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Mother of Learning, chapitre 17


Traducteur : Mithestral


Chapitre 17 : Sympathie pour l’araignée

Pendant un moment, un silence régna (littéralement et mentalement) pendant que Zorian regardait les yeux qui ne clignaient jamais de son adversaire. Zorian ne faisait pas partie des arachnophobes, mais il était difficile de ne pas être intimidé par une créature qui pouvait lire ses pensées et l’avait complètement à sa merci après l’avoir paralysé. Il ne pouvait même pas essayer de contrer physiquement l’effet, car la paralysie était purement mentale. L’araignée avait littéralement verrouillé sa capacité à contrôler son propre corps.

La situation n’était pas complètement désespérée. Zorian était un mage, et donc naturellement résistant à la télépathie. La capacité de remettre de l’ordre dans ses idées, d’effacer les pensées malsaines et les émotions était indispensable pour un mage. Mais il fallait admettre que contrôler ses pensées pendant une période prolongée était épuisant. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’une pensée errante ne lui échappe et qu’il ne divulgue… un secret très important à la fichue araignée. Et sa résistance à la télépathie ne lui servirait à rien si la créature devenait frustrée et décidait d’attaquer son esprit avec une massue mentale.

Ce fut finalement l’araignée qui décida de parler en premier. Ou plutôt, de communiquer avec lui par télépathie, ce qui était visiblement le seul moyen à sa disposition pour lui parler. Ça semblait crédible, l’araignée n’avait pas vraiment de bouche avec laquelle parler.

[Tu n’es pas entraîné.] L’araignée donna son avis. [Quel dommage. J’aurais adoré échanger des techniques avec un télépathe humain. Mais bon, j’imagine que je ne devrais pas être surpris, vu l’attitude malsaine de ton espèce sur la magie de l’esprit.]

…Quoi ?

[Pourquoi es-tu si confus ? Ce n’est pas possible que tu ignores le Don, ] dit l’araignée, d’une voix partagée entre l’étonnement et l’amusement. [Tu vois, juste là ! Tu as senti mes émotions. Qu’est-ce que tu crois que c’est, sinon de l’empathie?]

L’esprit de Zorian se figea un moment. Lui, une personne empathique ? C’était… C’était ridicule ! Il n’était pas suffisamment sociable ni plaisant pour être empathique !

[Quel étrange fil d’idées, ] songea l’araignée. [Les aranéa comme moi sont toutes Ouvertes, et il y a pourtant énormément d’individus solitaires et désagréables parmi nous. Je dirais même que certains d’entre nous utilisent leur empathie pour précisément promouvoir la discorde au sein de la Toile.]

L’esprit de Zorian fut momentanément en feu devant l’éventail des possibilités avant qu’il ne s’efforce de rependre le contrôle de son esprit et de supprimer ces idées. Concentre-toi ! C’était un très mauvais moment pour être distrait. Il avait des problèmes bien plus sérieux à régler.

[Vous devez vous tromper,] pensa en retour Zorian. Sachant que l’araignée entendrait cette pensée. [Il est bien plus probable que vous ayez accidentellement attaché certaines de vos émotions au message télépathique que vous m’avez envoyé.]

[Pas la peine d’être insultant,] répondit immédiatement l’araignée. [Je suis une matriarche aranéa. Si j’avais attaché quoique ce soit d’autre que de la parole à notre communication, ça n’aurait pas été par accident. Mais peu importe. Si tu veux refuser de voir la vérité pourtant évidente sur tes capacités empathiques, je veux bien jouer avec toi pour l’instant. Ce que je veux savoir est la nature de ta querelle avec ma Toile. Pour autant que je sache, nous ne t’avons jamais fait quoique ce soit, donc je ne comprends absolument pas pourquoi tu as ressenti le besoin de lancer les exécuteurs sur nous.]

De quoi parlait – Oh. L’avertissement qu’il avait donné à Taiven pour qu’elle fasse attention à d’éventuelles araignées télépathique et la recherche de ces créatures menée par les forces de l’ordre. Parmi toutes les choses qui l’avaient inquiété cette semaine, il ne lui était jamais venu à l’esprit que les araignées allaient remonter vers lui pour avoir lancé des exécuteurs sur elles. Marrant de voir comment tout cela se passait…

[Je ne suis pas sûr que vous allez me croire, mais je n’ai jamais voulu lancer les forces de l’ordre sur vous, ] envoya Zorian. [J’ai juste prévenu une amie de faire attention à vous quand elle s’est rendue dans les égouts, et tout semble être parti de là.]

[Pourquoi est-ce que je ne te croirais pas ? Je lis littéralement dans ton esprit, là,] remarqua l’araignée. [Mais ça n’explique toujours pas comment tu connaissais notre existence. Nous sommes très discrets et voulons garder secrète notre existence. Pourquoi as-tu senti le besoin d’avertir ton amie contre nous, comme nous n’attaquons pas vraiment les humains sans provocation?]

Merde. Comment allait-il pouvoir s’expliquer sans révéler quoique ce soit de délicat ?

[J’imagine que ça a un rapport avec cette boucle temporelle dans laquelle tu es coincé, alors?] demanda l’araignée d’un ton innocent.

Zorian aurait grincé des dents s’il l’avait pu. Bordel, comment ? Il avait fait tout ce qu’il pouvait pour ne pas y penser !

[Ta capacité à contrôler tes pensées est plutôt impressionnante pour un amateur, mais il ne s’agit d’une forme de défense mentale qui ne marche que si tu sais que tes pensées sont lues. Je t’ai observé toi et ton groupe pendant un moment avant de me lancer dans cette embuscade. Et même si tu es Ouvert, et donc difficile à lire discrètement, ton ami et ta sœur sont littéralement sans défense face à mes pouvoirs. Ils n’ont même pas remarqué lorsque j’ai fouillé leurs souvenirs profonds, et encore moins quand j’ai parcouru leurs pensées immédiates.]

Zorian eut l’envie de se baffer pour n’avoir pas réalisé une telle faille. Bien sûr que partager ses secrets avec des personnes comme Kirielle allait revenir le hanter ! Une chaîne n’est pas plus solide que son maillon le plus faible. Il considéra la situation avant de soupier mentalement. C’était sans espoir. L’araignée l’avait battu à plate couture et l’avait à a merci. La créature semblait raisonnable, mais il aurait préférée qu’elle se montre assoiffée de sang. En effet, il pouvait gérer la mort, mais les modifications que pouvaient lui infliger un mage de l’esprit compétent l’accompagneraient lorsqu’il retournerait dans le passé.

[L’insistance dont tu fais preuve à me voir comme une menace intransigeante malgré le fait que je n’ai engagé aucune action hostile commence sincèrement à être fatiguant,] envoya l’araignée, et Zorian décela un soupçon d’agacement. Zorian se demanda comment cette chère matriarche décrirait son embuscade et la violation de l’intimité de ses proches si ce n’était pas hostile. [Je suis venue pour parler, pas me battre. Les exécuteurs n’ont même pas encore réussi à nous repérer, donc encore moins éliminer l’un de nous, donc il n’y a aucun ressentiment de ma part. Je ne viens pas me venger, je viens essayer de désamorcer une situation avant qu’elle ne dégénère hors de contrôle. Je sais que notre espèce peut sembler effrayante à vos yeux, mais s’il te plaît, cesse de me voir comme une bête salivant à l’idée de te manger ou comme une sadique qui prévoit de te torturer jusqu’à la folie pour absolument aucune raison. Nous ne sommes pas pires que les humains, vraiment.]

[Je ne sais pas si ça me réconforte. Les humains peuvent être assez horribles,] remarqua Zorian. [Mais je comprends votre argument. Qu’est-ce qu’on fait alors ? Les exécuteurs vont rapidement se fatiguer de leurs recherches et vous laisser tranquille, et je n’ai absolument pas l’intention de prendre d’autres actions contre vous et votre… Toile. Problème résolu, donc?]

[Eh bien, oui,] approuva l’araignée. [Mais lors du procédé pour te confronter, j’ai découvert quelque chose de cent fois plus intéressant qu’un gamin rancunier. Tu ne croyais quand même pas que j’allais ignorer l’histoire de la boucle temporelle, pas vrai?]

[Eh bien, j’espérai que si, en fait,] admit Zorian. [Ce n’est pas vraiment votre problè –]

[Oh, permets-moi de ne pas être du même avis,] l’interrompit l’araignée. [Je viens de découvrir qu’on m’efface la mémoire à intervalles régulier. Je me sens très concernée.]

Zorian se remua les méninges pour trouver une répondre qui pourrait la dissuader de s’impliquer sur le sujet, mais il abandonna après quelques secondes. L’araignée lui donnait l’impression d’être très têtue et résolue, et il savait que quel que soit l’argument qu’il pourrait trouver, il tomberait dans l’oreille d’un sourd. Il n’avait jamais su qu’il était capable de lire le langage corporel d’une araignée géante, mais visiblement il le pouvait. Peut-être avait-ce un rapport avec son affirmation qu’il était empathique.

[Écoutez,] essaya Zorian, [si on va avoir une discussion sérieuse sur la question, j’apprécierais vraiment que vous retiriez votre paralysie. C’est vraiment très inconfortable, et je serais bien plus aimable si je n’étais pas figé de la sorte.]

[Je ne te fais pas tellement confiance,] lui dit franchement l’araignée. [Tout ce que tu as à faire est de crier, et les choses se gâteraient inconfortablement.]

[Je ne vais pas faire ça,] la rassura Zorian. [Cela mettrait juste ma sœur et mes amis en danger. Je suis sûr que vous êtes capable de gérer tout le monde dans cette maison.]

[Eh bien, moi je ne le suis pas. J’ai vécu bien trop longtemps pour commencer à sous-estimer les mages,] dit l’araignée. [Je vais te proposer quelque chose. Que dirais-tu que je te libère maintenant et que je m’en aille ? Et après, quand tu te seras calmé, tu peux descendre dans les tunnels de la ville et me chercher pour qu’on ait une belle discussion en territoire neutre où nous nous sentirons tous les deux bien plus en sécurité.]

Ça… semblait comme une excellente idée, en fait. Enfin, à l’exception de la question de pourquoi –

[Pourquoi tu t’embêterais à me chercher quand tu peux simplement prétendre que tout ça ne s’est jamais passé et ignorer mon existence entièrement?] présuma l’araignée. [Eh bien, déjà, je peux voir que tu es intéressé sur ce que j’entends en disant que tu es Ouvert, peu importe à quel point tu cherches à le cacher. Tu n’auras jamais de réponse satisfaisante si tu ne viens pas me voir. Ensuite, il y a une raison pour laquelle j’ai accepté l’idée que tu es coincé dans une boucle temporelle sans te prendre pour un fou. J’ai des indices importants qui pourraient t’aider à résoudre ce mystère et te sortir de la boucle, mais je ne les partagerais pas avant d’avoir eu quelque chose en retour. Je suis certaine qu’on arrivera à s’entendre sur un prix juste. Et finalement, travailler avec moi ne sera pas juste la corvée inutile que tu imagines. Je suis la chef d’un sombre groupe d’araignées télépathes qui ont leurs antennes un peu partout dans la ville. Tu vois sûrement comment un groupe pareil pourrait être utile pour comprendre ce qu’il se passe, non?]

Zorian déglutit quand il réalisa le sérieux de la situation dans laquelle il se trouvait. Son groupe était si important et organisé ? Il savait que l’araignée devant lui était la représentative d’un large groupe, puisqu’elle s’était présentée comme une ‘matriarche aranéa’, mais il pensait qu’il s’agissait d’un petit groupe isolé d’une dizaine d’individus au maximum. Soudain, les yeux noirs qui le regardaient lui semblaient bien plus menaçants qu’ils ne l’étaient quelques instants auparavant. Bon sang, dans quelle galère s’était-il mis ?

[Je suis heureuse que l’on arrive enfin à se comprendre l’un l’autre, Zorian Kazinski. Repose-toi maintenant, et nous parlerons lorsque tu seras moins tendu.]

Zorian sentit tout d’un coup une couverture mentale étouffante se presser gentiment mais fermement contre son esprit. Il essaya de résister, mais il semblait que l’attaque mentale pouvait complètement ignorer ses défenses. Malgré ses vaillants efforts, Zorian perdit rapidement conscience. Quand il se réveilla, quelques minutes plus tard, il était seul dans sa chambre et il n’y avait aucune trace de l’araignée géante.

Zorian avait réfléchi longuement à ‘l’offre’ de la matriarche, et décida finalement qu’il n’avait pas vraiment le choix. Il avait ses doutes sur le fait qu’elle allait patiemment l’attendre s’il l’ignorait pendant une durée prolongée, et raconter son aventure avec elle aux forces de polices attirerait sur lui de l’attention qu’il ne souhaitait pas, et la matriarche elle-même pourrait décider de venir se venger. Et comme elle était au courant de la boucle temporelle, elle allait forcément trouver quelque chose qui le hanterait au-delà des frontières de ce recommencement en particulier. Bien sûr, il y avait également le fait que certaines des choses qu’elle lui avait dites l’intéressaient énormément. Les bénéfices potentiels de discuter avec elle étaient trop grands pour qu’il les ignore.

Pour autant, il n’avait absolument pas l’intention de se rendre au plus vite chez la satanée araignée, cela ne servirait qu’à faire croire qu’il est désespéré. Il allait la faire un peu attendre. De toute façon, c’était une bonne idée que de faire quelques préparations avant de confronter à nouveau la matriarche.

Déjà, il allait devoir en apprendre plus sur ces ‘aranéas’ qu’il allait rencontrer. Ses précédentes recherches d’informations sur les araignées avaient été infructueuses, mais il avait maintenant le nom de l’espèce et il reçut cette fois-ci des résultats. Il trouva plusieurs descriptions, même si elles étaient de qualité bien moindre à ce qu’il espérait. Apparemment, les aranéas étaient considérées à moitié comme des légendes, tant il y avait de rapports contradictoires sur elles. Tout le monde était d’accord sur le fait qu’elles étaient conscientes et de nature magiques, mais à partir de là les détails variaient grandement. Selon l’auteur, tout un tas de pouvoirs leur étaient attribués, de la capacité prendre forme humaine à la possibilité de manipuler les ombre et bien d’autres pouvoirs fous. Zorian voyait trois explications à ces différences. La première, les aranéas avaient un nombre vertigineux de sous-espèces, sans qu’aucune ne ressemble à une autre, et chacune avec son lot de pouvoirs. La seconde, les auteurs inventaient des choses. Et la troisième, les aranéas étaient des mages dans le sens humain du terme, c’est-à-dire qu’elles étaient armées d’un système de magie flexible capable de produire un vaste éventail d’effets. Connaissant sa chance, c’était sûrement la troisième, c’est-à-dire la plus inquiétante des trois possibilités. Un groupe d’individus n’ayant qu’une seule spécialité, la magie de l’esprit, était un adversaire formidable, mais pouvait être contré avec assez de préparation. Mais un groupe de mages utilisant un système de magie complètement nouveau dont il ne connaissait pas les limitations ? C’était pratiquement la définition de l’imprévisible.

Mais il fallait bien admettre que l’araignée n’avait jamais donné l’indication de connaître une autre magie à l’exception des sorts de l’esprit, donc peut-être était-ce ce groupe précis qui se spécialisait dans ce domaine. Il était indispensable d’avoir un moyen de gérer leurs capacités de contrôle mental avant de les rencontrer. L’un des livres suggérait que les aranéas étaient vulnérables aux sorts basés sur la lumière, comme il s’agissait de créatures nocturnes qui n’avaient pas de paupière. Zorian trouvait cela plausible, et il était sûr que ses talents en formules de sort étaient suffisants pour construire quelques grenades aveuglantes. Encore quelques moyens défensifs généraux et il devrait être bon pour une visite dans les égouts. Enfin, aussi préparé qu’un mage de son calibre pouvait l’être. Ce n’était honnêtement pas grand-chose, mais avec un peu de chance cela lui permettrait de gagner du temps pour s’enfuir si les choses tournaient mal.

L’autre chose qu’il essaya de comprendre était l’affirmation de la matriarche qu’il était un empathe. L’idée lui semblait si saugrenue. Les histoires qu’il avait entendues sur les empathes décrivaient des personnes sociables, compatissantes qui faisaient preuve d’une grande sagesse, d’un respect pour les traditions et avaient beaucoup d’amis. Zorian ne rentrait vraiment pas dans ce moule. Mais est-ce que cela prouvait quoique ce soit ? Les empathes étaient si rares, du moins parmi les humains, que tous les ‘faits’ sur eux étaient suspicieux. Aussi étrange que cela puisse paraître, il avait plus confiance dans l’opinion d’une araignée géante télépathes que dan les dires d’auteurs humains. S’il était vraiment un empathe, cependant, pourquoi… eh bien… pourquoi ne le savait-il pas ? Il pensait que le fait de pouvoir ressentir les émotions de quelqu’un d’autre serait quelque chose de flagrant. Il se dit que ses capacités étaient trop faibles et irrégulières pour se manifester de façon non ambigue. Ce qui soulevait alors la question : comment discerner la vérité, alors ?

Heureusement, l’empathie n’était pas un sujet particulièrement sensible, donc rien ne l’empêchait de demander de l’aide ou des informations à Ilsa ou d’autres professeurs. Avant de faire cela, cependant, il décida de chercher de l’aide bien plus proche de chez lui. Il avait remarqué que la propriétaire avait développé un intérêt dans des branches magiques ésotériques, même si elle n’était pas elle-même une mage. Elle avait assez de livres dans sa maison pour équiper une petite bibliothèque. Il se dit que ça valait le coup de demander, surtout qu’Imaya était bien plus approchable que n’importe qui d’autre qu’il pouvait aborder.

Il s’approcha d’elle un soir, pendant qu’elle faisait la vaisselle.

« Madame Kuroshka, auriez-vous un instant ? » demanda-t-il. « J’aimerais vous poser une question sur un sujet. »

« Je t’ai djéà dit de m’appeler Imaya, » dit-elle, stoppant dans sa tâche pour lui lancer un regard noir. « Et bien sûr que je peux discuter avec toi, mais il faut d’abord que je finisse ça. Va t’asseoir sur une chaise pendant que je termine. »

Plutôt que de faire ça, Zorian se mit à ses côtés pour l’aider. Elle aurait probablement terminé plus rapidement sans son aide, mais c’était une façon facile de gagner quelques points auprès d’elle avant de lui demander de l’aide. Elle sembla momentanément surprise par son attitude, mais récupéra rapidement ses esprits et agit ensuite comme si elle s’y était attendue.

Une fois qu’ils eurent terminé, Imaya s’assit à la table de la cuisine et fit signe à Zorian de la rejoindre.

« Donc… » commença-t-elle. « Qu’est-ce qui fait cogiter mon locataire le plus grincheux au point qu’il vienne me voir pour un conseil ? Avec la façon dont tu m’évites depuis le début, j’avais presque peur que tu ne me détestes. »

« Je ne vous déteste pas, madame K…, Imaya, » termina Zorian quand il la vit le fusiller du regard. « C’est juste que je suis très occupé, c’est tout. Kirielle monopolise en quelque sorte tout mon temps libre ici. »

« Elle est une enfant difficile, pas vrai ? » dit Imaya d’un ton songeur. « Mais tout de même, je ne vois pas ce qu’un garçon aussi occupé que toi peut bien vouloir de moi. Tu n’essayerais pas de me séduire, quand même ? »

« Quoi ?! Non ! » s’écria Zorian. Elle avait au moins deux fois son âge, pour l’amour du ciel ! « Je ne suis pas –»

Il s’arrêta quand il aperçut l’état hilare difficilement contenu d’Imaya.

« Très marrant, madame Kuroshka, » dit-il impassiblement, évitant délibérément de l’appeler Imaya pour se venger. « Très, très marrant… »

« Ça l’était de mon point de vue, » dit Imaya, encore quelques gloussements dans la voix. « Mais je peux voir que tu n’aimes pas trop les blagues à ton sujet, donc passons à la question qui t’as menée à moi. »

« Eh bien… » commença Zorian, ignorant sa remarque sur le fait qu’il était trop sensible sur les blagues. « C’est en fait lié à la magie. J’ai remarqué que vous aviez beaucoup de livres sur des magies ésotériques… »

« C’est l’un de mes loisirs, » dit Imaya. « J’ai toujours été intéressée par la magie, surtout les branches très rares. Je suis même allée dans une académie de mage quand j’étais une adolescente, comme vous. C’est comme ça que j’ai rencontré Ilsa, en fait. Nous étions camarades de classe. Mais… c’était il y a fort longtemps. »

Zorian acquiesça, interprétant correctement la dernière partie de sa réponse : une requête de ne pas poser d’autres questions sur le sujet.

« Donc je suppose que vous avez lu tous ces livres, alors ? » demanda-t-il.

« Absolument tous, » confirma-t-elle.

« Est-ce que certains d’entre eux parlent de l’empathie ? » demanda Zorian. « Plus spécifiquement, y a-t-il un moyen de savoir si l’on est soi-même un empathe ? »

« J’ai déjà lu quelque choe sur le sujet, mais je n’ai pas le livre en question avec moi. » Elle le regarda d’un air curieux. « Pourquoi ? Tu aimerais bien en être un ? »

« Eh bien… peut-être, » admit Zorian. « Enfin, ça ne me semble pas très probable, mais j’ai rencontré une véritable empathe récemment, et elle semblait sûre que j’en étais un également. Donc je ne me sens pas confortable à l’idée de rejeter la possibilité. »

« Hmm, » réfléchit Imaya. « Et pourquoi penses-tu que c’est si peu probable, alors que tu en as eu la confirmation par un autre empathe ? »

« L’empathie ne devrait-elle pas être flagrante à la personne qui la possède ? » demanda Zorian. « Eh bien ce n’est absolument pas flagrant pour moi. Je n’arrive à ne trouver aucun exemple qui indiquerait que j’en suis un. »

« Aucun ? » demanda Imaya d’un ton curieux. « Je trouve cela difficile à croire. Les effets d’être un empathe sont si communs et mondains que les faux-positifs sont un problème majeur. En fait, il y a de nombreux experts qui insistent qu’il n’y a rien de surnaturel au sujet des empathes, et qu’il ne s’agit que de personne qui sont bien plus douées que le reste de l’humanité pour lire le langage du corps des autres et les signes environnementaux. Il est bien plus probable que tu ne fasses qu’ignorer les effets. Par exemple, peux-tu sincèrement me dire que tu n’as jamais eu un ‘feeling’ instinctif sur une personne que tu viens juste de rencontrer ? »

« Eh bien, non, je ne peux pas dire ça, » admit Zorian. « J’ai tout le temps des sensations de ce genre. Mais ce n’est rien d’inhabituel. »

« Peut-être bien que si, » dit Imaya. « À quelle fréquence est-ce que tu reçois ces intuitions, et sont-elles fiables en général ? »

« Je… » hésita Zorian. « Je reçois ces intuitions presque à chaque fois que je parle à quelqu’un, et d’après ce que je vois, elles ont tendance à être assez justes. Pourquoi ? Est-ce que c’est si inhabituel ? »

Imaya lui lança un regard étrange. « Un peu, oui. À chaque fois que tu parles à quelqu’un, c’est ça ? Et pour de parfaits étrangers qui s’occupent de leurs affaires ? Est-ce que tu as ces ‘sensations’ pour eux aussi ? »

« Heu, parfois ? » admit Zorian, se tortillant nerveusement sur sa chaise. « Certaines personnes ont vraiment des personnalités très intenses, vous avez ? Vous pouvez les déceler dans une foule depuis l’autre côté de la salle sans aucune difficulté. »

« Intéressant. Et quid des groupes de gens ? Peux-tu faire un jugement sur l’humeur d’un groupe sans parler à qui que ce soit ? »

« Eh bien, non. » dit Zorian. « La pression de la foule inonde toutes les autres sensations quand je suis avec suffisamment de personnes. Quand je la subie assez longtemps, je perds même ma capacité à faire un jugement sur des individus, donc encore moins un groupe entier. »

« La pression ? » demanda Imaya en lui lançant un regard perplexe.

« C’est un… un problème personnel, » bafouilla Zorian. « À chaque fois que je me trouve dans une grosse foule, j’ai cette pression mentale bizarre qui me donne un mal de tête si j’y reste trop longtemps. »

Zorian se repositionna sur sa chaise, inconfortable. Il détestait parler à d’autres personnes de cette pression, car la plupart des gens supposaient immédiatement qu’il se faisait des idées ou inventait pour faire l’intéressant. Sa famille, par exemple, ne l’avait jamais cru lorsqu’il avait essayé de leur décrire le phénomène lorsqu’il était encore un enfant, croyant plutôt qu’il inventait des choses pour ne pas avoir à se rendre à divers événements sociaux. Ses parents s’étaient fatigués de ses affirmations, et l’avaient menacé de l’envoyer en asile s’il n’admettait pas qu’il mentait, donc il n’avait plus jamais parlé de ça avec eux.

« C’est… un problème intéressant, » dit Imaya prudemment. « Dis-moi, est-ce que cette pression est un phénomène constant, ou est-ce qu’elle change selon certains critères ? »

« Ça varie, » dit Zorian. « Plus il y a de personnes dans la foules, et plus ils sont resserrés, et plus elle est forte. L’effet est également plus fort si la foule est… »

Il s’arrêta quand il réalisa soudainement quelque chose. Bordel, il était tellement stupide !

« Oui ? » le poussa Imaya. « Si la foule est quoi ? »

« … émotionnellement chargée pour une quelconque raison, » finit Zorian sans conviction.

Il y eut un silence dans la cuisine, avant que Zorian ne se lève de sa chaise et commence à faire les cent pas dans la pièce.

« Donc tes capacités empathiques sont si fortes que tu ressens littéralement les émotions d’une foule comme une pression mentale tangible sur ton esprit, » dit Imaya après l’avoir laissé faire quelques instants, « et tu dis qu’il n’y a rien qui n’indique que tu sois un empathe ? »

« Ce n’est pas si facile ! Comment étais-je censé savoir ce qu’est cette pression ? » rétorqua Zorian, passant nerveusement sa main dans ses cheveux. « Elle est juste… présente. Elle a toujours été présente… Une gêne constante qui et présente depuis mon enfance. Vous savez le nombre de problèmes que cette chose m’a causé ? L’empathie n’est-elle pas supposée être une bénédiction ? La plupart du temps j’ai fait de mon mieux pour l’ignorer, espérant vainement qu’elle partirait au bout d’un moment. »

« Eh bien, oui, » approuva Imaya. « L’empathie est généralement décrite comme un incroyable don pour la personne qui la possède. Mais il y a eu beaucoup de signalements d’empathes dont les pouvoirs sont si forts ou volatiles qu’ils sont handicapés par eux. Vu certaines histoires d’horreurs que j’ai lues, ton cas est relativement clément. Ça aurait pu être pire. »

‘Ça aurait pu être pire’. Cette phrase pouvait parfaitement résumer sa vie jusqu’à maintenant. Mais bon… il devait bien y avoir une façon de contenir ses capacités empathiques, et il avait plein de temps à sa disposition pour la trouver. L’aranéa devait probablement connaître une méthode, mais il soupçonnait qu’il n’aimerait pas ce qu’elle demanderait en retour.

« Zorian ? » demanda Imaya après un moment de silence. « Je peux voir qu’il s’agit d’un sujet sensible pour toi, mais est-ce que je peux te poser une question ? Enfin, deux questions, en fait. »

« Bien sûr, » accepta Zorian. Après tout, elle l’avait aidé, même s’il n’avait pas imaginé que son aide allait prendre cette forme, donc le moins qu’il puisse faire était de satisfaire sa curiosité.

« J’ai l’impression que tu n’aimes pas l’idée d’être un empathe, même avant de savoir ce que tu sais maintenant, » dit-elle. « Pourquoi ça ? Peut-être que je me projette un peu, mais je ne comprends pas pourquoi tu ne voudrais pas posséder un talent magique inné. J’espère que tu n’as pas l’impression d’être une erreur de la nature juste parce que –»

« Non, non, ce n’est rien du genre, » la rassura rapidement Zorian. « Je connais un tas d’étudiants nés de civils qui réagissent très mal à tout ce qui les rendrait… anormaux… mais je ne suis pas comme ça. Non la vraie raison est bien plus stupide que ça. En fait, je suis même gêné de l’admettre, donc est-ce que je peux sauter la question ? »

« Non, » dit-elle avec un sourire. « Maintenant il faut absolument que je l’entende. »

Zorian leva les yeux au ciel. Ça lui apprendrait à admettre que c’était embarrassant. Oh, peu importe. Ce n’était pas comme si elle allait se rappeler cette conversation une fois que la boucle aurait recommencé.

« Très bien, mais vous ne devez le dire à personne, ok ? »

Imaya fit signe qu’elle garderait le secret.

« C’est parce que l’empathie est généralement considérée comme un sentiment féminin, qui est donc réservé aux filles et aux garçons efféminés… » admit Zorian.

« Ahhh, » acquiesça Imaya. « Bien sûr qu’un garçon serait gêné par quelque chose comme ça… »

« Je ne suis pas sexiste ou quoi, » ajouta rapidement Zorian. « Mais je reçois déjà beaucoup de commentaire sur mon supposé manque de virilité, et c’est déjà assez désagréable comme ça. Je ne veux vraiment pas voir à quel point ces remarques vont empirer si elles ont en plus ce genre de ‘preuve’ . »

Sa famille était la principale source de remarques, surtout son père, mais il garda cette information pour lui.

« Je ne le dirai à personne, » dit Imaya. « Et si ça peut te rassurer, il n’y a aucune preuve que l’empathie se manifeste davantage auprès des femmes que des hommes. »

« Je m’en doute, » dit Zorian. « Très peu de talents magiques sont spécifiques à un sexe, à moins qu’elles ne soient artificiellement conçues de cette manière. »

« Et je pense aussi que ces personnes n’ont aucune idée de ce dont elles parlent, » dit Imaya avec un sourire apparemment innocent mais qui cachait un soupçon de malice. « Je trouve que tu es un jeune homme très séduisant, qui rendra une fille très heureuse un jour. »

« M-merci. Quelle était l’autre question que vous vouliez poser, déjà ? » demanda Zorian, essayant de changer le sujet vers quelque chose de moins embarrassant. Elle s’était bien amusée, pas la peine de continuer à le torturer.

« Je suppose que tu vas essayer de développer ce talent ? » demanda Imaya. Zorian acquiesça. « Dans ce cas, j’aimerais bien que tu me tiennes informée de tes progrès. Je trouve les choses comme ça super intéressantes. »

Zorian accepta, même si c’était essentiellement une promesse creuse. Elle ne se rappellerait de rien lors de la prochaine boucle. Leur discussion terminée, Imaya retourna à ses tâches ménagères et Zorian retourna dans sa chambre pour préparer sa visite chez l’aranéa. Il ne voulait vraiment pas savoir ce que la matriarche lui ferait s’il n’y allait pas rapidement.

« Eh bien, nous y voilà, » dit Zorian à voix haute devant l’entrée des égouts. La matriarche ne lui avait pas dit exactement où dans les égouts elle voulait le rencontrer, mais il savait où il avait rencontré les araignées la dernière fois qu’il s’était rendu dans le Donjon, donc il voulait commencer par là. « Le point de non retour. Je t’offre à nouveau la chance de rentrer à la maison. Tu n’as pas à risquer ta vie avec moi, Kael. »

Il jaugea le morlock du regard qui l’avait suivi, essayant d’utiliser ses nouveaux (ou nouvellement reconnus) pouvoirs empathiques pour juger l’humeur de Kael. Malheureusement, ce dernier contrôlait trop bien ses émotions pour le moment, et Zorian n’avait quasiment aucun contrôle sur ses pouvoirs. Mais peu importe ce que Kael pensait vraiment de ce voyage, il semblait vraiment déterminé à aller au bout. Pourquoi ? Zorian n’en savait rien. Quand il avait raconté à Kael l’embuscade de la matriarche aranéa, et la conversation qui avait suivi, il l’avait fait parce qu’il voulait quelqu’un avec qui échanger des idées, et Kael semblait être le meilleur choix (il était déjà au courant de la boucle temporelle et il était visiblement très intelligent), et non pas parce qu’il voulait que Kael vienne avec lui. Kael, de l’autre côté, insista sur le fait que se rendre seul à un rendez-vous pareil était le summum de la bêtise, et que Zorian avait besoin d’un partenaire pour le couvrir. Zorian accepta à contrecœur, pas franchement à l’aise avec l’idée de risquer la vie de quelqu’un d’autre dans cet histoire, peu importe la logique de la chose. Kael sembla s’amuser du fait que Zorian craignait plus pour sa sécurité que la sienne, considérant que Kael serait réinitialisé lorsque la boucle recommencerait, alors que ce n’était pas forcément le cas de Zorian, mais le sens moral de Zorian ne s’était pas encore adapté aux implications de la boucle temporelle et il ne voulait absolument pas mener Kael à sa mort dans les tunnels et laisser sa fille toute seule dans ce monde… même si ce n’était que pour une semaine environ.

« Je t’ai dit d’arrêter, » soupira Kael. « Je vais venir avec toi. Ne serait-ce que pour avoir une discussion avec cette ‘matriarche aranéa’ sur l’éthique de l’utilisation de la magie de l’esprit. »

Ah oui, Kael était toujours un peu amer que l’araignée avait fouillé dans ses souvenirs dans sa quête de recherche des motifs de Zorian.

Ils rentrèrent finalement dans les tunnels, Zorian étant le guide. Il choisissait son chemin très prudemment, lançant parfois derrière lui un piège magique qui prenait la forme de cubes de pierres couverts de formules de sorts. S’ils devaient fuir, les pièges devraient être capables de prendre par surprise leurs poursuivants, mais il fallait qu’ils reprennent le même chemin en retour. La plupart de ces pièges érigeaient un simple champ de force pour retarder les attaquants, mais certains avaient des effets… plus agressifs. Ils devraient au moins ralentir suffisamment leurs poursuivants pour qu’ils aiet le temps de rejoindre la surface.

Kael, lui, était leur support anti-mentaliste. Il avait placé sur son esprit un bouclier mental, et resterait constamment sous les effets du sort. Si à un moment ou à un autre, la rencontre se passait mal, il lancerait immédiatement le sort sur Zorian. Kael semblait certain que les araignées avaient une autre méthode de communication avec les humains que la télépathie, et avait suggéré à Zorian d’également utiliser le sort dès le départ, mais Zorian savait qu’il devait garder son esprit ‘ouvert’ s’il voulait avoir une discussion productive. Son instinct, que Zorian reconnaissait maintenant comme ses capacités empathiques non contrôlées, lui disait que cette aranéa portait beaucoup d’importance à la communication esprit à esprit. S’il bloquait complètement ce moyen, cela serait sûrement vu comme une insulte, même s’ils avaient effectivement d’autres moyens de communiquer.

Quand ils arrivèrent proches de la position où Zorian avait rencontré les aranéas pour la première fois quand il était venu avec Taiven et ses deux amis, il sentit un contact télépathique contre son esprit. Comme la première fois, celui-là était bien plus brut, plus percutant que la sensation très douce que la matriarche avait provoqué lors de sa ‘visite’ dans la maison d’Imaya.

Un flux d’images psychédélique et d’émotions étrangères frappèrent son esprit comme une massue, ce qui le fit chanceler de choc. Kael se mit immédiatement en posture défensive, mais Zorian lui fit signe de se détendre. Il était presque sûr que l’aranéa avec qui il était en contact n’avait aucune intention hostile. Apparemment, les esprits des humains et des aranéas étaient suffisamment différents pour rendre la télépathie difficile, et cet individu en particulier n’avait jamais appris à le faire correctement.

Aussi rapidement qu’elle était apparue, la ‘communication’ s’arrêta. La présence resta cependant, et Zorian sentit peu après une seconde aranéa se connecter à lui, utilisant la première comme une sorte de relai télépathique.

[Ah, tu as finalement réussi à nous trouver,] dit la voix mentale distinctive de la matriarche dans sa tête. [Bien, je commençais à penser que j’aurais dû te laisser des indications sur comment nous retrouver. Reste où tu te trouve, s’il te plaît, je te rejoins dans un instant.]

« Elle arrive, » dit Zorian à Kael, qui acquiesça avec sérieux.

Ils n’eurent pas à attendre longtemps. La matriarche arriva bientôt dans leur vision, s’approchant d’eux sans un bruit, accompagnée de deux autres gardes aranéa. Le fait qu’il était capable de savoir laquelle des trois aranéa était la matriarche, malgré le fait qu’elles étaient toutes identiques à ses yeux, était probablement une autre preuve qu’il était vraiment empathique. Ce genre de chose lui fit s’interroger sur pourquoi il avait eu besoin d’une araignée télépathe pour réaliser son don.

[Je pensais initialement que ça serait une discussion privée entre toi et moi,] lui dit la matriarche dans sa tête. [Mais comme tu as pensé judicieux d’amener un garde, j’ai décidé de faire de même. Mais bon, au moins tu ne m’as pas bloqué hors de ton esprit comme l’a fait ton ami, donc tu es plus respectueux que la plupart des humains avec qui je parle.]

« Kael n’est pas là juste comme un garde, » dit Zorian, parlant à voix haute pour Kael. « Il est tout aussi impliqué dans cette histoire que vous, et j’aimerais qu’il participe pleinement à la discussion. Avez-vous peut-être un moyen de converser vocalement pour lui ? »

La matriarche sembla considérer pendant un moment avant de commencer à agiter quatre de ses pattes devant elle, traçant des gestuelles complexes dans les airs. Zorian essaya un moment de déchiffrer ce qu’elle était en train de communiquer avant de réaliser qu’elle n’essayait pas de lui parler.

Elle lançait un sort.

« Voilà, » dit une voix féminine provenant de la direction de la matriarche, dont les mandibules ne bougeaient pas du tout. « Voici l’équivalent aranéa du sort ‘bouche magique’ avec lequel vous êtes sans doute familier. Ce n’est qu’une illusion sonore, mais cela devrait suffire. »

Huh. Ils avaient donc bien plus que de la magie de l’esprit à disposition.

« Je vous remercie pour votre considération, » dit Kael en restant sur ses gardes. Il se sentait menacé par les araignées, mais essayait de rester poli.

« Loin de moi l’idée de refuser une requête aussi simple, » dit la matriarche, également sur ses gardes. Elle se méfiait évidemment beaucoup de Kael, probablement parce que son esprit était protégé derrière un sort de bouclier d’esprit. Le sort l’immunisait contre ses capacités, mais cela le dépeignait comme une menace pour l’aranéa.

« S’il te plaît, gamin, » se moqua la matriarche. Zorian entendit les mots avec ses oreilles, mais les sentit également dans sa tête. Même si elle vocalisait ses paroles pour Kael, elle n’allait clairement pas abandonner l’idée de communiquer avec Zorian de ‘la bonne façon’. « Je pourrais outrepasser ta minable magie de l’esprit humaine si je le voulais. Non, la raison pour laquelle je suis gêné par lui est que sa protection me bloque complètement de son esprit. Comment est-ce que je suis censée avoir confiance en lui s’il ne me laisse même pas lire ses pensées superficielles et ses émotions ? C’est malpoli. »

Zorian fut abasourdi à l’idée que laisser ses émotions et ses pensée superficielles à la disposition d’une inspection était considéré de la courtoisie de base, mais il se dit que c’était l’une des nombreuses différences entre deux espèces. Kael ne sembla pas si compréhensif.

« Malpoli ? » demanda-t-il avec un ton indigné. « Vous pensez que vous avez le droit de pénétrer dans l’esprit des gens comme vous le voulez, sans même demander la permission, et vous m’appelez moi malpoli ?! Vous avez espionné mes souvenirs privés, bordel, j’ai tout à fait raison de me protéger ! »

La matriarche lui envoya l’équivalent télépathique d’un soupir, mais aucun bruit ne fut produit pour Kael. « Moi aussi, » dit-elle calmement. « Votre ami était un potentiel ennemi sur lequel je devais me renseigner, et vous étiez l’un des points faibles que je pouvais viser pour obtenir les informations souhaitées. Votre esprit était après tout laissé sans aucune protection. »

« Donc pourquoi n’avez-vous pas parcouru les souvenirs de Zorian, alors ? Est-ce que ça n’aurait pas été plus rapide et plus pertinent pour vous ? » demanda Kael.

« Hé ! » protesta Zorian.

« Je me suis limitée à parcourir ses pensées de surfaces, comme marque de politesse, parce qu’il est Ouvert, » expliqua la matriarche. « Nous les aranéa avons une coutume non officielle de demander la permission avant de plonger plus profondément dans les esprits de télépathes non-ennemis, quelle que soit leur espèce. »

Kael plissa des yeux. « Et si cette personne n’est pas… un télépathe ? »

« Les faibles d’esprit sont des proies idéales, » expliqua la matriarche sèchement.

« Très bien, arrêtez d’essayer de vous énerver l’un l’autre et retournons à notre problème ! » dit Zorian en frappant des mains, espérant arrêter là la dispute avant qu’elle ne dégénère. « Nous parlions de la boucle temporelle et de comment vous pouviez m’aider à ce sujet. Mais avant que l’on en arrive là, il faut que je vous demande. Quand vous dites que je suis ‘ouvert’, vous faites référence à mon empathie ? »

Kael le regarda d’un air surpris. Zorian ne lui avait jamais rien dit sur le fait qu’il était empathe.

« Être Ouvert implique d’être empathique, mais il ne s’agit pas de la même chose. L’empathie est seulement l’un des pouvoirs qui t’es accessible, comme un fruit d’une des branches les plus basses. C’est pourquoi tu peux l’utiliser, alors que tu n’es absolument pas formé dans les arts psychiques. L’Ouverture se manifeste souvent par de l’empathie non contrôlée au début, couplé à un don pour les divinations et occasionnellement un rêve prophétique. »

« Je… quoi , » bafouilla Zorian, essayant de donner du sens à cette nouvelle information. Alors qu’il pensait qu’il comprenait enfin quelque chose, un truc pareil se produisit. Qu’est-ce que ça voulait dire d’être ‘ouvert’ ou ‘télépathe’ alors ? Est-ce qu’elle était en train de dire qu’il était un véritable télépathe ?

« Tu pourrais le devenir avec suffisamment d’entraînement, oui, » confirma la matriarche. « Je peux t’en apprendre plus… à condition que l’on aboutisse à un accord mutuel sur cette histoire de boucle temporelle. »

« Et qu’est-ce que vous voulez de Zorian à ce sujet ? » demanda Kael, très suspicieux.

« Eh bien, mon cher Kael, la même chose que tu veux de lui, » répondit la matriarche avec une pointe de moquerie. « Je veux être dans cette histoire de boucle. »

Pendant un moment, Zorian se demanda ce qu’elle voulait dire, mais ses yeux s’écarquillèrent quand il comprit enfin ce qu’elle voulait dire.

« Vous voulez garder vos mémoires à chaque recommencement ? Pour revivre la boucle avec moi et Zach ? » demanda Zorian d’un ton incrédule.

Kael se tortilla nerveusement sur place, refusant de le regarder dans les yeux, alors que la matriarche aranéa le regardait directement sans une once de honte sur son visage.

« Je… je crois que je vois pourquoi vous voudriez ça, » dit Zorian avec hésitation. « Je veux dire, je ne suis pas très heureux de ma situation, mais même moi je me rends compte à quel point j’en bénéficie massivement. Mais vous semblez avoir mal comprendre quelque chose, tous les deux. » Il regarda Kael, mais le morlock évitait toujours de le regarder dans les yeux. Il pensait probablement que Zorian serait fâché contre lui d’avoir voulu ‘profiter de lui’, mais Zorian n’était pas vraiment vexé. Juste confus. « Le truc c’est que je n’ai absolument aucune idée de comment amener quiconque avec moi dans cette boucle. Je ne connais même pas les détails de comment moi j’y suis arrivé, donc encore moins comment le répliquer. Je ne peux pas vous y faire entrer. »

« Nous n’avons pas mal compris, Zorian, » soupira Kael. « On est pas stupide. On sait que tu n’y arriverais pas maintenant. On sait que tu n’en seras pas capable d’ici la fin du mois, quand ce recommencement s’arrêtera. » Il lança un regard noir à la matriarche. « Enfin, du moins, moi je le sais. Peut-être que la grande matriarche aranéa sait quelque chose que moi, pauvre faible d’esprit, ignore. »

« Je suis d’accord avec le morlock, » dit la matriarche, refusant de céder à la provocation de Kael. « C’est très peu probable que tu seras capable de nous amener dans la boucle avec toi à ton niveau actuel. »

« Vous m’avez complètement perdu, là, » se plaint Zorian. « Qu’est-ce que vous voulez, alors ? »

« Mon idée était de stocker des paquets de souvenirs dans ton esprit, permettant à ton âme de les amener dans le passer quand le monde se réinitialise, » dit la matriarche nonchalamment. « Ça ne vaut pas d’avoir la totalité de son âme envoyée dans le passé, mais ça me suffirait pour mes besoins. »

« Et je devrais accepter cela… pourquoi ? » demanda Zorian. Il semblait que ça nécessitait de lourdes modifications de son esprit. En tout cas, bien plus qu’il ne le souhaitait.

« Je suis certaine de trouver quelque chose qui te tenterait, » dit la matriarche, ponctuant son message d’un haussement d’épaules mental. « Tu as besoin d’informations sur la boucle temporelle, ce que j’ai. Tu veux apprendre à contrôler ton empathie. Tu as besoin de mon aide pour contrer les envahisseurs. Est-ce que je dois continuer ? »

Zorian soupira et se retourna vers Kael au lieu de répondre à la matriarche.

« Je voulais te mettre en contact avec différentes personnes pour que tu découvrisses avec leur aide comment fonctionne ta connexion avec Zach. Et tu pourrais alors utiliser ces connaissances pour m’amener dans la boucle temporelle, » dit Kael. « Ça demanderait probablement plusieurs recommencements, et je n’ai rien d’aussi tentant que notre chère matriarche là-bas, mais d’un autre côté, c’est quelque chose qui va clairement t’aider à en apprendre plus sur cette boucle temporelle. »

Il ne fut pas dit que ces personnes avec qui Kael voulait prendre contact étaient probablement tous des nécromanciens, et que les laisser triturer son âme était probablement tout aussi dangereux que de laisser l’aranéa bidouiller son esprit. Probablement encore plus.

« Je vois, » soupira Zorian. « Eh bien, je vais laisser de côté la proposition de Kael pour l’instant, car ce n’est pas de ça que je suis venu discuter. »

« Ça me va, » dit Kael rapidement. « J’ai de toute façon encore beaucoup à réfléchir sur la question. »

« Ouais, » dit Zorian. « Passons donc aux détails de la proposition de la matriarche. Par curiosité, est-ce que vous avez un nom ? Si je dois conclure un marché avec quelqu’un, surtout sur quelque chose d’aussi sensible, j’aime autant savoir exactement à qui je m’adresse. »

La matriarche ne répondit pas verbalement. Elle se contenta d’envoyer un flux télépathique très puissant mais très court, contenant le même genre de mélange d’images et de concepts que l’aranéa moins talentueuse lui avait envoyé lors de la première rencontre. Heureusement, ce n’était pas particulièrement douloureux, juste déroutant, probablement parce que c’était relativement court. Après avoir disséqué mentalement le message, il réalisa qu’il s’agissait du nom qu’il avait demandé. Traduire les concepts en quelque chose d’approprié pour la communication humaine était un véritable challenge.

« La Lance de la Détermination Frappant au Cœur du Sujet ? » s’interrogea Zorian.

« C’est une approximation aussi bonne qu’une autre de mon vrai nom, » dit la matriarche. « Et oui, je sais que ce n’est absolument pas pratique pour l’utiliser dans des conversations humaines. Votre langage est très sommaire, et il est difficile de traduire des noms d’aranéa sans que ça sonne de cette façon mélodramatique. Tu peux continuer à juste m’appeler ‘matriarche’, je ne t’en voudrais pas.

Kael tiqua à la remarque de la matriarche sur le langage humain, mais ne dit rien. Zorian, de son côté, se demanda comment continuer.

« Ok, » dit Zorian. « Vous m’avez dit qu’il y avait une raison pour laquelle vous preniez la boucle temporelle au sérieux. Pourquoi ne pas expliquer ce que vous entendiez par ça. »

Avant que la matriarche ne puisse répondre, un rugissement sourd brisa le silence du tunnel, suivit de nombreux autres cris très similaire. Le visage de Zorian pâlit très rapidement quand il réalisa l’identité des créatures qui avaient produit ces rugissements.

Un groupe de trolls de guerre s’approchaient d’eux.


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