochain recommencement. »

« C’est un délai acceptable, » dit Zorian en haussant les épaules. Ce n’était pas comme s’il n’avait rien à faire en attendant, et Zach avait indiqué qu’il prévoyait de passer les prochains recommencements à Cyoria. Même dans ce recommencement, il devait encore voir ce que Haslush ferait au sujet de l’invasion, et ce que Zorian pouvait faire pour l’aider. Enfin, s’il restait à Cyoria pendant le festival d’été. Il n’était pas sûr de vouloir faire ça, tout bien considéré. « Donc… tu veux me dire ton plan pour t’inviter dans la boucle maintenant ou plus tard ? »

« Plus tard, » grommela Kael. « Je n’ai même pas encore tout détaillé dans ma tête. Stupide araignée avec ses grosses mandibules… »

« Je suis certain que sa voix n’impliquait pas du tout ses mandibules, en fait, » dit Zorian. « Il ne s’agissait que d’une illusion sonore pure. »

« Vraiment ? Mon bouclier d’esprit n’est-il pas censé me protéger contre les illusions affectant l’esprit, même celles qui me sont bénéfiques ? » demanda Kael, fronçant les sourcils de confusion.

« Le sort de la matriarche ne ciblait pas ton esprit. Il créait de vraies ondes sonores, » expliqua Zorian.

« Mais c’est alors un sort sonore, pas une illusion, non ? » affirma Kael plus qu’il ne demandait.

« Officiellement, un sort qui crée un ‘faux’ décor est une illusion, quels que soient les moyens employés pour le réaliser. Beaucoup d’illusions sont créées principalement à partir de lumière et de sons réels, mais il s’agit quand même d’illusions. »

« C’est… étonnamment imprécis, » dit Kael.

« Si je comprends bien, c’est parce qu’il y a beaucoup de sorts structurés des disciplines illusoires combinent des illusions mentales avec… eh bien appelons-les des illusions physiques. Théoriquement, tu pourrais les séparer en deux catégories différentes, et beaucoup de mages ont essayé, mais la guilde des mages d’Eldemar a simplement décidé d’admettre sa défaite et les a catégorisées ensemble. »

« C’est étonnamment pratique de la part de la Guilde, alors, » dit Kael. « Faut croire que même eux ont parfois un éclair de bon sens. »

Zorian resta silencieux. Il n’avait pas besoin de son empathie pour déduire que son compagnon morlock était rancunier de la Guilde pour une raison ou une autre. Zorian trouvait que la guilde des mages faisaient un boulot plutôt bon en général, mais il n’était pas si impressionné par eux qu’il allait les défendre des critiques des autres.

Le reste de la marche se fit en silence.

Avec le festival d’été qui approchait, Zorian devint de plus en plus certain que Haslush n’allait pas faire grand-chose au sujet de l’invasion. Il n’était pas sûr si le détective avait décidé que les ‘suspicions’ de Zorian n’étaient que des rumeurs ou que quelqu’un lui avait fait lâcher l’affaire, mais il ne semblait plus vraiment intéressé par l’histoire. Pour Zorian, c’était un signe qu’il devrait prendre Kirielle et quitter la ville avant le début de l’invasion. Il n’avait absolument pas l’intention d’être assassiné par les envahisseurs, et encore moins de laisser Kirielle mourir à ses côtés.

Il entra dans la cuisine et fut immédiatement interpellé par Kirielle.

« Frérot, j’ai mal à la main ! » pleurnicha-t-elle, balayant sa main devant son visage. « Dépêche-toi, tu dois la guérir ! ».

Zorian l’attrapa par le poignet pour qu’elle arrête de bouger autant et inspecta la ‘blessure sérieuse’. C’était une coupure très peu profonde, presqu’une égratignure, qui se serait fermée toute seule avant la fin de la journée. Il pouvait voir du coin de l’œil Imaya en train de s’empêcher de rire.

Zorian supprima son envie de soupirer. Il savait que sa famille se moquerait de lui s’ils savaient qu’il était un empathe, mais il ne s’était vraiment pas attendu à ce que Kirielle tombe à ce niveau. Elle savait qu’il n’était pas un guérisseur, nonobstant l’association entre l’empathie et les arts de guérison. Mais sûrement qu’il ferait un guérisseur très compétant grâce à ses talents en façonnage de mana et assez d’entraînement… C’était au moins quelque chose à considérer.

Il se força à prendre une expression sérieuse, et retourna la main ‘blessée’ de Kirielle dans tous les sens, prétendant l’étudier en détail. Finalement, après quelques instants de réflexion, il regarda Kirielle droit dans les yeux.

« J’ai bien peur qu’il n’y ait rien à faire, jeune demoiselle, » conclut-il d’un ton grave. Il se tourna vers Kana, qui était assise à la table mais observait attentivement l’échange, pour lui lancer un regard qui en disait long. « Va chercher la scie. »

Kana acquiesça sérieusement et se prépara à quitter la table, avant d’être stoppée par une Imaya en rires qui lui assura que Zorian était juste ‘en train de blaguer’. Il était sûr que la petit fille l’avait très bien compris et avait voulu jouer le jeu. Il n’était même pas sûr qu’il y ait une scie dans la maison.

De toute façon, Kirielle libéra sa main de son emprise et fit une moue.

« Idiot, » déclara-t-elle en lui tirant la langue.

Le repas se déroula relativement calmement, à l’exception des emportements occasionnels de Kirielle. Mais elle était comme ça : elle était une fille bruyante par nature, même si Zorian était ravi de dire qu’elle avait des périodes très calmes de temps en temps. Notamment lorsqu’elle lisait ou quand elle dessinait. Ça le surprenait encore à chaque fois qu’il la voyait faire ça, car cela ne ressemblait pas à sa personnalité d’être si absorbée par un livre ou dans un dessin. Encore plus quand il savait que mère et père n’avaient pas une grande estime de passe-temps comme ceux-là, et essayaient de décourager leur pratique autant que possible.

Après le repas, Zorian retourna dans sa chambre, avec Kirielle sur ses talons. Zorian ne voulait pas la chasser et la laissa l’accompagner, mais elle semblait de relativement bonne humeur aujourd’hui et le laissa tranquille. Il était actuellement assis en tailleur pendant qu’il travaillait sur ses compétences de façonnage, pendant que Kirielle était assise sur le ventre en train de dessiner quelque chose sur le sol, une petite pile de feuilles en papier éparpillée autour d’elle. Au bout d’un moment, son crayon s’arrêta cependant de bouger, et elle passa les minutes suivantes à en mordiller nerveusement le bout. Zorian la connaissait suffisamment pour savoir que sa paix et sa tranquillité allaient bientôt prendre fin.

« Zorian ? » demanda-t-elle subitement.

« Oui ? » soupira-t-il.

« Pourquoi est-ce que tu travailles autant ? » demanda-t-elle en le regardant d’un air curieux. « Même si n’importe jamais vraiment dans la boucle temporelle dans laquelle tu es bloqué, tu continues à travailler tout le temps. Tu ne veux pas te détendre de temps en temps ? »

« Tu as tord, » dit Zorian. « Déjà, tout est important. On se définit par nos actions, et si je commençais à faire de choses vraiment stupides, juste parce qu’il n’y a apparemment aucune conséquences à mes actions, ces choses stupides me définiraient. Ensuite… C’est vrai je trouve le fait d’apprendre amusant. Enfin, peut-être pas tous les aspects, mais tu comprends l’idée. » Il y eut un court silence, mais Kirielle semblait hésiter à continuer la conversion, bien qu’il était flagrant qu’elle voulait dire quelque chose. Zorian décida de l’aider. « Pourquoi tu me demandes ? Y a-t-il quelque chose que tu aimerais faire ? »

Les yeux de Kirielle firent des allers-retours entre Zorian et la pile de dessin sur le sol, avant de prendre une décision. Elle ramassa les feuilles pour les rassembler, et les posa sur les genoux de Zorian.

« Est-ce que tu peux regarder mes dessins et me dire ce que t’en penses ? » demanda-t-elle avec excitation.

Oh. Eh bien ce n’était pas si terrible. Il n’avait jamais vraiment fait attention à ses dessins, surtout qu’elle cherchait souvent à les cacher quand il essayait de les regarder, mais d’après ce qu’il avait pu voir ils étaient vraiment bon. Il était même de bonne humeur, donc il ne se moquerait même pas… trop… d’elle…

Bordel.

Zorian regarda et écouta en silence lorsque Kirielle lui montra avec excitation le fruit de son travail, expliquant ce que les dessins représentaient. Non pas qu’elle eut besoin de le faire, parce que les dessins étaient incroyablement réalistes. Elle n’était pas juste bonne, elle était absolument incroyablement douée. Zorian jura regarder des dessins d’un artiste professionnel plutôt que des gribouillis d’enfants de la part de sa petite sœur. L’un des dessins était une scène très détaillée du paysage urbain de Cyoria remplie d’une telle myriade de détails que Zorian était choqué que Kirielle avait eu la patience de les mettre sur le papier, sans parler de les dessiner complètement.

« Kirielle, ces dessins sont absolument fantastiques, » dit-il avec honnêteté. Il avait initialement prévu de lui lancer quelques piques, mais il ne trouvait absolument rien à redire sur les feuilles qu’il avait devant lui. « Pourquoi diable est-ce que mère ne crie pas sur tous les toits qu’elle a une véritable petite artiste en herbe à la maison ? »

Kirielle se tordit nerveusement sur sa chaise. « Mère ne veut pas que je dessine. Elle ne m’achète pas de matériel, et elle me crie dessus dès quelle me voit en train de le faire. »

Zorian lui jeta un regard abasourdi. Quoi ? Pourquoi est-ce qu’elle ferait ça ? Mère était bornée et obsédée par le statut social, mais pas particulièrement méchante ou quoi. Il reprit à nouveau en main les dessins de Kirielle et les feuilleta, s’arrêtant devant un très beau portrait de Byrn, le garçon que lui et Kirielle avaient rencontré dans le train en venant à Cyoria. Elle ne l’avait plus jamais vu après ce jour-là, et pourtant elle avait été capable de créer une réplique très fidèle de lui, travaillant probablement uniquement d’après ses souvenirs.

« Attends, » dit-il subitement. « C’est pour ça que tu continuais à me voler mes cahiers et mes crayons ? »

« Ah ! Je pensais que tu ne remarquais rien, » admit-elle. « Puisque tu n’es jamais allé te plaindre auprès de mère. Merci pour ça, d’ailleurs. »

Eh bien, il n’avait jamais rien dit parce qu’il pensait que mère n’aurait jamais fait quoique ce soit, même si elle l’avait su. Mais hé, tout allait bien qui finissait bien, et il n’allait certainement pas dire la vérité à Kirielle et détruire l’espèce de gratitude dont il venait de bénéficier.

« Et les livres, alors ? Elle ne veut pas non plus que tu lises ? » devina Zorian.

« Ouais, » dit Kirielle, reprenant ses dessins. « Elle ne veut pas m’en acheter. Elle dit que les demoiselles ne devraient pas perdre du temps avec ce genre de choses. »

Ça, par contre, il s’y été attendu, pour être honnête. Mère n’aimait pas quand lui passait son temps à lire, donc il comprenait qu’elle ne serait absolument pas ravie de voir sa chère fille commencer un tel passe-temps.  Mais ça n’expliquait toujours pas pourquoi elle ne voulait pas que Kirielle dessine.

« Mère est comme ça, » dit Zorian. Kirielle semblait contrariée, ce que comprenait parfaitement Zorian. Sa situation était apparemment bien plus proche de la sienne qu’il ne l’avait imaginé. « Ne t’en fais pas. C’était pareil avec moi au début. Elle te laissera tranquille une fois qu’elle comprendra qu’elle n’arrivera pas à te soumettre. »

« C’est pas pareil ! » rétorqua avec violence Kirielle.

Hein ?

« Kiri… »

« Tu comprends pas ! C’est pas pas pareil parce que tu es loin de la maison le plus gros de l’année, et elle ne peux rien te faire quand tu n’es pas là ! Toi et Daimen et Fortov êtes ici, à apprendre la magie et faire ce que vous voulez, et moi je ne pourrai jamais faire ça ! » Elle pressa sa tête contre le torse de Zorian, ses petits doigts délicats pénétrant douloureusement dans ses bras. « C’est pas la même chose parce que je suis une fille… »

Zorian prit Kirielle dans ses bras, la balançant légèrement pour la calmer pendant qu’il digérait ce qu’elle venait de lui raconter. Il eut enfin une révélation. Les traditionalistes à Cirin étaient souvent d’avis qu’éduquer les filles était une perte de temps et d’argent. En fait, certains allaient même à l’encontre des lois et refusaient d’envoyer leurs filles à l’école primaire pour apprendre à lire et à écrire ! Et le fait que les académies de mages étaient souvent chères, même les moins sélectives, n’aidait pas…

« Ils ne veulent pas t’envoyer dans une académie de mage… »conclut Zorian à voix haute.

Kirielle secoua la tête, le visage toujours pressé contre son torse.

« Ils ont dit que j’en ai pas besoin, » dit-elle, reniflant tristement. « Ils ont déjà arrangé un mariage pour moi pour mes 15 ans. »

« Eh beh, tant mieux pour eux, » dit froidement Zorian. « Tu sais quoi, Kiri ? T’as raison. C’est pas la même chose. J’ai dû affronter mère et père tout seul. Toi, d’un autre côté, tu m’as moi. »

Kirielle redressa enfin la tête, le regarda d’un air incertain.

« Tu n’as jamais voulu m’aider avant, » l’accusa-t-elle. « À chaque fois que je t’ai demandé de m’enseigner la magie tu m’as envoyé balader. »

« Je ne savais pas ce que tu devais supporter, » admit Zorian. « Je pensais que tu étais juste impatiente et je ne voulais pas perdre mon temps à t’apprendre quelque chose que tu allais voir en temps voulu de toute façon. Mais rassure-toi, si mère et père ne changent pas d’avis, tu pourras toujours compter sur moi pour t’enseigner. »

Elle le regarda pendant quelques secondes avant d’attraper l’un de ses bras par le poignet pour le mettre dans une position classique de serment.

« Promis ? » demanda-t-elle.

Zorian serra sa main encore plus fort, provoquant un glapissement de la part de Kirielle.

« Promis, » confirma-t-il.

Deux jours avant le festival d’été, Kael présenta enfin son plan à Zorian. Il était bien moins concret que celui de la matriarche, et impliquait essentiellement de parler à un certain nombre de personnes que Kael pensait capables de savoir quelque chose sur la magie de l’âme ou le voyage temporel. Aucun d’eux ne se trouvait à Cyoria cependant, et demanderait donc à Zorian de laisser en plan les cours pour voyager aux quatre coins du pays (et parfois même de traverser les frontières). Le morlock impliqua également qu’il connaissait l’un ou l’autre individu vivant dans la Grande Forêt du Nord, mais il admit qu’il serait peut-être une mauvaise idée de s’y rendre avant que Zorian ne puisse se défendre proprement. Zorian mémorisa tous les noms et positions, mais il se passerait un long moment avant qu’il n’aille visiter l’un d’entre eux.

La fin de la boucle se passa sans aucun fait remarquable. Lui, Kirielle, Kael et Kana embarquèrent dans le train qui quittait Cyoria le soir du festival, et passèrent les dernières heures à jouer aux cartes pour passer le temps. Imaya refusa de les accompagner, ce qui était assez compréhensible, étant donné la soudaineté de leur requête, et la nature douteuse de leurs avertissements.

Et puis, comme toujours, Zorian se réveilla à Cirin, avec Kirielle qui lui souhaitait une bonne journée. Il ne la prit pas avec elle cette fois-ci, ce qui se révéla être une bonne idée, puisque Zach revint effectivement en cours lors de ce recommencement. L’autre voyageur temporel essaya de démarrer une conversation avec lui, mais Zorian était déterminé à l’éviter et à le snober. Après quelque jours, Zach sembla admettre sa défaite et abandonna, mais Zorian pouvait voir que Zach le regardait toujours plus attentivement que les autres étudiants. La liberté d’action de Zorian en fut donc impactée, et il s’amusa essentiellement à perfectionner ses talents de façonnage, en magie de combat, en divinations et en formules de sort. Taiven ne fut pas informée des ‘rumeurs’ d’araignées télépathes géantes dans les égouts, car il ne voulait pas encore retourner chez la matriarche.

Le recommencement passa rapidement. Ainsi que le suivant. Et le suivant. Au total, il fallut six recommencements avant que Zach n’arrête de l’approcher au début de chaque boucle et de faire attention à lui. Malgré cela, Zorian était plutôt fier de ce qu’il avait accompli.

Il avait passé trois des six recommencements à étudier auprès de Nora Boole, qui était toujours aussi enthousiaste (les trois autres recommencements furent passés avec Haslush), et avait suffisamment progressé en formules de sort pour créer une version plus légère et plus discrète de son dispositif de suicide explosif. Il s’agissait toujours d’un cube, mais un beaucoup plus petit, fait d’une combinaison de bois et de pierre. Il en fabriquait deux au début de chaque recommencement et les attachait à ses clefs pour qu’ils semblent être des porte-clefs.

Le septième recommencement, Zach était toujours en classe, mais il semblait avoir totalement abandonné l’idée d’approcher Zorian. C’était l’heure de se remettre au travail.


Cet article comporte 6 commentaires
  1. J’ai beaucoup aimé cette timeline, y a eu plein de trucs intéressants que ce soit en termes d’informations ou de relations entre les personnages.
    J’aime de plus en plus ce novel !
    Merci pour ces chap’s ! 😉

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