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Mother of Learning, chapitre 37


Traducteur : Mithestral


Chapitre 37 : Lente combustion

 

Les semaines passaient les leçons d’Esprit Comme le Feu ennuyaient de plus en plus Zorian. Même s’il continuait de progresser en matière de combat mental, elles étaient très répétitives, et les résultats étaient de plus en plus marginaux. Ses défenses mentales étaient maintenant trop robustes pour être détruites rapidement par sa professeure, ce qui signifiait qu’il ne terminait plus chaque leçon par d’intenses maux de tête, et il n’avait donc plus besoin de s’allonger pendant plusieurs heures. Non, les leçons testaient désormais essentiellement sa patience, ce qui le laissait un peu fatigué et frustré, mais autrement prêt à passer à autre chose.

Et c’est exactement ce qu’il fit. Il n’avait jamais réellement fini de rendre visite aux autres toiles aranéennes, puisqu’il voulait obtenir des bases en combat mental auprès des Navigateurs de la Rivière, mais il devenait de plus en plus certain qu’Esprit Comme le Feu essayait de gagner du temps avec son degré d’exigence pour éviter de lui enseigner quelque chose de plus avancé. Ses défenses mentales étaient déjà suffisantes à son avis, il n’y avait aucun mal à se rendre dans d’autres colonies pour étudier leurs offres.

Les Défenseurs Lumineux étaient sa première destination. Elles étaient, après tout, censées être très intéressées pour enseigner à quelqu’un comme lui, et très attirées par les ressources qu’il pouvait leur procurer. Malheureusement, cela ne se passa pas comme prévu. Leur offre initiale fut absolument ridicule, lui demandant de payer un montant exorbitant en monnaie et artefacts magiques. Il refusa, bien sûr. Il ne pouvait même payer, même s’il le voulait, puisque cela lui coûterait deux fois plus qu’il n’en avait sur lui. Même en rassemblant toutes ses économies et en vendant chaque cristal de mana qu’il avait trouvé sous Knyazov Dveri, cela ne suffirait pas. Il fallut plus de trois semaines de discussions pour qu’elles acceptent un prix plus raisonnable, semblant enfin remarquer qu’il était pressé. Mais le recommencement touchait presque à sa fin. Ne se laissant pas décourager, il essaya de les approcher à nouveau lors des quatre recommencements suivants, variant son approche, mais ne parvint à réduire la période de négociation que de quelques jours.

Il était vrai que les quelques leçons qu’il était parvenu à leur soutirer étaient vraiment excellentes. Non seulement lui avaient-elles donner de cruciaux conseils pour renforcer sa carapace mentale, accélérant substantiellement ses progrès dans les leçons d’Esprit Comme le Feu, elles l’aidèrent également à perfectionner d’autres aspects de ses capacités psychiques. Par exemple, il était maintenant capable de former des liens télépathiques à double-sens, permettant à des personnes sans talent psychique de lui répondre télépathiquement. Il savait également maintenant former des liens avec plusieurs personnes à la fois. Elles lui enseignèrent même comment mieux traiter les informations provenant de sorts de divinations qui déversaient directement leurs résultats dans l’esprit du lanceur. C’était vraiment utile, ça. Zorian décida néanmoins d’arrêter de leur demander de l’aide après le quatrième recommencement. Même si leurs leçons étaient d’une grande aide, le temps nécessaire et la frustration engendrée par la période de négociation lui donnaient l’impression qu’il s’agissait d’un mauvais usage de son temps. De plus, elles avaient catégoriquement refusé de lui enseigner la manipulation de mémoire à moins qu’il ne se soumette à un sondage complet de ses souvenirs, ordre de leurs doyennes. La toile des Défenseurs Lumineux était donc en quelque sorte un cul-de-sac pour lui, car il n’allait concrètement jamais accepter cela.

Comme la négociation avec les Défenseurs Lumineux impliquait de longues périodes où il devait attendre les réponses de la toile, Zorian put approcher les Sages Filigranes en même temps. Elles aussi nécessitèrent une longue période pour être convaincues, même si dans leur cas, c’était parce qu’elles étaient de nature suspicieuse, et plus qu’un peu mécontente qu’il ait vendu des relais télépathiques aux Navigateurs de la Rivière. Heureusement, la première fois qu’il était parvenu à les convaincre de lui enseigner leur savoir, il trouva immédiatement un raccourci lui permettant de réduire considérablement la durée de la négociation. Tout ce qu’il avait à faire était de démontrer ses talents en formule de sort et de promettre de les aider à adapter les techniques humaines pour leurs propres ‘arts des toiles’. Elles étaient bien plus intéressées par cela que par des biens matériels. Dès lors qu’il utilisait ce joker, la durée de la négociation était réduite à une semaine.

Zorian fut plus que choqué lorsqu’elles lui montrèrent pour la première fois un exemple de leurs ‘arts des toiles’. Il s’était attendu à quelque chose de simple et grossier, comme un morceau de tissu en toile d’araignée incrusté de symboles ikosiens familiers, ou peut-être des fils directement tissés dans les glyphes. Au contraire, l’artisan des Sages Filigranes avec lequel il devait travailler le guida vers une formation rectangulaire de piliers en pierre, et au milieu de laquelle était suspendue une sphère en soie d’araignée complexe et à plusieurs couches. La sphère luisait d’une faible lumière blanche dans l’obscurité de la pièce. Des petits points plus lumineux dansaient le long de tel ou tel fil de soie dans une chorégraphie que Zorian ne parvenait pas à déchiffrer. Le moindre centimètre carré de sa surface (ainsi que de ses couches intérieures, découvrirait-il plus tard) était recouvert de glyphes. Des glyphes inhabituels, non ikosiens. Et son guide prétendait qu’il s’agissait de l’une des sphères d’entraînement les moins intéressantes, puisque les Sages Filigranes n’allaient pas montrer leur vrai chef-d’œuvre à un étranger encore potentiellement dangereux.

Il réalisa à ce moment-là qu’il avait été peut-être un peu trop confiant. Aider les Sages Filigranes à développer leur art des toiles nécessitait concrètement de devenir un adepte dans une tradition complètement différente de formule de sorts. Une tradition découlant de la version ikosienne, rendant certes le travail plus facile, mais quand même. Il s’agissait d’une tâche pouvant prendre des années. Ce n’était pas quelque chose qu’il pouvait faire sur le côté, en se concentrant sur autre chose en même temps.

Il essaya quand même de faire de son mieux (concrètement en sacrifiant son temps libre et limitant ses périodes de repos pendant plusieurs recommencements) et les Sages Filigranes semblaient satisfaites de son travail, mais il décida finalement qu’il ne pouvait simplement pas justifier les efforts qu’il faisait. Même si le sujet en lui-même était extrêmement intéressant (de nombreux chercheurs auraient littéralement été prêts à tuer pour être à sa place pour étudier une tradition magique inconnue), mais il s’agissait en fin de compte d’une distraction dont il n’avait pas besoin pour le moment. Et puis, les enseignements en magie de l’esprit qu’il recevait en échange de son travail étaient relativement similaires à ceux que proposaient les Navigateurs de la Rivière. Certes, ils avaient un style de combat mental un peu différent de celui des Navigateurs de la Rivière et des autres toiles aranéennes, car les Sages Filigranes utilisaient des méthodes basées sur le combat de groupe. Ce n’était pas très utile à Zorian, car il n’avait pas d’ami télépathe avec qui les utiliser, mais il apprit certaines astuces pour attaquer plusieurs attaquants.

Au départ, les Sages Filigranes avaient catégoriquement refusé de lui enseigner la moindre forme de manipulation de mémoire. Mais après deux recommencements passés à étudier leur art des toiles, il lui était devenu impossible de prétendre qu’il était un débutant. La fois suivante, il avait prétendu avoir appris les bases auprès de la toile de Cyoria. Il fut immédiatement amené à leur matriarche (qui l’avait concrètement ignoré jusque-là, préférant envoyer ses subordonnées), qui avait immédiatement voulu envoyer une expédition vers Cyoria, avec l’aide de Zorian, pour établir un contact avec la toile cyorienne. Son enthousiasme n’avait pas diminué, même lorsqu’elle avait appris que cette dernière avait été annihilée, car cela voulait dire que le motif de l’expédition était passé d’établir un contact à piller tout ce qu’elles pouvaient dans la colonie abandonnée. Charmant. Mais peu importait. En échange de sa participation à l’expédition, en les téléportant là-bas, les protégeant sur place de toute menace, et de les téléporter à nouveau chez elles, elles lui avaient promis… presque tout, vraiment. Même la manipulation de mémoire était une option.

À part le fait que cela lui demanderait de retourner à Cyoria, et d’aider un groupe d’aranéas à dépouiller les restes de ses amies, il n’était en fait pas certain que la toile Cyorienne utilisait un quelconque art des toiles. Il en avait l’intuition, et, en rétrospective, plusieurs choses que la matriarche avait mentionnées semblait l’indiquer, mais il n’en avait pas la conviction. Il s’agissait juste d’une excuse qu’il avait donné pour expliquer ses connaissances sinon inexplicables.

Comme les Défenseurs Lumineux et les Sages Filigranes étaient concrètement éliminés de sa liste d’options, au moins temporairement, Zorian n’avait plus que trois alternatives aux Navigateurs de la Rivière : les trois toiles ‘louches’ que les Illustres Collecteurs de Gemmes lui avaient déconseillé de contacter. Zorian fut sur le point de les approcher lorsqu’Esprit Comme le Feu décida enfin de passer à l’étape suivante.

 

 

 

Lorsqu’Esprit Comme le Feu déclara que les défenses mentales de Zorian étaient ‘passables’, et qu’ils allaient travailler à développer et aiguiser son arsenal offensif, ce dernier fut prudemment optimiste, mais n’en attendit pas grand-chose. L’entraînement serait probablement moins douloureux, puisqu’il serait cette fois-ci à l’initiative et Esprit Comme le Feu en défense, mais il ne pensait pas vraiment que ses attaques seraient très efficaces. Ses défenses mentales étaient sans aucun doute excellentes.

Mais lorsqu’Esprit Comme le Feu lui dit de la frapper avec sa meilleure attaque pendant qu’elle restait sur place, voulant se contenter d’encaisser passivement son assaut, il décida de lui faire plaisir. Il déversa une énorme quantité de mana dans son attaque, le maximum dont il était capable tout en préservant l’intégrité de l’attaque, avant de l’écraser directement sur sa carapace mentale.

Les résultats dépassèrent toutes ses attentes. Plutôt que de rebondir sur sa carapace, comme il s’y était attendu, l’attaque détruisit sans effort ses défenses avant de s’écraser comme un bélier sur son esprit sans défense. Elle crissa de douleur, des spasmes parcourant son corps entier. Il y eut un court moment d’agitation totale lorsque les aranéas à proximité se précipitèrent dans la pièce pour voir ce qu’il se passait. Zorian essaya d’expliquer ce qu’il s’était passé sans que la situation ne dégénère en conflit. Il crut un instant devoir s’enfuir, et tenait déjà en main sa baguette de rappel pour se téléporter, mais Esprit Comme le Feu récupéra à temps pour désamorcer la situation.

Elle insista également pour poursuivre les leçons comme si rien d’important ne s’était passé, et chassa les autres aranéas venues à sa rescousse.

[Bordel,] grommela Esprit Comme le Feu lorsqu’ils furent à nouveau seuls. [Non seulement j’ai été battue par un humain amateur, mais en plus tout le monde l’a vu. Je vais avoir du mal à oublier cette humiliation.]

[Heu, je suis désolé ?] essaya Zorian. Il ne savait pas vraiment quoi lui dire, pour être honnête.

[Ne le sois pas,] dit-elle. [C’est ma faute, vraiment. Ton inexpérience m’a inconsciemment placé dans l’état d’esprit que j’ai lorsque j’entraîne nos jeunes aranéas, et j’ai naïvement pensé que ton attaque serait du même acabit que les leurs. Mais même si tes talents au combat mental laissent à désirer, tu es tout de même un mage qualifié, avec une quantité respectable de mana que tu peux utiliser, et une expérience considérable dans son utilisation. J’aurais dû te laisser affronter mes meilleures défenses avant d’en baisser progressivement la force. J’aurais dû attendre de voir à quoi ressemblait ta meilleure attaque au lieu de faire des suppositions sur la puissance nécessaire pour ma défense. Puisse cela être une leçon pour toi aussi, si jamais tu enseignes à ton tour un jour : il n’est jamais sage d’être arrogant et présomptueux, au risque d’être vaincu par un bébé-araignée précoce.]

Mais il n’était pas un bébé, bon sang ! Un an de plus et il serait reconnu légalement comme adulte, et il en était déjà un si l’on comptait le temps passé dans la boucle !

[Je n’ai pas causé de dégât permanent, j’espère ?] demanda-t-il plutôt.

[Non, bien sûr que non. Pourquoi penses-tu… Ah. Je vois que, dans ma hâte de vouloir faire progresser tes compétences à un niveau correct, j’ai négligé de cruciaux rappels théoriques. Par exemple, ce qu’il se passe lorsqu’un attaquant parvient à passer à travers les défenses du défenseur.]

[De mauvaises choses ?] essaya Zorian.

[Oui, mais pas aussi mauvaises que tu ne le penses,] répondit-elle. [Pour simplifier, il y a quatre choses que l’on puisse faire à une cible sans protection. La première est de simplement attaquer son esprit télépathiquement si l’on cherche à l’endommager. Ceci permet, dans presque tous les cas, d’incapaciter la cible pendant un moment, de manière simple. Il est en fait vraiment difficile de tuer quelqu’un par des attaques purement mentales. De telles attaques infligent simplement une douleur élevée et rendent la cible inconsciente pendant un moment. Même pendant très longtemps parfois, et elle peut souffrir de maux de tête, de désorientation et d’amnésie ; mais même pour ces cas extrêmes, le rétablissement est quasi-total à terme.]

[Oh, je n’en savais rien,] admit Zorian. Il avait sincèrement imaginé qu’être frappé par un assaut télépathique suffisamment soutenu suffisait pour être handicapé de manière permanente. Mais bon, ‘pendant un moment’ pouvait signifier des mois ou des années, donc il ne fallait pas prendre ces attaques à la légère. Et il était presque convaincu qu’une attaque infligeant un tel niveau de douleur pouvait être adaptée en instrument de torture. [Donc vous n’étiez jamais en danger de dégât permanent, mais vous allez probablement en souffrir pendant un moment.]

[Oui, en résumé, c’est ça.]

[Et quelles sont les trois autres choses ?]

[Eh bien, la seconde possibilité est que l’attaquant extrait des informations de l’esprit de la cible, soit en lisant ses pensées ou en sondant ses souvenirs. Lire les pensées est plus facile, bien sûr, mais souvent inefficace. Les aranéas, les mages, et pas mal de civils humains également, ont appris une certaine discipline pour contrôler leurs pensées de surface, rendant difficile d’obtenir des informations de cette façon. Il est possible de lire les pensées profondes, mais c’est loin d’être aussi facile que ça en a l’air, puisque la plupart des gens ont de nombreux souvenirs à parcourir, en plus de pouvoir sentir lorsque quelqu’un se trouve dans leur tête et ainsi résister. Même des personnes sans talent psychique peuvent résister des lectures de pensées profondes, s’ils ont suffisamment de volonté et que le télépathe n’est pas très expérimenté…]

Zorian resta silencieux. Il avait demandé plusieurs fois à ce qu’elle lui enseigne la manipulation de mémoire par le passé, et elle lui avait toujours répondu qu’il n’était pas encore prêt. Il ne pensait pas que sa réponse serait différente maintenant. Mais au moins, ce n’était pas un refus clair et net.

[Les troisième et quatrième options sont ce que nous, aranéas, appelons manipulation de surface et manipulation profonde. Les manipulations de surface sont des manipulations temporaires, comme tromper les sens, ou amplifier une certaine émotion pour produire une réaction précise. En revanche, les manipulations profondes sont… permanentes. Elles impliquent, entre autres, modifier la mémoire d’une personne, supprimer les souvenirs de parties entières de sa vie, installer des compulsions durables, ou la transformer en agent dormant sans même qu’elle le sache. Pour beaucoup d’humains, la magie de l’esprit est souvent associée à ces techniques profondes, alors qu’elles sont en fait rarement utilisées. De telles altérations mentales durables requièrent que l’attaquant plonge suffisamment profondément dans l’esprit de la victime, et passe beaucoup de temps à tout régler, et c’est pourquoi elles sont difficiles à utiliser et chronophages. Ce n’est pas quelque chose que l’on utilise en combat. Au contraire, c’est ce que l’on fait à un ennemi que l’on a déjà catégoriquement vaincu et qui ne peut plus riposter. Même parmi les aranéas, c’est considéré comme un art sombre. Peu d’entre nous savent l’utiliser correctement.]

Zorian soupira. « Tout ça va mener à une raison pour laquelle vous ne voulez pas m’enseigner quoi que ce soit en manipulation de mémoire, pas vrai ? » dit-il à voix haute.

[Oui et non,] répondit Esprit Comme le Feu, de façon prudente.

« Donc, un non enjolivé de belles paroles, » se moqua Zorian. « Bon sang, c’est le troisième refus d’affilée. Je vais devoir trouver d’autres toiles… »

[Oh, tu t’es rendu dans d’autres toiles pour ce projet ?] demanda-t-elle, pas ennuyée du tout par sa petite crise. [Cela semble être une histoire intéressante, tu devras me la raconter. Mais ne nous élimine pas trop vite. Même s’il est vrai que tu n’es pas encore prêt pour qu’on te laisse expérimenter avec nos esprits, même comme simple entraînement, cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas t’aider à te préparer pour le moment où tu trouveras finalement une aranéa suffisamment courageuse pour te laisser parcourir sa mémoire.]

« Et vous allez faire ceci en faisant quoi ? »

[Le principal problème que tu vas rencontrer lorsque tu vas essayer de lire des esprits aranéens est que nos façons de percevoir le monde sont très différentes des tiennes. Nos nombreux yeux nous permettent de percevoir notre environnement de trois façons différentes, et une seule de ces trois-là, celle assurée par notre paire de gros yeux à l’avant, est analogue en tout point à la vision humaine. Nous pouvons également ressentir les vibrations à travers nos pattes, et notre sens du toucher est bien plus sophistiqué que le vôtre. C’est ainsi que l’on navigue dans les tunnels si facilement, alors qu’il n’y a que très peu ou pas de lumière.]

« Vous ne voyez pas dans le noir ? » demanda Zorian. La plupart des habitants du Donjon avaient une bonne vision nocturne.

[Non, nous avons besoin d’au moins un peu de lumière pour voir,] expliqua-t-elle. [Mais nous avons une excellente vision dans un environnement faiblement illuminé. Mais nous nous éloignons du sujet. Ce que j’essaye de te dire est que même si tu avais accès à une mémoire aranéenne, tu ne pourrais probablement pas la comprendre. Si tu veux être capable de lire les mémoires aranéennes, tu devras d’abord apprendre à traiter la façon dont nous percevons le monde. Et pour ça, je peux t’aider. Je peux te laisser étudier mes sens et te laisser t’adapter. Je peux même distiller certaines de mes mémoires les plus inutiles en petits paquets et te les envoyer via le lien télépathique pour t’aider à comprendre comment manipuler des paquets de mémoires.]

« Oh, » dit Zorian, gêné. Ouais, cela semblait utile. Un peu calmé par sa réponse, il reprit la discussion par télépathie. [Donc peut-être que l’on pourrait passer à cela dès maintenant ? Je dois avouer que j’en ai plus que marre de ces exercices basiques de combat. Je sais qu’il est important d’entraîner mon bouclier mental, croyez-moi, mais je vais devenir fou si l’on continue plus longtemps.]

[Pour tout te dire, oui. Je voulais attendre jusqu’à ce que tu puisses passer outre mes boucliers mentaux avant de nous lancer sur ce chemin, mais tu as réussi à le faire. Pas de la manière que j’avais prévue, mais peu importe. Nous allons commencer avec les manipulations de surface, puisqu’il te faut une maîtrise raisonnable avec elles avant de pouvoir puiser dans les sens de quelqu’un. Que t’ont dit tes précédentes professeures aranéennes à leur sujet ?]

[Très peu, à part qu’elles existent] admit Zorian. [Mais les manipulations de surface sont concrètement du contrôle mental, non ? Nous en avions parlé, lorsque j’étais encore à l’académie de magie. De façon théorique, en insistant sur l’identification du type de contrôle mental et comment y résister, mais tout de même.]

[Résume-moi ces leçons, s’il te plaît] lui demanda Esprit Comme le Feu. [J’aimerais voir avec quoi je vais devoir travailler.]

D’un mouvement de ses mains, Zorian créa un diagramme géométrique lumineux qui était connu de manière informelle par les étudiants comme le ‘rectangle du contrôle mental’, et dont le nom officiel lui échappait pour le moment. Il s’agissait d’un nom bien trop prolixe et compliqué pour ce qui était concrètement quatre mots arrangés dans un tableau de deux lignes et deux colonnes ; on pouvait le voir comme un rectangle divisé en quatre autres plus petits, avec chacune des quatre méthodes principales de manipulation de personne par magie de l’esprit assignées dans leurs propres coins.

Domination – Suggestion

Marionnettisme – Illusion

[C’est joli,] dit Esprit Comme le Feu, sans émotion. [Mais je dois avouer que je n’ai jamais appris à lire les caractères humains, donc il va falloir que tu m’expliques ce qu’ils signifient.]

Ah. C’était vrai. Il oubliait parfois que, malgré leurs nombreuses interactions avec les humains, les aranéas restaient une espèce totalement différente avec une culture tout aussi distincte. Les ikosiens avaient eu une vénération quasi religieuse pour l’écriture, et avaient diffusé leur littérature dans tous les territoires tombés sous leur domination, expliquant ainsi l’alphabétisation universelle de ces endroits. Cela avait probablement eu l’avantage de rendre plus facile l’apprentissage de la magie par le plus grand nombre, offrant des bénéfices tangibles à cette politique. D’un autre côté, les aranéas n’avaient pas de telle tradition, et ne pouvaient probablement pas utiliser l’écriture humaine de manière efficace de toute façon. Il savait que la toile de Cyoria avait compté un certain nombre d’aranéas sachant lire et écrire, mais le plus grand nombre des aranéas n’en avait pas l’utilité.

[La domination et la suggestion représentent les sorts imposant à la cible la volonté du lanceur,] expliqua Zorian, pointant la première ligne du rectangle. [Par le biais de sorts de domination, le lanceur ordonne à la cible de faire quelque chose, la forçant à agir contre sa propre volonté. Les tentatives de suggestion présentent l’ordre comme quelque chose que la cible souhaiterait elle-même faire. Ces sorts dépendent de la situation et de la volonté ; il peut être complètement impossible d’affecter quelqu’un selon sa personnalité ou les circonstances dans lesquelles il se trouve. La plupart des personnes vont résister à des ordres de se suicider ou d’assassiner un proche, par exemple. De manière similaire, il est impossible de convaincre un soldat en patrouille que l’on n’est pas la personne qu’ils recherchent s’il avait vu notre photo, ou que quelqu’un nous a pointés du doigt.] Il montra ensuite la ligne du bas. [Pour ce qu’il s’agit du marionnettisme et des illusions, ils ne sont pas directement affectés par la personnalité de la cible ou les circonstances. Le marionnettisme prend directement contrôle du corps de la cible et le pilote comme… eh bien, une marionnette. Les illusions manipulent les sens de la cible. Aucun des deux ne peut être directement résisté, même si le marionnettisme doit au préalable se défaire de la résistance magique de la cible, et les illusions peuvent être détectées et dispersées.]

Zorian fit un nouveau geste avec ses mains pour découper l’illusion en deux, séparant le rectangle en deux moitiés : d’un côté domination et marionnettisme, et de l’autre suggestion et illusion.

[La domination et le marionnettisme sont des méthodes où le contrôle est forcé], continua-t-il. [La cible sait qu’elle est la cible d’un sort, et va être habituellement furieuse contre le lanceur quand les effets se dissipent. C’est pourquoi ils sont normalement utilisés en situation de combat, lorsque les personnes sont clairement des ennemis. La suggestion et les illusions sont des méthodes subtiles. La cible n’a pas forcément conscience qu’elle est manipulée, et en fait le but est de la garder ignorante le plus longtemps possible. Ces sorts sont habituellement utilisés dans des buts d’espionnage ou criminels.]

Les sorts de compulsions en haut, les sorts de détournement en bas, les sorts au contrôle forcés à gauche et les sorts subtils à droite. Ouais, il avait tout traité. Il laissa l’illusion s’évaporer en fumée avant de s’asseoir pour attendre la réponse d’Esprit Comme le Feu.

[C’est une analyse intéressante,] dit-elle. [Elle possède une certaine beauté dans sa simplicité. Je vais devoir me rappeler de celle-là. La réalité est bien plus complexe et définie bien moins distinctement… mais nous allons en reparler plus tard, lorsque cela sera pertinent. Je n’ai jamais vraiment aimé passer du temps sur la théorie, pour être honnête. Nous avons perdu suffisamment de temps à ce sujet, et j’aimerais que l’on passe à quelque chose de productif.]

La leçon qui suivit fut exceptionnellement douloureuse, rappelant à Zorian les toutes premières leçons avec elle, plusieurs recommencements auparavant… et bien qu’elle affirmât qu’elle n’était pas plus sévère avec lui qu’avec ses autres élèves, Zorian savait que la férocité soudaine des leçons était sa revanche pour l’avoir prise par surprise.

Heureusement, elle se calma au bout d’une semaine. Mais d’un autre côté, il allait devoir l’énerver à ce point lors de chaque futur recommencement, donc il pouvait se préparer à une semaine de maux de tête au départ de chaque recommencement.

Parfois, il était impossible de gagner.

 

 

 

 

Il s’était avéré que l’affirmation d’Esprit Comme le Feu selon laquelle il était incapable de comprendre les sens aranéens fut non seulement correcte, mais même un euphémisme. Même après un mois entier d’entraînement, c’était toujours sans queue ni tête pour lui. Même en essayant de limiter la quantité d’information sensorielle, il était toujours confus et avait la tête qui tournait. Et il valait mieux qu’il ne parle pas de leur sens du toucher. En effet, les aranéas avaient un sens rudimentaire du goût sur leurs poils de pattes ! Elles goûtaient le sol sur lequel elles marchaient ! Pour l’amour des dieux, pourquoi une espèce avait-elle besoin d’un talent comme celui-là ?!

Cette découverte mit également sous un nouveau et troublant jour l’habitude de Nouveauté de toucher à tout, lui compris…

Mais ce n’était pas comme s’il n’avait rien appris pendant ce mois. Esprit Comme le Feu était parvenue à lui apprendre comment affecter les esprits d’autres personnes de manière subtile. Il connaissait déjà certaines de ces techniques, comme induire des spasmes, ou faire temporairement s’arrêter certains membres, mais il avait manqué de constance avant d’avoir appris la façon correcte de détourner le système nerveux d’autres personnes. D’autres étaient complètement nouvelles, comme induire une paralysie sur tout le corps, étouffer ou amplifier légèrement une émotion, rediriger subtilement l’attention, supprimer momentanément l’un des sens. Mais même si ces techniques étaient indéniablement utiles, le manque de progrès sur la compétence qu’il devait absolument maîtriser le déprima.

Il décida à contrecœur de retourner auprès des Défenseurs Lumineux pour chercher de l’aide. Même si elles l’agaçaient, elles avaient probablement une réponse à son problème. Il était parvenu à réduire la période de négociation à deux semaines après le début de la boucle en acceptant simplement de payer leur prix ridiculement élevé. Cela lui avait demandé de passer jour après jour dans le donjon de Knyazov Dveri à explorer puis vendre tout ce qui avait de la valeur, mais il avait au préalable négocié avec les Défenseurs Lumineux avant de les payer.

D’après elles, son problème principal était qu’il essayait d’affronter trop de choses à la fois. Premièrement, il essayait de puiser dans les sens de quelqu’un d’autre en essayant de garder les siens, ce qui forçait son esprit à traiter deux perspectives différentes à la fois. Et non, rester sans bouger et les yeux fermés était très loin de l’aider suffisamment. Pour l’aider avec ce problème, elles lui avaient appris à utiliser ses capacités mentales sur lui-même pour stopper un ou plusieurs de ses sens, ce qui ne laissait que le flux de sens de l’autre personne à traiter.

Leur seconde suggestion était qu’il devait s’entraîner à puiser dans les sens sur quelqu’un ou quelque chose de plus facile qu’une aranéa. De préférence ses propres congénères, vu que leurs sens étaient identiques aux siens, mais d’autres animaux similaires pouvaient suffire. Il ne devrait se concentrer sur l’analyse sensorielle d’une aranéa qu’une fois qu’il maîtriserait l’équivalent chez un humain.

Lorsque Zorian essaya de puiser dans les sens d’un piéton dans une ville à proximité, il réalisa que les Défenseurs Lumineux avaient parfaitement raison. Il faillit s’évanouir à cause de la désorientation, alors qu’il puisait dans des sens humains, qui lui étaient donc familiers. Il lui faudrait donc un bout de temps avant de pouvoir passer à quelque chose de plus exotique, semblait-il.

Il en découlait un autre problème. Même si ses capacités mentales étaient maintenant suffisamment bonnes pour qu’il n’ait pas à craindre d’être découvert à chaque fois qu’il les utilisait sur un passant lambda, il ne pouvait pas garantir qu’il ne ferait jamais d’erreur et qu’il ne révélerait pas à sa cible qu’il était en train d’explorer leur esprit. Il était tout à fait possible qu’il essaye de s’infiltrer dans l’esprit d’un mage haut-gradé doué pour se confondre dans la foule, ou de rencontrer un civil qui avait été entraîné pour détecter de telles intrusions. Et la réponse de la guilde des mages envers les mages d’esprits non licenciés était sévère. Il ne voulait pas qu’une équipe de chasseurs de la guilde se lance à sa recherche, même si la boucle temporelle le protégeait probablement des plus terribles conséquences.

Et il n’avait même pas encore traité la dimension morale de l’exercice. Utiliser des personnes innocentes pour son propre entraînement n’était pas conforme à son sens moral. Il ne trouvait pas sain de simplement ignorer leurs droits à cause de la boucle temporelle. S’il s’était s’agit uniquement de puiser dans leur sens, il aurait pu le justifier, puisque c’était concrètement inoffensif, mais les Défenseurs Lumineux avaient insisté sur le fait que ça ne serait pas la seule compétence qu’il devrait travailler d’abord sur des humains pour la comprendre. Il rencontrerait les mêmes problèmes s’il essayait de maîtriser la manipulation de mémoire : même en prenant en compte leurs sens différents, les esprits des aranéas étaient suffisamment différents qu’il devrait d’abord s’entraîner sur quelque chose de plus familier avant d’essayer d’interpréter leurs souvenirs. Et s’entraîner à ça n’était ni prudent ni inoffensif, et ne passait pas inaperçu.

Il avait besoin d’une cible acceptable.

 

 

 

 

Zorian marchait prudemment à travers les rues de Cyoria, scannant la foule avec tous les sens à sa disposition à la recherche d’un signe quelconque d’hostilité. Il avait le sentiment que sa nervosité était très visible aux gens autour de lui, mais, encore une fois, il était loin d’être la seule personne nerveuse. Les monstres remontant du donjon avaient effrayé de nombreux habitants, et il y avait un air de tension dans la ville qui n’avait pas été présent la dernière fois qu’il y avait été.

Il s’agissait de sa seconde visite récente à Cyoria, et comme la première, elle s’était déroulée sans incident. Il s’était même délibérément rendu dans certaines ruelles peu fréquentées et d’autres coins isolés de la ville pour voir si Robe Rouge ou l’un de ses agents allait l’attaquer une fois qu’il se trouvait hors de vue de tout public, mais rien du genre ne se passa. Il n’avait même pas été agressé par une bande de délinquants voulant le dérober de ses possessions, comme cela se produisait habituellement dans les romans d’aventures ringards qu’il lisait de temps en temps. Il soupira, tourna le bout de la baguette de rappel accrochée à sa ceinture avant de se téléporter en périphérie de la ville. Cet endroit paraissait parfaitement quelconque, mais personne n’y habitait et il semblait avoir été saccagé lors des semaines précédentes. Zorian pouvait s’y rendre et en partir quand il le voulait, mais si la protection placée dans la zone détectait quelqu’un d’autre que lui elle déchaînerait une pléthore de pièges sur l’intrus ; les pièges étaient les plus dangereux et les plus vicieux que Zorian était capable de faire et installer.

Il répéta l’action trois fois, utilisant le sort de rappels dans trois endroits similaires, avant de marcher dans une direction aléatoire pendant une heure avant d’enfin se téléporter à sa véritable destination.

Deux jours plus tard, lorsque personne ne le traqua jusqu’à un petit village isolé qu’il avait choisi pour base (notamment parce qu’il se trouvait au milieu de nulle part, entouré de champs de blé sur des kilomètres à la ronde), il soupira enfin de soulagement, avant de commencer à planifier sa prochaine excursion en ville. Il comptait explorer les ruines de la colonie aranéenne pour vérifier si Robe Rouge avait placé des fils de détente magiques l’informant d’intrus s’y aventurant.

Quand Zorian avait eu pour la première fois l’idée de retourner à Cyoria, il l’avait directement éliminée, sous prétexte que c’était de la folie. Il n’était pas près, et agir prématurément pouvait potentiellement tout ruiner. Mais, plus il y pensait, plus il aimait cette idée. Clairement, Robe Rouge n’essayait plus de le localiser. Dans le cas contraire, Zorian était persuadé qu’il n’aurait pas tenu aussi longtemps qu’il l’avait fait. Pourquoi Robe Rouge ne ressentait-il plus le besoin de le localiser, alors qu’il voulait clairement se débarrasser de tout voyageur temporel rival ? Zorian ne le savait pas. Il craignait que l’ennemi eût placé des fils de détente à Cyoria pour l’avertir de son retour, mais même cela semblait de plus en plus improbable. Zorian s’était rendu dans tous les coins de Cyoria pendant son incursion de deux jours, et même dans certaines parties de l’Académie, et rien ne s’était passé.

Ceci était important, parce que Zorian avait l’impression qu’il perdait progressivement la tête, et qu’il avait désespérément besoin de voir des têtes familières, au moins pendant un court moment, mais aussi parce que Cyoria hébergeait des cibles idéales pour entraîner sa magie de l’esprit. La matriarche avait résolu au moins une partie du mystère de la boucle temporelle en fouinant dans les têtes des envahisseurs ibassiens et de leurs alliés. Pourquoi ne pourrait-il pas faire de même ? Non seulement cela l’aiderait à faire progresser ses capacités en préparation de l’ouverture du paquet de mémoire de la matriarche, il appréhenderait le mystère de la boucle d’un autre angle. D’une pierre deux coups.

Il n’allait pas encore retourner s’installer en ville. Il continuerait à tester l’endroit pendant un moment. Essayer d’y passer une semaine entière, se présenter pour un ou deux cours à l’académie. Mais si Robe Rouge continuait de briller par son absence ?

Son long exile de Cyoria pendrait fin.

 

 

 

 

 

Zorian passa les trois recommencements suivants à jongler entre les leçons d’Esprit Comme le Feu et ses incursions à Cyoria. Il ne fut jamais attaqué lorsqu’il s’était trouvé en ville, même lorsqu’il s’était rendu dans la colonie aranéenne jonchée de corps. Une partie de lui avait l’impression que c’était très suspect, mais ça ne l’avait pas empêché de s’y rendre.

Surtout depuis qu’il commençait à sentir les limites de ce qu’Esprit Comme le Feu voulait bien lui apprendre. Ses défenses mentales étaient maintenant excellentes, tout comme sa capacité à riposter contre des esprits hostiles. Même Esprit Comme le Feu avait avoué qu’elle devait le prendre sérieusement ces jours-ci. Elle lui avait appris toutes les petites astuces et techniques basiques auxquelles elle osait lui donnait accès, et il commençait même à doucement comprendre les sens aranéens. Sur ce sujet, les Défenseurs Lumineux avaient eu raison, cela était bien plus facile depuis qu’il avait maîtrisé l’art de puiser dans des sens purement humains au préalable. S’il voulait bénéficier davantage de ses enseignements, il allait d’abord devoir passer plusieurs recommencements à s’entraîner à réaliser des scans de mémoire profonde sur des humains.

Bien sûr, cela lui demandait au préalable de trouver une aranéa voulant bien lui enseigner les bases de tels scans de mémoire profonde. La réaction d’Esprit Comme le Feu à cette question fut un refus ferme, puisque cela impliquerait d’abaisser toutes ses défenses et de laisser Zorian plonger profondément dans ses souvenirs personnels. Même entre elles, les aranéas considéraient cela comme une preuve de très grande confiance, un geste de grande importance. D’autant plus que, lorsqu’Esprit Comme le Feu avait mis Zorian au défi de lui fournir un accès similaire à ses souvenirs profonds, il n’eut pas d’autre choix que de refuser.

Il savait que les Sages Filigranes étaient prêtes à lui enseigner, tant qu’il les aidait à dépouiller la colonie de Cyoria, mais Zorian n’avait pas trouvé grand-chose en matière d’art des toiles lors de sa brève visite, donc il n’était pas certain que cela allait fonctionner.

Et puis, vers la fin du recommencement, quelque chose d’intéressant se produisit. Zorian avait eu la permission de Pont au Clair de Lune de rester temporairement dans la colonie principale des Navigateurs de la Rivière après qu’il les avait aidés à creuser une nouvelle caverne grâce à des sorts d’altération. Il avait été présent dans la chambre de la matriarche lorsqu’un messager des Gardiens de la Caverne Jaune était arrivé pour supplier la matriarche des Navigateurs de la Rivière de les aider.

Il découvrit que les Gardiens de la Caverne Jaune étaient au bord de l’extinction. Quelques jours avant le début de la boucle temporelle, les cavernes dont elles tiraient leur nom, et sur lesquelles reposaient leur survie et leur prospérité, avaient été envahies par un genre de monstre géant provenant des niveaux inférieurs du donjon. La créature avait une résistance magique trop importante pour être affectée par la magie de l’esprit, était incroyablement robuste et pouvait se régénérer. Une semaine et demie après le début du recommencement, les Gardiens de la Caverne Jaune avaient commencé à désespérer. Ils lancèrent une attaque totale dans le but de reconquérir leur caverne et de chasser le monstre. Ce fut un désastre absolu, et les Gardiens de la Caverne Jaune avaient perdu leur matriarche ainsi que deux de ses successeurs / assistants / quelque chose. Sans aucun dirigeant, et désespérées, les Gardiens de la Caverne Jaune tombèrent dans une panique totale (la messagère avait dit qu’elles ‘délibéraient de leurs options’, mais Zorian savait lire entre les lignes) avant de supplier à l’aide quiconque voudrait bien les écouter.

Malheureusement pour elles, les Navigateurs de la Rivière n’avaient aucune intention d’affronter une créature capable de combattre une colonie aranéenne entière et de gagner. Heureusement pour elles, Zorian était loin d’être aussi intimidé.

La dernière fois qu’il leur avait offert son aide, elles avaient refusé de manière peu polie. Mais il s’y était rendu en début de recommencement, lorsque leur matriarche avait été encore en vie et pensait pouvoir gérer la situation. Elles avaient probablement été inquiètes qu’il profite de leur faiblesse momentanée et n’avaient pas été dans l’état d’esprit d’accepter toute aide qui se présentait. Maintenant que leurs dirigeantes étaient mortes, elles n’étaient plus aussi difficiles.

Il n’eut même pas à initier le dialogue. Lorsque Pont au Clair de Lune ignora la messagère, cette dernière réalisa que Zorian était présent et l’approcha directement pour lui demander de les aider.

Après avoir conclu un accord basique (qui pouvait être résumé par ‘nous accepterons absolument tout, rendez-nous simplement notre caverne !’), Zorian utilisa le sort de rappel sur lui-même et la messagère vers la roche à la surface avant de se téléporter à la position des Gardiens de la Caverne Jaune qu’il connaissait déjà. La messagère sembla choquée qu’il sût où les trouver sans ses indications, et un peu désorientée par les téléportations successives, mais récupéra rapidement et le guida vers les dirigeants actuels de la toile.

Plusieurs heures plus tard, il se trouva à l’entrée d’une vaste caverne envahie par une forêt fongique, accompagné de deux ‘gardes’ l’observant depuis une position plus reculée dans le tunnel d’accès. Normalement, elles étaient censées intervenir s’il rencontrait un problème, mais il était certain qu’elles allaient juste rester sur place s’il se faisait attaquer et puis, s’il perdait, elles allaient simplement tristement rapporter qu’il avait été tué par le monstre avant d’avoir pu faire quoi que ce soit. Elles semblaient terrifiées par le simple fait d’être là.

Zorian créa un œil volant ectoplasmique et l’envoya plus profondément dans la caverne pour se faire une idée de son contenu et de ses dimensions. Grâce à son récent entraînement sur le traitement des sens d’autres personnes, il n’avait plus aucun mal à interpréter les informations que l’œil lui envoyait, et il n’avait même plus à fermer ses propres yeux pour l’utiliser.

Il devait l’avouer, la caverne était à couper le souffle. Elle était gigantesque, et presque entièrement couverte d’un nombre incroyable de variétés différentes de champignons. Il reconnut des champignons-parapluies entre d’autres qui ressemblaient à de longs pics avec des baies. Zorian en repéra même plusieurs qui semblaient être plus des plantes blanchâtres que des champignons, possédant des petites fleurs et des feuilles atrophiées. Les plus grandes d’entre elles luisaient d’un faible éclat bleu, baignant toute la caverne dans une faible lumière tamisée.

Les forêts souterraines comme celle-ci étaient un véritable trésor d’informations et d’ingrédients alchimiques rares, recherchés très avidement par à la fois les humains et les habitants du donjon. Et cette forêt-là était à la fois immense et bien préservée. Il comprenait maintenant pourquoi les Gardiens de la Caverne Jaune se montraient si protectrices envers elle.

Son appréciation de la vue s’arrêta abruptement : le monstre n’était pas difficile à trouver.

Il se trouvait en plein milieu de la caverne, assis comme un roi dans un petit étang peu profond qui s’y trouvait. Enfin, relativement peu profond. Zorian, lui, n’aurait probablement pas pied au centre, mais il s’agissait à peine d’une flaque pour le monstre surplombant l’eau. Le monstre ressemblait à une grenouille géante dont la mère s’était accouplée avec un troll et avait été nourri aux stéroïdes depuis le jour de sa naissance. Il faisait plus de cinq mètres de haut, même lorsqu’il était accroupi, et couvert d’une peau noire- vert bosselée. Les veines de ses pattes semblaient sur le point d’exploser sous la pression de son impressionnante masse musculaire. Et, pour finir, des griffes aiguisées comme des rasoirs remplaçaient les traditionnelles ventouses de grenouille.

L’un des yeux de l’espèce de grenouille tourna dans son orbite pour se concentrer sur l’œil ectoplasmique de Zorian, remarquant l’intrus. La créature resta cependant immobile avant de retourner à sa veille silencieuse en ignorant l’œil. Le monstre avait écrasé tous les champignons autour de l’étang, probablement pour lui donner une meilleure vue de son nouveau domaine, et se contentait maintenant de rester au milieu de l’eau, changeant sporadiquement de place pour surveiller différentes parties de la caverne.

Zorian dissipa l’œil et se tourna aux deux gardes derrière lui.

« Je vais avoir besoin de quelques jours pour me préparer, » annonça-t-il.

 

 

 

 

Trois jours avant la fin du recommencement, Zorian fut enfin prêt à tuer le monstre-grenouille géant qui avait chassé les Gardiens de la Caverne Jaune hors de leur maison. Son plan était simple : le feu.

Beaucoup, beaucoup de feu.

Quand il arriva enfin à l’entrée de la caverne, la première chose dont il s’assura était que la créature était toujours à l’endroit où il l’avait repérée la dernière fois (elle l’était) avant de déposer une pierre d’allumage dans la caisse remplie de briques alchimique hautement inflammable qui lévitait derrière lui. Cela fait, il créa une illusion autour de la caisse pour la faire ressembler à une aranéa avant de l’envoyer flotter en direction du monstre. Il suivit la caisse sous un sort d’invisibilité, accompagné d’un énorme golem en acier trempé. Le golem était lui tout à fait visible, et servait essentiellement de distraction pour le monstre si les choses tournaient mal.

Zorian avait envisagé une série de méthode pour piéger le monstre et le faire manger le leurre, mais aucune d’entre elles ne fut nécessaire. Il semblait que les Gardiens de la Caverne Jaune n’avaient pas menti lorsqu’elles avaient affirmé que la créature adorait manger des aranéas, car la créature avait à peine jeté les yeux sur la caisse déguisée avant d’attaquer. Une longue langue filandreuse de couleur rouge sang fonça à toute vitesse vers la caisse, l’attirant vers sa gueule grande ouverte en un clin d’œil.

Lorsque le monstre-grenouille ferma la bouche, Zorian envoya un faisceau de mana sur la pierre d’allumage dans la caisse, provoquant l’explosion de cette dernière.

Le cri qui s’en suivit fut probablement le plus perturbant qu’il n’ait jamais entendu de toute sa vie. Ce n’était ni un coassement, ni autre chose qui pourrait rappeler une grenouille. Le cri ressemblait plus à tout un troupeau de cochons se faisant massacrer encore et encore. La créature vomit un flot de feu, sang et bile mélangés, essayant en vain d’expulser la substance : Zorian avait spécifiquement choisi un produit alchimique dont le feu collait à la surface comme de la colle. Peu importe ses efforts, elle n’arriverait pas à enlever le magma infâme qui remplissait sa bouche, sa gorge et son estomac. Honnêtement, ses tentatives de vomir ne firent qu’empirer les choses. Elle aurait eu plus de succès à garder la gueule fermée pour essayer d’asphyxier le feu par manque d’oxygène.

Malheureusement, après plusieurs autres vaines tentatives, le monstre stoppa soudainement de lutter, remarquant Zorian et son golem. Il leur fonça dessus immédiatement.

Zorian fit signe à son golem de répondre à la charge de la créature par sa propre charge, ne se demandant même pas comment la créature avait su qu’il était là. Les habitants du Donjon avaient toutes sortes de capacités et sens absurdes, et surtout puissants comme celle-ci. Il envoya une vague de force vers les pattes de la créature, parvenant à la faire chanceler légèrement, permettant à son golem d’écraser son poing d’acier directement dans sa tête. Bien qu’elle fût bien plus grande que le golem, la créature sembla momentanément sonnée par le coup et n’eut pas le temps d’éviter la boule de feu massive que Zorian avait préparée.

Zorian fut agacé de constater que la grenouille monstrueuse n’était toujours pas morte. Elle hurla de nouveau, brûlée de l’intérieur et de l’extérieur. Ses yeux avaient été transformés en coquilles vides par la boule de feu. Elle trouva cependant la force de dilapider son golem (qu’il avait passé des jours à créer et renforcer) dans une explosion de violence. Elle arracha ses deux bras, déchira le buste en deux morceaux avant de jeter au loin les différentes pièces. Les restes du haut du torse, sans bras, atterrirent non loin de Zorian, mais il resta silencieux et immobile, espérant éviter d’être repéré.

Il aurait été agréable de pouvoir dire que ce qui suivit fut une bataille épique où Zorian s’avança fièrement pour achever le monstre une fois pour toutes, mais pour être honnête, il se contenta d’éviter l’attention de la créature, et patienta pendant qu’elle ravageait la forêt, cherchant d’autres cibles. La perte de sa vision sembla vraiment l’avoir blessée, et elle ne s’approcha jamais de sa position. Au bout d’un moment, elle s’arrêta et tomba sur le côté, ayant enfin succombé à ses nombreuses blessures.

Mais quand même, une victoire était une victoire, pas vrai ?

Ses ‘gardes’ avaient fui leurs postes au court de la bataille, donc Zorian se mit lentement en chemin vers le camp temporaire des Gardiens de la Caverne Jaune pour leur donner la bonne nouvelle.

 

 

 

 

Les deux aranéas des Gardiens de la Caverne Jaune venues vérifier qu’il disait la vérité regardèrent silencieusement le corps calciné du monstre-grenouille qui les avait presque exterminées. Zorian essaya d’être respectueux, et attendit qu’elles se fassent à l’idée qu’il avait réussi à la tuer, mais au bout de cinq minutes il commença à devenir impatient. Et agacé. Ce n’était quand même pas si incroyable qu’il était parvenu à la vaincre, non ?

Il s’éclaircit la gorge, attirant enfin leur attention.

« À propos de ma récompense… » commença-t-il.

 

 

 

 

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il ressentit une douleur intense au niveau de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonjour frérot ! ». Il entendit une voix gaie, mais agaçante provenir d’au-dessus de lui. « Bonjour, bonjour, BONJOUR ! »

Zorian soupira. Il aurait tellement aimé que tous les recommencements ne commencent pas de cette façon.

« Bonjour, Kiri, » dit-il poliment. « Ça te dérangerait de descendre ? »

Elle prétendit y réfléchir. « Non, je crois que je vais rester là un petit moment. »

« C’est regrettable, » dit-il platement.

« Tu sais que tu retournes à l’académie aujourd’hui, pas vrai ? » lui demanda-t-elle.

« Comment pourrais-je oublier ? » répondit-il. « La vraie question est, est-ce que tu veux venir avec moi ? »

Les yeux de Kirielle s’ouvrirent en grand de façon comique, comme le ferait un chat surpris. « Vraiment ?! »

« Je n’aurais pas demandé si je n’avais pas été certain, » dit Zorian.

Cinq minutes plus tard, Zorian parvint enfin à distraire une Kirielle extatique grâce à un oiseau illusoire pour qu’elle s’arrête d’exulter et commence à faire ses bagages.

Lui, d’un autre côté, était prêt. Lors du dernier recommencement, il avait appris les bases des scans de mémoire profonde auprès des Gardiens de la Caverne Jaune, et il était certain que se trouver à Cyoria n’était pas dangereux. Il avait maintenant un plan, même si assez vague, pour la suite de ses aventures.

Il était temps de retourner à l’Académie.

 

 


Cet article comporte 7 commentaires
  1. merci pour la chapitre ^^
    Contente de sa progression en magie de l’esprit et de son retours à Cyoria (ville préférée de ous les endroits où il est allé).
    Je me rappelle de la promesse qu’il a faite à Kirie, j’ai hâte.

    1. Moi aussi au départ ^^ Mais ça n’aurait pas été logique ni très malin d’essayer d’attaquer la personne qui a tué le monstre qui allait les décimer…

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