skip to Main Content
Menu

Mother of Learning, chapitre 35


Traducteur : Mithestral


Chapitre 35 : Des erreurs ont été commises

 

Partie 1

Le début du recommencement est toujours la partie la plus pénible de la boucle temporelle, songea Zorian alors qu’il se trouvait sur l’un des quais de la gare de Cirin. Il sortit une montre de sa poche, l’inspecta pendant une minute, avant de la ranger à nouveau en soupirant. Le train était en retard. Le train était toujours en retard, car il s’agissait du premier jour de la boucle et qu’il n’y avait pas encore eu le temps pour que quelque chose se passe et fasse diverger les événements.

C’était dans ces moments qu’il se demandait pourquoi il s’embêtait à jouer cette comédie à chaque recommencement, alors qu’il pouvait simplement se téléporter hors de sa chambre dès le départ. Cela lui épargnerait plusieurs heures de frustration, et il savait, pour l’avoir fait lors de plusieurs recommencements précédents, que personne ne lançait de chasse à l’homme après lui s’il le faisait. Il gagnerait concrètement une demi-journée à chaque recommencement, et au fur et à mesure cela représenterait un gain de temps significatif, pas vrai ?

Mais, comme toujours lorsqu’il considérait cette option, ses pensées se tournèrent vers la réaction qu’auraient sa mère et Kirielle s’il faisait un tel choix. Il ne les avait jamais espionnées lors de ces recommencements où il s’était directement téléporté hors de la maison, mais il avait du mal à croire qu’elles le prenaient bien. Il ne s’entendait pas si bien avec sa mère, mais il savait qu’elle l’aimait à sa manière, et puis Kirielle…

Il regarda Kirielle, se tenant à quelques mètres de lui, l’air maussade. L’inconvénient de l’amélioration de ses talents empathiques était qu’il savait exactement à quel point Kirielle était dévastée de ne pas pouvoir l’accompagner à Cyoria. Et si cet aspect des choses la mettait dans cet état, il ne pouvait imaginer comment elle réagirait s’il faisait son tour de disparition immédiatement après qu’il l’ait chassée de sa chambre. Il était impossible pour lui de lui infliger cela, même si cela était l’action la plus rationnelle. Il se sentait déjà bien assez coupable envers elle actuellement.

Il se rapprocha d’elle et ébouriffa ses cheveux. Elle sortit temporairement de son état dépressif pour repousser sa main et lui jeter un regard noir. Ou du moins, ce qu’elle pensait être un regard noir.

« Ne sois pas si triste, Kiri, » dit-il. Elle ne répondit pas, mais le pic de colère et d’amertume qu’il détecta par son empathie fut une réponse suffisante.

Bon sang…

« Écoute, » lui dit-elle. « Je t’emmènerai la prochaine fois que j’irai à Cyoria, ça marche ? »

Elle lui jeta un regard étonné pendant qu’elle semblait enregistrer ce qu’il venait de dire, avant de détourner le regard et de faire la moue. Il crut un instant qu’elle ne dirait rien, mais soudain, son esprit cessa de cycler entre différentes émotions et s’arrêta sur un léger espoir.

« Promis ? » marmonna-t-elle après quelques secondes.

« Promis, » répondit-il avec sérieux.

Zorian réalisa qu’il le pensait vraiment, au fond. Quand il se déciderait enfin à retourner à Cyoria, il amènerait Kirielle avec lui. Ce n’était absolument pas une décision rationnelle : il perdrait beaucoup de temps et d’attention à faire attention à elle, et elle serait bien plus en danger que s’il la laissait à Cirin, mais il allait quand même le faire. Pas seulement pour le bien de Kirielle. La vie chez Imaya, avec Kirielle, Kael et Kana, lui manquait.

Il dut reculer d’un pas pour retrouver son équilibre lorsque Kirielle fonça sur lui pour lui faire un câlin en enfonçant son visage dans son ventre.

« T’as plutôt intérêt à tenir ta promesse, » dit-elle en plissant les yeux, l’air suspicieux. « Sinon je te pardonnerai jamais ! »

« Ouais, ouais, » répondit-il en souriant, tirant sur son nez jusqu’à ce qu’elle le lâche. Un long sifflet retentit, signifiant que le train venait enfin d’arriver en gare. « Je dois y aller maintenant, on en reparlera à mon retour. »

Quinze minutes plus tard, Zorian vit une Kirielle bien plus heureuse lui faire de grands gestes d’adieux lorsque le train quitta la gare. Zorian répondit avec un geste bien plus restreint et sourit. Peut-être que ça n’avait pas été la décision la plus intelligente qu’il eut faite, mais c’était néanmoins la bonne.

Zorian passa la majorité du court voyage jusqu’à Teshingrad à essayer de compter le nombre de passagers avec son sens mental, ce qui fut étonnement difficile en raison de la protection anti-façonnage placée sur le train. Bien qu’il était loin de pouvoir l’empêcher de sentir des esprits, le « bruit » provoqué par la protection s’amplifiait rapidement avec la distance, ce qui divisait par deux la portée de son sens mental. Cela lui rappela étrangement le bruit magique similaire qui régnait dans le donjon, qui avait plus ou moins le même effet.

Hmm… Maintenant qu’il y pensait, c’était probablement ce qui avait inspiré la protection du train. Cela voulait-il dire qu’entraîner ses pouvoirs à l’intérieur d’une protection comme celle-ci l’aiderait à apprendre comment filtrer le bruit à l’intérieur du Donjon ? Cela méritait au moins réflexion. Créer une série de protections disruptives d’intensités croissantes pour s’entraîner semblait être déjà une meilleure idée que son plan initial (qui consistait essentiellement à essayer de forcer les choses en s’entraînant à la téléportation à l’intérieur du Donjon jusqu’à ce qu’il y parvienne).

Après être descendu du train, Zorian se téléporta à Knyazov Dveri et se rendit immédiatement dans le Donjon local où il s’attela à ramasser chaque morceau de mana cristallisé qu’il avait découvert lors du précédent recommencement, avant sa malheureuse rencontre avec le Bêtoeil. Cependant, quand il essaya de les vendre dans un magasin du Village des Fouilleurs, il rencontra… quelques problèmes.

Apparemment, il y avait une grosse différence entre se rendre dans le donjon quelques fois et ramener une poignée de cristaux à chaque fois (ce qu’il avait fait lors du recommencement précédent) et s’y rendre une fois et revenir à la surface après seulement quelques heures avec un sac rempli de mana cristallisé. Non seulement le magasin n’avait pas suffisamment d’argent pour lui acheter le lot, mais le fait qu’il avait remonté une telle fortune du donjon en une seule expédition fit bien plus sensation que ce que Zorian avait pu imaginer. Après tout, cela n’arrivait jamais à moins d’avoir un genre de méthode secrète plus efficace que celles de n’importe qui d’autre, ou d’avoir été chanceux en tombant sur une veine prolifique. Chacune de ces possibilités attirait sur lui l’attention de tous les fouilleurs de donjon de Knyazov Dveri, ainsi que de plusieurs autres personnes.

Quel que fût son plan pour ce recommencement, tout s’écroula à ce moment-là. Trop de gens s’intéressaient à lui, ce qui rendait impossible le fait d’accomplir des tâches de manière discrète. Ses protections anti-divination furent testées intensivement en raison de l’espionnage magique incessant dont il était victime depuis lors. Même si Zorian trouvait qu’elle tenait formidablement bien contre ces assauts, il ne pouvait pas être vraiment certain qu’elles n’étaient jamais percées. Un espion ingénieux avait en effet peint des formules de sorts sur des phalènes vivantes et les avait transformées en dictaphones semi-autonomes. Si Zorian n’avait pas essayé de les chasser par télépathie et avait trouvé étrange qu’elles continuassent de revenir, il ne les aurait probablement jamais remarquées. Combien d’autres personnes avaient-elles tenté des choses similaires sans qu’il s’en rende compte ?

Bien sûr, tout le monde ne choisissait pas d’agir dans l’ombre. Bon nombre de personnes voulaient simplement discuter avec lui de leurs offres exceptionnelles ou autre, mais peu d’entre eux acceptaient un simple « non-merci ». Au moins, l’un des groupes l’avait attaqué lorsqu’il les avait envoyés balader, bien qu’heureusement ils n’étaient vraiment pas exceptionnels au combat, lui permettant de les faire fuir rapidement. Il y eut aussi au moins une tentative d’intrusion dans sa chambre, mais elle se termina par un voleur électrocuté et Zorian se fit sermonner par les forces de l’ordre concernant l’usage de mesures de sécurité létales.

Enfin, après une semaine passée à éviter les tentatives de recrutement agressives et à repousser la myriade de sondes magiques venues enquêter sur lui, Zorian décida d’admettre sa défaite et de quitter Knyazov Dveri. De toute façon, il avait échoué à sauver Lukav et Alanic, en raison de toute l’attention autour de lui, donc il n’avait que peu de raisons de rester en ville et beaucoup en faveur d’un départ. Il rassembla simplement ses affaires, dont une poignée des plus gros cristaux de mana qu’il n’avait jamais réussi à vendre, et se téléporta le plus loin possible au sud.

On ne finit jamais d’apprendre, se dit-il. La prochaine fois qu’il essayerait cette astuce, il devrait le vendre en dehors de Knyazov Dveri et probablement pas tout en une fois dans le même magasin. C’était probablement plus intelligent de se rendre à Korsa ou Eldemar, puisque dans les grandes villes il y avait une circulation de cristaux de mana bien plus importante et il y avait de nombreux magasins dans lesquels il était possible de les vendre. Toutefois, Cyoria était probablement encore un meilleur choix de ce point de vue là, une fois qu’il serait prêt à y retourner ; il s’agissait non seulement d’une grande ville, mais aussi la capitale magique de tout le continent.

Mais peu importe, ce recommencement n’était pas encore gâché ; il y avait plein de choses à réaliser en dehors de Knyazov Dveri. Par exemple, trouver des toiles aranéennes prêtes à échanger avec lui. Il savait qu’elles existaient sur tout le continent, mais à l’exception de la toile annihilée située sous Cyoria, il ne connaissait la localisation exacte d’aucune d’entre elles. Même s’il n’était pas encore tout à fait prêt à prendre contact, il serait utile de passer un recommencement ou deux pour localiser chaque toile qu’il trouverait, et essayer de voir leur niveau d’hostilité et leur réceptivité à l’idée de commercer avec lui. Si Lance de la Détermination avait raison, il y avait peu de chance qu’il se fasse directement attaquer pour les avoir simplement contactés. Après tout, les aranéas modernes étaient les descendantes d’aranéas ayant gagné en puissance et influence après avoir commencé à commercer avec les humains, donc la plupart d’entre elles devraient être au moins modérément réceptives à l’idée de recommencer.

Avec ce nouvel objectif en tête, Zorian se téléporta à Eldemar, la capitale du royaume, pour visiter la bibliothèque de la Société des Cartographes. En ce qui concernait les collections de cartes, la leur était sans égale, et était, pour la plupart, en libre consultation. Tant que l’on n’abîmait rien, la seule chose payante était les copies éventuellement que l’on souhaitait faire faire par la bibliothèque. Zorian y avait passé quelques jours lors de sa dernière visite dans la capitale, et avait parcouru les étagères à la recherche de n’importe qu’elle carte qui lui semblait intéressante, et il s’était promis de revenir s’il trouvait le temps. Et son objectif semblait être une excuse parfaite.

« J’espère sincèrement que vous n’êtes pas en train d’écrire sur l’une de nos cartes, jeune homme, » dit une voix derrière Zorian.  « Pour la bibliothèque, il s’agit indiscutablement d’un cas de destruction de notre propriété. »

Zorian sursauta, trop absorbé par ses recherches pour remarquer l’approche discrète du bibliothécaire. Il regarda la carte devant lui, remplie d’annotations, le reste de la table étant couverte d’étuis de cartes, de journaux de voyages et d’atlas. Il tourna la tête vers le bibliothécaire âgé et barbu situé derrière lui.

« Non, » dit-il au vieil homme. « Il s’agit de la carte d’Eldemar la moins chère que j’ai pu trouver dans un magasin avant de venir ici. »

« Hmm. Permettez-moi de vous demander sur quoi vous travaillez. Il est rare de voir quelqu’un d’aussi jeune que vous ici, surtout aussi absorbé dans ses recherches. »

« J’essaye de trouver une colonie aranéenne, » répondit Zorian, ne voyant pas d’intérêt à mentir.

« Et ces choses sont… ? »

« Des araignées magiques parlantes. »

« Ah. Ceci semble être un projet intriguant, » dit le vieux bibliothécaire. « Je vais vous laisser travailler. Je vais toutefois vous donner un conseil amical : il aurait probablement été moins cher de laisser la bibliothèque réaliser quelques copies des cartes qui vous intéressaient. La Société des Cartographes est une organisation à but non lucratif, et nous essayons de maintenir les prix aussi bas que possible. »

« Merci, j’essayerai de m’en souvenir, » répondit Zorian. « Dites-moi, puisqu’on parle de copies… est-ce que vous pensez que je pourrais apprendre à copier de tels documents auprès de quelqu’un ? Ou alors est-ce un secret bien gardé ? »

« Ce n’est pas un secret. La politique officielle de la Société est que les cartes devraient être aussi répandues que possible, et nous ne gardons pas le monopole sur ce type de magie. »

« Cool, » dit Zorian. Il connaissait quelques sorts pour copier des documents, mais leur principe était d’animer des instruments d’écriture pour transcrire le contenu. Cela ne marchait vraiment pas très bien sur du contenu non textuel, et, même pour les travaux écrits, cela demandait beaucoup de temps. Le sort utilisé par la Société des Cartographes créait de parfaites copies de n’importe quelle carte, recopiant absolument tout jusqu’au moindre détail. « Est-ce que ça veut dire que vous seriez prêts à m’enseigner comment lancer le sort ? »

« J’ai bien peur qu’il ne s’agisse pas de l’un des services offerts par cette bibliothèque. Cependant, si vous vous rendez aux bureaux de la Société des Cartographes, vous pouvez vous inscrire à l’un des cours d’initiations aux magies liées aux cartes, à la création de cartes, à la manipulation de cartes et à la recherche liée aux cartes, comme ce que vous êtes actuellement en train de faire, » répondit le vieil homme. « Les prix sont très accessibles, et cela vous aiderait probablement dans votre quête pour trouver ces aranéas. »

Zorian prit un moment pour réfléchir à cette proposition.

« J’imagine que ça vaut le coup d’essayer, » dit-il. Il n’était certainement pas en manque d’argent, grâce à sa combine irréfléchie du début de recommencement, et il allait de toute façon passer quelques jours à Eldemar.

Le bibliothécaire laissa Zorian à ses travaux, et ce dernier porta à nouveau son attention sur la carte devant lui. Il n’avait encore rien trouvé de concret, mais il avait plusieurs pistes sur des endroits où chercher une toile aranéenne. Korsa, Jatnik, Gozd et Padina étaient toutes de grandes villes avec un accès au donjon, tout en étant facile d’accès depuis Cyoria, source de la vague d’expansion aranéenne. L’une d’elles était raisonnablement censée héberger une colonie, et les membres de cette dernière pourraient bien lui transmettre la position d’autres toiles s’il le demandait gentiment (ou s’il payait suffisamment). Korsa était spécialement intéressante, car la ville abritait une importante industrie de textile, dont une ligne spéciale fabriquant des vêtements à base de soie d’araignée. Le plus gros de leurs matières premières provenait de Cyoria, ce qui n’était pas surprenant, mais au moins une partie était récoltée localement… « provenant d’une race inoffensive d’araignées géantes originaire de la région ».

Ouais. Ce n’était absolument pas une colonie aranéenne.

Zorian se fit une note dans son journal de rechercher toutes les cités produisant une quantité substantielle de soie d’araignée avant de décider d’arrêter ses recherches pour aujourd’hui.

 

 

 

 

Partie 2

Zorian passa cinq jours à Eldemar, même s’il avait obtenu tout ce qu’il voulait concernant des emplacements probables de colonies aranéennes au bout de trois jours. Il utilisa les deux autres jours pour se détendre un peu et se préparer mentalement à ce qui allait se passer. L’idée d’une rencontre imminente avec un autre groupe d’aranéas le déprimait quelque peu, et ce n’était pas le meilleur état d’esprit avant de rencontrer des télépathes. Il fit de son mieux pour se distraire en se baladant dans la capitale et en parcourant les rayons de nombreux magasins de magie.

Il n’avait cependant jamais rien acheté, car il avait découvert qu’Eldemar était une ville incroyablement chère. Des chambres des tavernes jusqu’aux déjà onéreux matériaux magiques, tout était bien plus cher que dans n’importe quelle autre ville où Zorian s’était rendu. « Une meilleure qualité demande une rémunération plus élevée », lui avaient assuré les marchands. Un tissu de mensonges. Il se dit que le citoyen moyen était bien plus riche à Eldemar que dans le reste du pays, et donc pouvait payer plus cher. Un autre indice que les habitants d’Eldemar étaient très aisés était le grand nombre de théâtres, de galeries d’art et de salles de spectacle.

À part ça, la vie en ville était agréable et calme. Le quartier royal était entouré de murs et interdit à des inconnus comme lui, mais cela ne voulait pas dire que le gouvernement laissait dépérir le reste de la ville en dehors de leur petite bulle. Zorian n’avait pu trouver aucun quartier pauvre ; tous les bâtiments semblaient en bon état et il n’y avait aucun déchet dans les rues. La police patrouillait partout, et était parfois accompagnée par un groupe de soldats lourdement armés.

Il demanda quelques habitants et apprit que le niveau de sécurité était toujours aussi élevé. Eldemar avait été la cible favorite des saboteurs lors des Guerres de Fractionnement, et au moins l’un des sabotages était parvenu à enflammer toute la ville. Le feu avait consumé de nombreux bâtiments importants, dont les deux académies de magie d’Eldemar et sa bibliothèque centrale. Le temps que la ville récupère de cet attentat et soit reconstruite, la plupart des mages et des établissements associés avaient déménagé à Cyoria, permettant de consolider l’ascension de cette dernière comme centre magique du continent. Les habitants d’Eldemar semblaient amers de cette situation, masquant à peine leur rancœur. Dans tous les cas, les mesures de sécurité avaient été nettement renforcées au lendemain de l’incendie, et n’avaient jamais été réajustées depuis. Même leur sous-sol fut consciencieusement purgé et remodelé en quelque chose de plus facilement gérable. Les expéditions dans le donjon étaient interdites dans les limites de la ville ; la famille royale envoyait l’armée dans les profondeurs du donjon plusieurs fois par jour pour éliminer toute potentielle menace.

Concrètement, Zorian pouvait rayer Eldemar de sa liste de villes hébergeant potentiellement une colonie aranéenne. Même si elle avait existé à un moment, elle aurait été très certainement éliminée ou chassée depuis longtemps. Cela pouvait également expliquer pourquoi les envahisseurs avaient ciblé Cyoria plutôt qu’Eldemar, bien que cette dernière abrite le palais royal, le trésor et la plupart des bâtiments gouvernementaux, qui constituaient des cibles bien plus juteuses s’ils avaient voulu faire s’effondrer le royaume et déstabiliser le continent. La ville était bien trop protégée pour qu’une attaque de cette envergure les prenne par surprise.

Zorian suivit finalement les cours proposés par la Société des Cartographes. Plus précisément, il paya un supplément pour avoir des leçons individuelles avec l’un des instructeurs, pour gagner du temps. Zorian fut agréablement surpris par le mage que la Société lui avait envoyé ; le jeune homme qui lui avait été assigné était poli et direct dans ses méthodes d’enseignement. Il s’agissait d’une exception bienvenue dans sa série habituellement malchanceuse concernant ses professeurs. Il n’avait eu que trois séances avec cette personne, mais ce fut suffisant pour obtenir une pléthore de sorts de cartographie, et qui ne concernait pas seulement les cartes habituelles en papier. Le sort favori de Zorian était un sort qui créait une réplique miniature illusoire des alentours du lanceur au-dessus de sa paume. Il s’était déjà bien amusé avec ce sort.

Il était tentant de passer le reste du recommencement à s’amuser avec les cartes et à visiter diverses curiosités dans la capitale, mais il en décida autrement. Il avait une tâche à accomplir, et un compte à rebours invisible limitait l’existence de la boucle. À la fin du cinquième jour dans la capitale, il rassembla ses affaires et partit en direction de Korsa pour trouver les aranéas.

Korsa était une grande ville, la troisième plus grande cité du royaume, pour être précis, après Cyoria et Eldemar. Même si Zorian était certain que les aranéas se trouvaient quelque part ici, il savait également que cela lui demanderait énormément de temps de les trouver en parcourant simplement le Donjon local à leur recherche. C’est pourquoi il n’essaya même pas. Il contacta plutôt l’industriel produisant des vêtements à base de soie d’araignée et lui demanda directement de l’introduire aux aranéas.

L’homme refusa, affirma qu’il n’avait pas la moindre idée de ce dont Zorian parlait, et l’expulsa de son magasin en l’avertissant de ne plus jamais revenir. Le mal élevé. Mais Zorian n’avait jamais espéré que sa requête soit acceptée. Au contraire, il voulait juste que l’homme informe ses partenaires aranéas qu’il y avait un étrange adolescent parcourant la ville et demandant des informations sur elles. Si les aranéas locales fonctionnaient de la même manière que celles de Cyoria, cela attirerait leur attention à la vitesse de l’éclair. Il n’aurait même pas à les chercher, puisqu’elles viendraient elles-mêmes jusqu’à lui.

Il fallut moins de deux jours aux aranéas pour le retrouver.

Il était tard dans la soirée quand Zorian sentit à sa portée la signature de l’esprit d’une aranéa. Comme il était actuellement assis sur une petite colline à la périphérie de Korsa, et qu’autour de lui ne se trouvait rien d’autre que des prés et des champs, il était certain qu’elle était là pour lui.

[Salutations,] envoya Zorian par télépathie. [Je m’appelle Zorian Kazinski. Je veux faire des échanges avec vous.]

Les esprits aranéens étaient trop étranges pour qu’il puisse facilement reconnaître leurs émotions, mais il était certain que l’aranéa avait été complètement choquée lorsqu’il lui avait parlé.

[Tu es Ouvert ?] demanda l’aranéa après quelques secondes.

[Oui,] confirma Zorian. Il décida de ne pas mentionner les aranéas de Cyoria et de son lien avec elles pour le moment. Si cela se trouvait, il pourrait s’agir d’une colonie ennemie. [Puis-je savoir à qui je m’adresse ?]

[Je suis Chercheuse des Huit Chemins Universels, de la Toile des Épées Plongeuses] répondit l’aranéa. [Tu peux m’appeler simplement Chercheuse.]

[Chercheuse, donc. J’aimerais commencer par m’excuser de la façon dont j’ai attiré votre attention, mais je ne savais pas comment vous contacter autrement. J’espère n’avoir pas causé trop de problèmes,] s’excusa Zorian. [J’espère que l’on pourra travailler ensemble malgré ce mauvais départ.]

[J’ai bien peur que je ne sois pas qualifiée pour négocier au nom de ma toile, donc je ne peux faire aucune promesse. Ma tâche était simplement de te trouver, et de faire mon rapport sur mes découvertes,] répondit Chercheuse. Traduction : elle était censée parcourir la mémoire de Zorian pour comprendre ce qu’il voulait, mais comme il était Ouvert, cela rendait les choses difficiles. [Malgré tout, je suis certaine qu’un petit incident comme celui-ci peut être facilement oublié si tu t’abstiens de réitérer l’expérience à l’avenir. Afin de savoir quoi rapporter à la matriarche, peux-tu expliquer quel genre d’échange tu proposes ?]

[Je suis intéressé par vos connaissances et de l’entraînement,] détailla Zorian. [Plus spécifiquement, je souhaiterais que vous m’aidiez à entraîner mes capacités psychiques.]

[Tu sembles pourtant déjà bien les maîtriser,] indiqua Chercheuse. Elle envoya une très faible sonde mentale pour essayer de passer au travers des défenses de Zorian, mais la retira rapidement lorsque Zorian l’expulsa sans ménagement. [Peu d’humains sont capables d’utiliser la télépathie de façon aussi fluide, et encore moins auraient remarqué cette sonde.]

[Vous me flattez, mais nous savons tous les deux que je suis au mieux un débutant lorsque l’on parle des arts de l’esprit,] dit Zorian. [J’aimerais dépasser le stade des bases dans cette discipline. L’idée serait au moins d’avoir une meilleure compréhension des combats télépathiques, et de développer des capacités de manipulation de la mémoire.]

À travers le lien télépathique, Zorian ressentit un pic d’incertitude et de surprise qu’il ne savait pas réellement interpréter. Peut-être un genre de juron aranéen ?

[Tu es sans aucun doute ambitieux, jeune humain,] répondit finalement Chercheuse. [J’espère que tu réalises que ce n’est vraiment pas un petit service, ce que tu demandes. Je ne pense pas que les cheffes seront très heureuses avec cette idée. Qu’est-ce que tu proposes exactement en retour ?]

[J’ai un certain nombre d’objets magiques qui, je pense, seraient très utiles aux aranéas, dont un qui permet des communications télépathiques sur de longues distances. Comme je suis l’inventeur de tels objets, je suis capable d’adapter le design pour satisfaire au mieux vos besoins. Je suis également un mage compétent en général, et je pourrais vous aider dans n’importe qu’elle tâche qui bénéficierait de magie humaine. Enfin, j’ai accès à des informations importantes dont je ne souhaiterais pas encore discuter, mais qui, je le pense, devrait vous intéresser grandement ?]

Il y eut une courte pause pendant que l’aranéa traitait ces informations, après quoi elle répondit avec une once d’approbation.

[Je vois,] dit-elle. [Comme je l’ai dit, je ne suis pas en position d’accepter le moindre échange, mais je vais présenter ton offre à la matriarche, et nous verrons le résultat. Y a-t-il quelque chose d’autre que tu souhaiterais que je transmette ?]

[Pas vraiment, non. J’aimerais savoir comment vous contacter correctement à l’avenir, si ça ne vous gêne pas.]

Chercheuse resta silencieuse pendant un court moment avant de lui envoyer une carte mentale des égouts de Korsa, où trois endroits étaient marqués d’un petit soleil bleu.

[Tu peux nous contacter en te rendant dans l’un de ces trois lieux, mais s’il te plaît, pas d’impatience. Il nous faudra probablement plusieurs jours avant que l’on ne soit prête à discuter avec toi à nouveau, et faire preuve d’impatience n’aidera pas vraiment ton cas.]

[Ça me va,] acquiesça Zorian. Il n’avait aucune intention de rester à Korsa pendant des jours pendant que la colonie réfléchissait à son offre, mais heureusement il n’en avait pas besoin. Il pouvait faire d’une pierre deux coups en leur donnant un moyen de le contacter, quelle que soit sa position, tout en procurant un exemple tangible de ce qu’il leur proposait.

Il sortit un large disque en bois de sa veste et le plaça au sol devant lui.

[Voici un relais télépathique,] expliqua Zorian à Chercheuse. [Quiconque le touche est capable de contacter la personne qui possède le relais apparié, quelle que soit la distance les séparant. Dans ce cas précis, cette personne est moi-même. Je ne vais pas rester longtemps à Korsa, donc veuillez utiliser cet objet pour me contacter lorsque vous aurez abouti à une décision.]

[Je ne vais pas ramener une bombe potentielle dans la colonie,] l’avertit Chercheuse. [Mais je pense qu’il n’y a pas de souci à l’emmener dans un coin perdu où personne ne tombera dessus, jusqu’à ce qu’on le cherche à nouveau. Au revoir, Zorian Kazinski. Si les circonstances le permettent, nous nous reverrons dans quelques jours.]

 

 

Partie 3

Zorian ne resta pas les bras croisés pendant que les Épées Plongeuses discutaient de sa proposition. Il quitta Korsa et continua de chercher d’autres colonies aranéennes. Malheureusement, aucune autre toile n’était aussi facile à trouver, bien qu’elles vécussent dans le sous-sol de villes bien plus petites. Le temps que les Épées Plongeuses lui répondent, il n’avait trouvé qu’une seule autre colonie. Les Illustres Collecteurs de Gemmes vivaient sous un petit village près de Ticlin, et, bien que tout à fait amicales et polies, l’avaient informé qu’elles avaient un contrat exclusif avec les chefs du village, et qu’elles ne pouvaient commercer avec personne d’autre. Dommage. Cependant, elles étaient tout à fait disposées à indiquer à Zorian la localisation de cinq autres toiles aux alentours qui pourraient être intéressées par l’idée d’échanger avec lui, donc il comptait quand même ça comme un succès.

Mais avant que Zorian ait la chance de les contacter, il reçut enfin un appel des Épées Plongeuses, indiquant qu’elles étaient prêtes à commercer avec lui. Il ne restait qu’une semaine et demie avant la fin du recommencement, donc Zorian doutait qu’il bénéficierait grandement d’un partenariat, mais il choisit tout de même de les rencontrer.

Cependant, quand il arriva au point de rencontre désigné, il ne trouva que deux aranéas en train de l’attendre, ce qui était très suspect. Bien que limitée, son expérience avec les aranéas lui indiquait qu’il y aurait dû y avoir au moins trois aranéas : un négociateur et deux gardes. Et normalement encore plus. La matriarche avait toujours aimé emmener au moins quatre gardes d’honneur avec elle, et ça, c’était quand elle rencontrait une version bien plus jeune et totalement inoffensive de Zorian. Les Illustres Collectionneurs de Gemmes avaient envoyé huit aranéas à sa rencontre.

Ses soupçons furent confirmés lorsque les deux aranéas révélèrent qu’elles étaient simplement des guides, supposés l’emmener jusqu’au véritable lieu de rencontre. Zorian fut immédiatement sur ses gardes, et sa paranoïa ne s’atténua pas du tout lorsque les deux aranéas l’emmenèrent profondément, très profondément dans le Donjon sous Korsa. Trop profondément à son goût.

« OK, on s’arrête là. Je n’irai pas plus loin, » dit Zorian à voix haute, évitant délibérément de discuter par télépathie avec ses guides. Sa voix résonna de façon troublante dans la grande cavité souterraine dans laquelle ils se trouvaient, faisant tressaillir les deux aranéas.

[S’il vous plaît, soyez patient,] dit nerveusement l’une d’elle. [Nous ne sommes pas loin du point de rencontre. Nous sommes presque arrivés.]

« Eh bien, cela ne serait donc pas trop difficile pour vous d’aller les chercher et de leur dire de venir ici », dit Zorian. « Le lieu exact de la conversation ne devrait pas être important, à moins que vous n’ayez préparé une embuscade. »

Ses deux guides se raidirent subitement à ses mots, indiquant à Zorian tout ce qu’il avait besoin de savoir. Il eut juste assez de temps pour canaliser du mana dans le sort « bouclier mental » inscrit dans le médaillon qu’il portait sous son pull (il l’avait spécifiquement préparé pour aujourd’hui) avant que deux attaques mentales ne s’écrasent contre cette barrière comme deux massues. Il lança immédiatement un missile magique surpuissant sur l’une des aranéas, l’écrasant comme une mouche. Son esprit disparut instantanément de son sens mental.

La seconde aranéa, réalisant qu’elle ne parviendrait jamais à détruire ses défenses mentales suffisamment rapidement, décida de sauter sur lui, crocs en avant. Elle rebondit sur le bouclier que Zorian érigea devant lui. Il sortit sa baguette de sort de sa ceinture et la pointa sur elle.

« Pourquoi faites-vous ça ? » lui demanda Zorian. « Répondez-moi, et peut-être que je ne vais pas vous incinérer sur-le-champ. »

Elle ne répondit pas. Au bout de quelques secondes, Zorian réalisa avec un peu d’embarras qu’elle ne pouvait pas répondre, puisque son esprit lui était complètement inaccessible. Il abaissa son bouclier mental pour le moment, mais il laissa sa baguette pointée vers elle.

[S’il vous plaît, je ne sais rien !] pleura-t-elle mentalement. Zorian maintenait une vigilance élevée envers ce qu’elle pouvait éventuellement envoyer via le lien télépathique, mais elle n’essaya même pas. Elle semblait submergée de terreur. [J’étais juste censée vous guider là-bas, personne ne m’a donné d’explication ! S’il vous plaît, ne me tuez pas, je ne veux pas mourir !]

Zorian grommela avant d’activer sa baguette vers elle. Terrifiée, elle poussa un cri strident, se refermant sur elle-même en attendant sa fin… avant de s’arrêter subitement quand tout ce qui arriva fut l’apparition d’une bulle de force autour d’elle.

C’est alors que Zorian sentit deux nouvelles signatures d’esprit aranéa arrivant à toute vitesse depuis la direction où ses deux guides voulaient l’emmener. Puis une autre, et encore une autre…

Merde. Les deux guides avaient dû envoyer un avertissement à l’escouade responsable de l’embuscade. Il lança un bref regard noir à la « guide » survivante, ce qui la fit se pelotonner sur elle-même, avant de commencer à courir vers la surface. Il savait très bien que les humains étaient bien plus rapides que les aranéas, donc il devrait être possible de les semer et de…

Il y avait huit esprits aranéens devant lui, bloquant sa seule issue.

Zorian jura intérieurement contre sa guigne, s’arrêta et essaya de réfléchir à une solution. Son bouclier mental n’allait pas tenir longtemps face à … seize aranéas ?! Non, dix-huit, deux étaient apparemment plus lentes que les autres.

Six attaques télépathiques s’écrasèrent sur son bouclier mental, échouant à le briser, mais faisant chanceler Zorian alors qu’il perdit son sens de l’équilibre et que sa vision devenait floue. Il se demanda un instant pourquoi seules six d’entre elles attaquèrent son esprit quand il y en avait bien plus à portée, avant de se rappeler ses discussions avec Nouveauté sur le combat télépathique. Détruire des boucliers mentaux comme le sien de manière non maîtrisée pouvait mener à la destruction de l’esprit protégé.

Sept attaques, cette fois-ci. Son bouclier était encore debout, mais à peine, et Zorian tomba néanmoins à genoux en réponse.

Elles n’essayaient pas de le tuer. Bien sûr que non, quel intérêt ? Non, elles voulaient capturer…

Zorian perdit presque connaissance quand neuf attaques affrontèrent son bouclier, l’éclatant comme un œuf avant de s’immiscer dans son esprit sans protection. La douleur était insoutenable, inhibant toute pensée et rendant impossible de se concentrer sur quoi que ce soit. Il y avait quelque chose qu’il devait faire, il en était certain, mais, alors que sa vie était en jeu, il ne parvenait pas à se rappeler ce que c’était…

Il sentit ses muscles se verrouiller lorsqu’un esprit étranger saisit son contrôle moteur et commença à explorer sa tête à la recherche de faits et de souvenirs. Il avait… quelque chose… qu’il devait…

Soudain, il eut une vision représentant les deux colliers qu’il avait au cou, l’un inscrit du sort défensif qui avait échoué à le protéger, et l’autre qui contenait…

Son esprit s’éclaircit tout d’un coup, et il connaissait la marche à suivre. Il devait activer les anneaux suicide. Il sentit l’esprit étranger paniquer lorsqu’il réalisa ce qu’il voulait faire, et sentit trois nouvelles attaques écharper ses pensées. Elles étaient bien plus faibles que celles qui avaient détruit son bouclier, mais son esprit était actuellement sans défense, et il avait l’impression qu’on lui enfonçait des couteaux brûlants dans le cerveau. Il s’accrocha cependant à cette pensée qu’il devait absolument activer ces anneaux, coûte que coûte. Il oublia ce que les anneaux faisaient lorsque les couteaux mentaux le frappèrent, oublia pourquoi ils étaient importants, oublia où il se trouvait et ce qu’il faisait, mais il savait ce qu’il devait faire. Ce… qu’il… devait…

Un faible, mais doux flux de mana s’inséra dans les anneaux qu’il avait autour du cou, et le monde autour de lui devint inondé de lumière et de chaleur.

Et puis, les ténèbres.

Comme de nombreuses fois auparavant, Zorian se réveilla dans sa chambre à Cirin. Il n’y avait cependant pas de Kirielle lui sautant dessus pour le réveiller cette fois-ci, et il était tard le soir plutôt que tôt le matin.

Et puis, il avait une migraine atroce. Impossible d’oublier ce détail.

Soudain, la porte s’ouvrit légèrement, et un visage familier se présenta prudemment, comme si effrayé par ce qui se trouvait à l’intérieur de la chambre. Zorian plissa les yeux, sa vision étant floue sans ses lunettes, et lança un regard interrogatif à Kirielle.

Pour une raison qui lui échappait, ses yeux s’ouvrirent grand de surprise. Il tenta de lire dans ses pensées pour comprendre ce qu’il se passait et…

« Ouille, » dit-il d’une voix rauque. OK, apparemment il n’était pas censé faire cela.

« Mère ! Il est réveillé ! Il s’est réveillé ! Il s’est réveillé ! » cria Kirielle, dévalant les escaliers. Le bruit fit grimacer Zorian, qui essayait de se rappeler ce qu’il s’était passé. Comment s’était-il mis dans un tel état si tôt dans la boucle ? La dernière chose dont il se rappelait était…

Sa mémoire revint subitement comme une vague, accompagnée d’une nouvelle onde de douleur. Il se rappelait de tout. Enfin, pas littéralement tout, car ses souvenirs de ce qu’il s’était passé après qu’il ait confronté ses « guides » étaient confus et pas ordonnés, mais suffisamment pour comprendre ce qui lui était arrivé.

Ces sales traîtresses de vermines!

« Zorian ? »

Zorian sursauta. La voix de sa mère l’avait sorti de ses pensées.

« Heu… je vais bien, je crois ? » marmonna Zorian. « J’ai l’impression d’avoir un marteau dans la tête, mais je ne pense pas que ça soit quelque chose de grave. Est-ce que tu peux me passer mes lunettes ? »

Sa vision s’améliora considérablement avec ses lunettes sur le net, lui permettant de voir à quel point sa mère semblait inquiète en le regardant. Il grimaça intérieurement. Il était plutôt certain de savoir quel était le problème, mais il valait mieux faire l’ignorant.

« Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? » demanda-t-il.

« Tu ne te réveillais pas, » dit Mère. « Tu as filé une frousse incroyable à Kirielle. Elle est descendue ce matin, pleurant toutes les larmes de son corps, disant qu’elle t’avait tué. Eh bien, évidemment tu n’étais pas mort, mais rien de ce que nous avons essayé n’avait réussi à te réveiller. Nous avons appelé un docteur, mais il n’a rien trouvé d’étrange. D’après lui, tu es tombé dans le coma sans aucune raison. »

Il acquiesça lentement. Cela semblait crédible. Les Épées Plongeuses l’avaient bien… Une seconde, c’était quoi, la première partie ?

« Elle pensait m’avoir tué ? » demanda-t-il, incrédule.

« J’ai pas dit ça ! » protesta Kirielle, entrant subitement dans la chambre, un bol de soupe dans les mains. « Mère invente des trucs ! C’est juste que je… heu… »

« Calme-toi, Kiri, » soupira Zorian. « C’est pas en me sautant dessus que tu aurais pu causer ça. »

Le silence qui suivit lui indiqua qu’il avait peut-être fait une erreur. Qu’avait-il…

Oh. Bon sang.

« Comment est-ce que tu sais que je t’ai sauté dessus ? » demanda Kirielle.

« Parce que.. c’est ce que tu fais à chaque fois ? » essaya Zorian. Son esprit lui semblait confus et lent. C’était peut-être la raison qu’il avait fait une erreur pareille. « Hé, cette soupe, elle est pour moi ? »

« Je le fais pas à chaque fois, » souffla-t-elle d’un ton maussade en lui passant le bol. Fiou, une crise évitée. Enfin, Mère lui jetait encore un regard suspicieux…

Zorian réfléchit à la situation pendant qu’il dévorait le bol de soupe (les aranéas avaient peut-être écumé son esprit, mais il n’y avait aucun problème avec son estomac, et il n’avait pas mangé pendant un jour entier). Ce recommencement serait probablement gâché. Le mal de tête allait probablement durer plusieurs semaines, et il ne pourrait rien faire pendant ce temps. En plus, il n’était pas certain que sa mère le laisse rejoindre l’Académie après un tel épisode, donc il serait impossible de quitter la maison sans simplement fuguer. Il serait peut-être plus judicieux de récupérer pendant un mois, et s’assurer que ses attaquants n’avaient laissé aucune surprise vicieuse et n’avait pas causé de dégâts permanents.

Il regarda sa mère et Kirielle, qui ne semblaient toujours pas rassurées, comme si elles s’attendaient à ce qu’il s’écroule à tout instant. Puis il porta son attention sur son bol de soupe.

« Dites, vous n’auriez pas un peu plus de soupe ? »

Comme il l’avait anticipé, Mère ne voulait même pas l’entendre discuter d’un retour à l’académie si tôt après son coma inexplicable, et insista pour qu’il reste à la maison pour récupérer. Toutefois, elle et son père avaient planifié leur voyage en Koth dans trois jours, et cela semblait grandement la gêner de retarder leur départ. Comme la dernière chose que Zorian voulait était de passer plus de temps que nécessaire avec ses parents (même si mère était étonnamment gentille avec lui pour le moment, il savait que l’effet s’effriterait au bout de quelques jours), il partagea son avis avec elle, lui disant de ne pas modifier ses plans et de le laisser à la maison, seul.

Mère et père n’eurent finalement pas besoin de longues négociations pour être convaincus de confirmer leur long voyage pour rendre visite à Daimen. Zorian avait dû promettre de rester à la maison pendant au moins un mois avant de retourner à l’académie, et des voisins viendraient régulièrement le voir pour s’assurer qu’il tiendrait sa promesse. Oh, et il devait s’occuper de Kirielle, mais c’était loin d’être une tâche aussi désagréable qu’il avait pu le penser par le passé.

D’ailleurs, c’était la première fois depuis qu’il était coincé dans la boucle qu’il avait à nouveau parlé à son père. Il ne lui fallut qu’un seul commentaire sarcastique sur son fils « faible, sur le point de s’évanouir » pour se rappeler pourquoi. Avec de la chance, c’était le dernier recommencement où il aurait à interagir avec son père.

Le mois passa dans le calme. Kirielle avait été initialement très enthousiaste à l’idée de devoir « s’occuper de lui et le soigner », mais il ne lui fallut que deux jours avant que jouer à l’infirmière ne l’ennuie et lui laisser toutes les tâches ménagères, dont faire la cuisine. Cela ne le dérangeait pas ; elle pensait bien faire, mais il n’était pas un grand fan de steaks carbonisés et d’œufs à moitié crus, ce qui était concrètement la seule chose qu’elle savait faire. Kirielle sembla interpréter cela comme un signe qu’il allait bien, parce qu’elle commença à l’embêter pour qu’il lui donne des cours de magie. Comme il n’avait rien de mieux à faire de son temps, il accepta. Elle fit montre de bien plus de patience pour la magie que pour la cuisine, au moins.

Alors que le recommencement touchait à sa fin, Zorian soupira de soulagement. L’attaque qu’il avait subie n’avait aucune conséquence à long terme qu’il avait pu détecter. Les migraines étaient pénibles, mais leur intensité diminua rapidement. À la fin de la troisième semaine, elles avaient disparu. Dès la deuxième semaine, il avait pu utiliser ses pouvoirs sans problème, et il n’avait trouvé aucun trou dans sa mémoire : même les souvenirs de l’attaque s’étaient progressivement démêlés tout seuls en une chronologie correcte, même si la fin restait difficile à interpréter en raison de son état très peu cohérent à ce moment-là. Le paquet de mémoire de la matriarche était heureusement encore entier et intact, attendant qu’un jour vienne où il aurait les compétences de l’ouvrir correctement.

Il avait été chanceux. Cela aurait pu finir autrement. Finir de manière bien, bien pire. S’il n’avait pas réussi à activer ses anneaux suicide à temps…

Mais peu importe : on en apprend tous les jours. Il allait simplement devoir mieux se préparer lorsqu’il rendrait visite aux autres communautés aranéennes lors du prochain recommencement. Grâce aux Illustres Collecteurs de Gemmes, il avait cinq autres colonies candidates, et elles ne pouvaient pas toutes être des abruties peu fiables comme les Épées Plongeuses, pas vrai ? Peu importe, il avait l’intention de prendre plus de mesures de précaution à l’avenir pour être certain que quelque chose comme ça ne se reproduise plus jamais.

Si, à l’avenir, un autre groupe d’aranéas tentait de le trahir, il serait prêt à leur montrer à quel point il s’agissait d’une grosse erreur.


Cet article comporte 4 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Do NOT follow this link or you will be banned from the site! Back To Top