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Mother of Learning, chapitre 27


Traducteur : Mithestral


Chapitre 27 : À la dérive.

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il sentit une douleur intense provenir de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonjour frérot ! ». Il entendit une voix gaie mais agaçante provenir d’au-dessus de lui. « Bonjour, bonjour, BONJOUR ! »

Sa première émotion fut un soulagement intense, suivi de près par un désespoir profond. Il avait réussi ! Il avait protégé son âme du troisième voyageur temporel et avait survécu indemne à sa rencontre avec lui. Mais ses alliées…

« Zorian, tu vas bien ? »

Il regarda sa sœur pendant de longues secondes alors que des millions de pensées lui venaient à l’esprit. Elle était visiblement très gênée par son regard vide, mais Zorian ne s’en souciait pas vraiment. Il était encore bloqué sur sa fuite désespérée contre Robe Rouge. Sur le fait qu’il avait presque été capturé par un nécromancien psychotique et tueur en série qui avait passé une durée inimaginable dans la boucle temporelle. Sur le fait que ce nécromancien savait désormais qu’il y avait d’autres voyageurs temporels humains, et qu’il pouvait apparaître devant lui à tout instant.

Sur le fait que les aranéas étaient mortes, et ne reviendraient jamais.

De manière distraite, il poussa Kirielle sur le côté, mis ses lunettes et commença à faire les cents pas dans sa chambre.

Il était impossible de tuer une âme. Elles ne pouvaient pas être détruites, seulement modifiées. Tout le monde s’accordait sur ce sujet : les professeurs, tous les livres qu’il avait lu sur le sujet, Kael le nécromancien amateur… bon sang, même la satanée liche avait dit quelque chose du genre le soir où Zorian avait été amené dans la boucle temporelle ! Mais alors, comment Robe Rouge avait-il réussi à tuer les âmes des aranéas ?

L’explication la plus simple qu’il trouva était que Robe Rouge avait découvert quelque chose que les autres mages n’avaient jamais trouvé. Il était un nécromancien avec un temps illimité devant lui, et il avait également une façon pratique de ne jamais avoir à subir des conséquences s’il se lançait dans de sinistres expériences. Peut-être avait-il vraiment réussi là ou tous les autres nécromanciens avaient échoué. Zorian ne trouvait quand même pas cette possibilité très probable : la liche semblait être de loin le mage le plus puissant qu’il ait rencontré, même par rapport à Robe Rouge, et elle ne semblait vraiment pas penser qu’un sort tuant une âme puisse exister. Mais peut-être prenait-il ses désirs pour des réalités. Il ne voulait pas croire que les aranéas étaient mortes définitivement. Au fil du temps il avait vraiment appris à apprécier ces fichues araignées ! Bien sûr, ils avaient eu des désaccords, mais il ne leur avait jamais voulu du mal et il ne pensait pas non plus qu’elles lui voulaient du mal. En tout cas, pas Nouveauté, elle ne pouvait pas mentir même si sa vie en dépendait. Et… et s’il était parfaitement honnête avec lui-même, il avait même commencé à la considérer comme sa seconde petite sœur. Mais maintenant, elle n’était plus là, comme le reste des aranéas sous Cyoria.

Et le pire, c’est qu’il l’avait laissé faire. Il avait passé toute la soirée à rassembler le dernier message de la matriarche, ignorant ce qu’il se passait vraiment, pas du tout intéressé par le sujet, pendant que Robe Rouge chassait les aranéas dans toute la ville. Il avait su qu’il se mesurait à un autre voyageur temporel, et il n’avait pas une fois imaginé qu’il avait peut-être découvert des contre-mesures contre d’autres personnes dans sa situation. Bon sang, il se sentait si stupide maintenant.

Mais c’était étrange… Déjà, si Robe Rouge pouvait vraiment se débarrasser de quiconque l’ennuyait avec un sort pareil, pourquoi ne l’avait-il pas utilisé plus souvent ? L’invasion aurait été sans doute bien plus facile s’il avait éliminé quelques figures clefs de la défense. Pourtant, Zorian n’avait jamais entendu de rumeurs sur des personnes soudainement mortes au départ de chaque boucle, et pourtant il avait eu accès à l’immense réseau d’information des aranéas. Il y avait une réponse évidente à cette question : l’utilisation du sort se payait très cher, si cher que Robe Rouge n’avait pas été prêt à l’utiliser jusqu’à maintenant. Pourtant, comme il avait pris le soin d’éliminer la moindre aranéa de Cyoria, Zorian doutait que ça soit le cas. Si le contrecoup du sort avait été si élevé, Robe Rouge aurait sûrement pris son temps pour enquêter bien plus soigneusement pour ne tuer que celles qui étaient vraiment dangereuses pour lui.

Ensuite, les aranéas n’étaient même pas de vraies voyageuses temporelles, donc le sort n’aurait pas dû marcher ! Zorian était certain que la boucle temporelle ne tirait pas chaque âme dans le passé. En effet, dans ce cas, au fur et à mesure, les mages se seraient tous aperçus qu’ils avaient fait des progrès miraculeux au bout d’une dizaine de recommencements. Et puis, il existait des sorts de nécromanciens ‘normaux’ qui permettaient de tuer quelqu’un en bannissant l’âme du corps ; Zorian avait déjà vu leur utilisation plusieurs fois lors de l’invasion. Si chaque personne dont l’âme avait été bannie mourrait étrangement à chaque recommencement, il y aurait eu un nombre inexplicable et grandissant de cadavres dès le premier jour de la boucle, et les gens se seraient rendu compte que quelque chose se passait bien avant que Zorian ne soit lui-même entraîné dans la boucle. Il était donc évident que les âmes des gens ‘normaux’, ceux qui ne voyageaient pas dans le temps, n’étaient pas affectées par ce qu’il se passait lors de la boucle. Le fait que le sort de Robe Rouge permette d’affecter les gens dans les boucles suivantes était pour le moins très étrange.

Zorian s’arrêta de marcher en rond, remarquant au passage que Kirielle était déjà sortie de la chambre. Son intuition lui disait que Robe Rouge exploitait la nature même de la boucle temporelle pour obtenir l’effet qu’il désirait avec une méthode spécifique. Zorian, lui, n’avait aucune idée de son fonctionnement, mais Robe Rouge devait en savoir beaucoup plus. Sans ces connaissances, il ne comprendrait probablement jamais ce qu’il s’était passé. Comme d’habitude, il avait besoin de plus d’information…

… Sauf que sa source principale d’information, les aranéas, avait été complètement annihilée par l’ennemi, ne lui laissant rien d’autre qu’un message posthume énigmatique et incomplet.

Fait chier.

Durant les heures qui suivirent, Zorian essaya de poursuivre normalement sa journée et de paraître aussi normal que possible, cachant le mélange de frustration, de honte et de peur qu’il ressentait. Visiblement, il n’avait pas réussi à tout dissimuler s’il devait croire les questions inquiètes de sa mère. Mais finalement, elle sembla accepter l’idée qu’il était perturbé par un cauchemar qu’il avait fait, et elle arrêta de l’importuner. Une victoire pour lui.

Et en effet, quel cauchemar ! En plus d’avoir perdu ses alliées les aranéas, il y avait une probabilité non négligeable que Robe Rouge découvre son identité, et qu’il prenne sa maison d’assaut à tout instant. Bien sûr, il avait réussi à se cacher le visage grâce à une écharpe, et ne lui avait jamais parlé, mais il avait sans doute d’autres moyens à disposition…

Mais il choisit de ne pas céder à la panique et de ne pas quitter immédiatement la maison. La première et principale raison était que si Robe Rouge l’avait identifié, et qu’il était en train de se rendre à Cirin, alors sa famille risquait de se faire tuer de manière permanente, comme les aranéas, et il ne souhaitait vraiment pas que ça se produise. Il avait retrouvé beaucoup d’affection pour Kiri au fil des boucles, et même s’il n’aimait pas beaucoup sa mère, il n’allait pas laisser un psychopathe l’assassiner. Non, les aranéas avaient déjà payé le prix ultime pour ses erreurs, et il ne comptait pas abandonner sa propre famille pour sauver sa peau.

La seconde raison était que même s’il était possible que son identité avait été découverte, ça ne restait qu’une possibilité, pas une certitude. Oui, il serait facile à Robe Rouge de le repérer en enquêtant un par un sur les élèves manquants de la classe de Zach, mais il était très probable que Robe Rouge n’y pense même pas. Après tout, du point de vue de Robe Rouge, le mystérieux voyageur temporel humain était affilié aux aranéas, pas à Zach. Et même si maintenant Zach savait probablement qu’il était un voyageur temporel, Zorian soupçonnait fortement qu’il aurait quitté Cyoria bien avant que Robe Rouge ne vienne frapper à sa porte. Si Zach avait la moindre once de bon sens (ce qui n’était pas une certitude, remarquez), sa première décision au recommencement de la boucle serait de quitter la ville. Comme Robe Rouge l’avait battu à plate couture lors de la boucle précédente en se servant de la liche comme soutien, et que Zach s’en rappelait cette fois-ci, Zorian se dit que même l’héritier Noveda ne serait pas assez fou pour rester dans un endroit ou un ennemi qui lui était supérieur pouvait le trouver.

Cela faisait beaucoup de suppositions, mais qu’avait-il d’autre ? Il était dos au mur. Tout ce qu’il pouvait faire était d’attendre et d’espérer que Robe Rouge n’était pas un détective exceptionnel en plus d’être un nécromancien effroyablement doué et les dieux savaient quoi d’autre.

Dans tous les cas, son plan était pour l’instant assez simple : prendre le train comme d’habitude avant de débarquer peu après avoir quitté Cirin. Il n’avait aucune intention de retourner à Cyoria dans les prochains temps. Il était certain que Robe Rouge garderait un œil très attentif sur Cyoria pendant un moment, essayant d’attraper les voyageurs temporels que les aranéas auraient pu amener dans la boucle. Y retourner serait chercher des problèmes. La moindre erreur pourrait faire sauter sa couverture, et il ne se pensait pas capable de se faire aussi discret pendant plusieurs boucles d’affilée. Non, il valait mieux éviter la ville pour l’instant. Il devrait y retourner un jour, bien sûr, mais il devrait être bien plus fort et bien mieux informé avant qu’il se rende à Cyoria à nouveau.

À l’exception de cette détermination à éviter Cyoria, il n’avait littéralement aucun plan. Il se sentait assez perdu. Même en mettant de côté l’attachement émotionnel, les aranéas avaient été ses meilleures alliées dans cet événement fou, et il se sentait maintenant bien seul. Qu’était-il sensé faire maintenant ?

Il conclut finalement qu’il avait besoin de temps pour se calmer et accepter ce qu’il s’était passé. Il devait trouver un nouveau but pour avancer. Il allait probablement vadrouiller aux quatre coins du pays pendant un recommencement ou deux. Ou peut-être pour une dizaine. Oui, maintenant qu’il y pensait, grâce à la boucle temporelle, maintenant était le temps parfait pour qu’il fasse un tour du pays, voir du continent. Juste… explorer et visiter. Ça serait très relaxant. Bien sûr, le dernier message de la matriarche avait fait mention d’une dégradation de la boucle temporelle, mais dans les fragments qu’il avait pu retrouver, elle n’avait rien dit d’une quelconque date limite, et il était certain qu’elle aurait insisté davantage sur ce point si elle avait pensé que cette date était très proche. En fait, elle avait laissé cette indication juste pour lui dire qu’il n’avait pas un temps infini devant lui : il lui restait beaucoup de recommencements devant lui, mais le nombre restant était bien fini, et le temps était bel et bien compté.

Enfin, du moins il l’espérait. Il était foutu dans le cas contraire. Il pouvait accepter ‘beaucoup de temps, mais pas infini’, mais s’il ne lui restait qu’une poignée de recommencements ? Il n’osait pas l’imaginer.

« Monsieur Kazinski ? » dit Ilsa, interrompant le fil de ses pensées. Ce qui était tout aussi bien, vu qu’elles devenaient à nouveau très sombres, et il était fatigué d’être déprimé. « Est-ce que vous m’écoutez ? »

« J’écoute, » mentit Zorian. Il ne l’écoutait pas vraiment, bien sûr, mais c’était parce qu’il avait eu cette conversation avec Ilsa un million de fois déjà.

« Très bien, » dit-elle d’un ton dubitatif. « Comme je le disais, vous pouvez récupérer votre badge lorsque vous terminerez l’école puisqu’il est si cher et –»

« Et si je veux le chercher maintenant ? » l’interrompit Zorian. Ses économies devraient lui suffire pour un mois de vagabondage, donc il n’aurait probablement pas besoin du badge pour travailler, mais il n’aimait pas l’idée de garder secret ses talents de mages, un policier zélé pouvant parfaitement le dénoncer à la guilde et faire intervenir l’académie. S’il avait un badge pour prouver sa certification et son affiliation à la guilde, il pourrait agir comme il l’entend.

« Vous pouvez en chercher un à n’importe quel office de la Guilde dans Eldemar, » répondit Ilsa. « La plupart des grandes villes et centres régionaux en ont un. »

Parfait. Il avait craint de ne pouvoir l’obtenir qu’à l’Académie.

Au bout d’un moment, Ilsa s’en alla, précisant qu’elle avait hâte de le voir en cours. Huh, c’était nouveau ça. Soupçonnait-elle vraiment qu’il n’allait pas se rendre à l’école pour faire son truc de son côté ? Eh bien, peu importe. Même si c’était le cas, cela importait peu. L’Académie avait toujours eu des réponses anémiques aux étudiants qui ne se rendaient pas en cours. Ils envoyaient généralement un courrier aux parents, les informant de la situation, et c’était tout. Et heureusement pour Zorian, il n’y aurait personne à la maison pour lire la lettre lorsqu’elle arriverait, puisque ses parents se rendaient en Koth pour rendre visite à leur Daimen chéri.

Satisfait d’avoir établi un plan pour le moment, il rassembla ses affaires et se dirigea vers la gare.

Lorsque le train partit de Cirin en direction de Cyoria, Zorian commença enfin à se détendre quelque peu. C’était en partie parce que les voyages en train avaient toujours eu un effet somnolant sur lui, mais surtout parce que Robe Rouge n’était jamais apparu. Plusieurs heures avaient passé depuis le début de la boucle, ce qui aurait été très largement suffisant pour planifier et exécuter une attaque sur la maison des Kazinski pour quelqu’un aussi doué que Robe Rouge. Personne ne s’était attaqué à lui ou à sa famille, donc il y avait une probabilité élevée que son ennemi ne viendrait jamais. Cela voulait dire que Robe Rouge n’avait pas réussi à déterminer son identité, ce qui était très rassurant. Mais même s’il ne l’avait pas identifié lors du recommencement précédent, cela ne voulait pas dire qu’il ne le trouverait jamais. En effet, une durée d’un mois était largement suffisante pour le pister si Robe Rouge savait où regarder. Zorian ne se détendrait pas complètement avant plusieurs recommencements, mais cela restait un signe encourageant.

Il devait juste s’assurer de ne plus faire d’erreur aussi stupide à l’avenir.

Le train s’arrêta un moment avant de continuer vers Cyoria. Zorian choisit de rester à bord pour le moment, malgré son idée initiale de descendre à la première gare après Cirin. Celle-ci était dans un petit village très influencé par Cirin et dans lequel ne se trouvait absolument rien de spécial. Mais s’il descendait du train si tôt, les gens trouveraient ça étrange et il y avait une chance non négligeable que quelqu’un le reconnaisse et le signale à sa famille avant qu’elle ne parte pour Koth. C’était le genre de problème dont il n’avait vraiment pas besoin en ce moment. En plus, qu’allait-il faire dans un petit village comme ça qui lui était totalement étranger ? Non, il valait mieux pour lui d’attendre jusqu’à Nigelvar avant de se rendre à pied à Teshingrad. Nigelvar était également une petite ville sans prétention, mais elle était suffisamment importante pour que personne ne trouve étrange qu’un voyageur s’y arrête. Dans le cas de Teshingrad, il s’agissait d’une capitale régionale. Elle ne pouvait pas se comparer à Eldemar, Korsa ou Cyoria, mais il s’agissait d’une grande ville, suffisamment influente pour qu’il soit normal de voir régulièrement arriver de nouvelles personnes.

Et puis, Teshingrad avait un office de la Guilde, donc il pourrait y récupérer son badge.

Il descendit du train sans problème à Nigelvar et se mit immédiatement en route vers Teshingrad. Malheureusement pour lui, la tempête qui frappait Cyoria au début de chaque boucle était bien plus large qu’il ne l’avait imaginée, car à mi-chemin vers Teshingrad il se fit surprendre par une pluie diluvienne. Heureusement, son bouclier anti-pluie tint bon jusqu’à ce qu’il atteigne une auberge où il put se réfugier. Il y passa la nuit, légèrement agacé par le retard accumulé, bien qu’il n’avait jamais eu de plan très concret. En plus, la nourriture était immangeable et les autres clients ne cessaient de lui jeter des regards curieux, probablement à cause de ses vêtements : ceux que sa mère lui avait fait porter étaient relativement chics, et bien trop chers pour la plupart des roturiers, et il n’avait pas eu l’occasion de se changer avant de rentrer dans l’auberge. Il prit soin de placer plusieurs protections sur sa chambre pour décourager des potentiels voleurs, mais heureusement, personne n’essaya de s’introduire dans la pièce pendant qu’il dormait.

Ayant survécu à sa nuit à l’auberge, Zorian se remit en route dès l’aube et atteignit Teshingrad quelques heures plus tard. Il eut une surprise très désagréable lorsqu’il voulut récupérer son badge. Il s’était avéré qu’Ilsa n’avait pas exagéré lorsqu’elle avait dit que le badge était très cher. Il lui faudrait utiliser la moitié de ses économies pour en faire fabriquer un ! Il avait l’impression que c’était du vol, mais la personne à l’office ne voulait rien savoir d’une potentielle réduction du prix. Il dirigea plutôt Zorian vers le mur où se trouvait un panneau des offres de travail. Il fonctionnait de la même façon que celui qui se trouvait à l’académie, sauf que les prix étaient bien plus honnêtes puisque la ville n’avait pas un excès de mages amateurs comme Cyoria. Zorian devait attendre deux jours avant de récupérer son badge, donc il se dit qu’il pouvait aussi très bien gagner un peu d’argent en attendant. De toute façon, il n’avait rien de mieux à faire.

La liste des travaux était bien plus… éclectique qu’il ne l’avait imaginée. Il comprenait bien que deux poulets et un sac de farine était un prix honnête pour réparer un mur cassé, mais cela ne lui servait à rien. Les travaux qui n’avaient pas de récompenses définies lui semblaient excessivement suspicieux. Mais il trouva quand même chaussure à son pied. Pendant les trois jours qui suivirent, Zorian travailla sur plusieurs réparations, aida à retrouver une chèvre perdue, transporta une pile de rochers d’un bout à l’autre de la ville grâce à ses disques flottants, aida à ramasser les plantes de l’alchimiste locale et éradiqua une infestation de rats particulièrement dégoûtants dans une grange privée à l’extrémité de la ville. Rien ne fut particulièrement difficile, mais ça serait mentir de dire que Zorian n’avait rien appris. Il y avait une différence entre posséder des savoirs académiques et les utiliser dans des situations concrètes.

« Et voilà, » dit l’homme au comptoir en tendant à Zorian son badge. Il avait une apparence très anodine, mais Zorian pouvait sentir une formule de sort très complexe y avait été intégrée lorsqu’il passa ses doigts sur la surface. Il devrait un jour en démonter un pour voir comment ça marchait. « Vous pouvez postuler à tout type de travail avec ça, et pas juste les travaux officieux comme ceux sur le panneau. Beau travail, d’ailleurs. Cela faisait un moment que quelqu’un avait parcouru la ville en aidant les gens comme ça. »

« Je ne l’ai pas fait par altruisme, » marmonna Zorian.

« Oh, je sais bien, » dit l’homme. « Mais il y a beaucoup de mages qui considéreraient de tels travaux comme indignes d’eux, et refuseraient de les faire, juste par principe. »

« C’est vrai que la plupart sont des choses que les civils peuvent faire par eux-mêmes, » admit Zorian. « Et sans vouloir vous vexer, pourquoi vous ne donnez pas un coup de main, s’il est si important de le faire ? Je doute que la guilde ait donné ce poste de représentant en région à un non mage. »

« Haha ! » L’homme rit, pas du tout vexé par la réponse de Zorian. « En fait j’aide… quand j’en trouve le temps. Ce boulot est bien plus dur qu’il n’y paraît, croyez-moi. Et puis, même si ces travaux ne sont pas urgents, la plupart d’entre eux demanderaient de gros efforts et beaucoup de temps sans magie, alors que même un mage tout jeune comme vous peut les résoudre en moins d’une heure grâce à quelques sorts. Donc ouais, vous n’avez peut-être pas sauvé le monde ces derniers jours, mais les gens que vous avez aidées sont certainement très reconnaissants que vous ayez rendu leur vie un peu plus facile. Les habitants ont gagné du temps, vous avez fait de l’argent facile, et moi j’ai pu me débarrasser de certaines de mes obligations les plus ennuyantes. Tout le monde y gagne, non ? »

« Mouais, » répondit Zorian sans conviction.

« Et donc… vous avez un job spécifique qui vous attend ou vous en cherchez un ? » demanda l’homme.

« Rien de spécifique, » répondit Zorian. « Je pensais me balader un moment et voir ce que je trouve. »

« Ah, je vois. Eh bien, je peux vous recommander quelques endroits si vous êtes intéressé. »

« Bien sûr, » dit-il en haussant les épaules. « Ça ne me coûterait rien d’aller voir. »

« Ou alors, si vous cherchez un boulot qui paye bien mieux que ce que vous avez fait ces derniers jours, je vous recommande d’aller au nord, vers les Hautes-terres de Sarokia. Il y a toujours beaucoup de travail à la frontière, que ce soit en construction de bâtiment, chasse aux monstres, etc. C’est bien plus dangereux que de chasser de gros rats, bien sûr, mais ça rapporte bien plus. »

« Une idée intéressante, » dit Zorian. Le seul problème était que Cyoria était le principal tremplin des efforts d’extension vers les Hautes-terres. Zorian avait étudié plusieurs cartes, et il lui semblait difficile d’éviter Cyoria s’il voulait aller tellement loin au nord, et il voulait absolument éviter la ville pour le moment. « Vous savez, j’ai pas pu m’empêcher de remarquer que la Guilde des Mages a une politique d’implantation de colonies assez agressive dans les Hautes-terres de Sarokia. Vous en savez plus ? »

« Ah, eh bien, c’est à cause de tout le bordel avec le Fractionnement, vous voyez ? Les États Successeurs essayent toujours de se comparer les uns aux autres, et ils cherchent constamment des avantages leur permettant de dominer leurs ennemis. Eldemar a un bel accès aux terres sauvages du nord, donc il serait stupide de ne pas en profiter. Il s’agit apparemment d’un endroit riche en ressources naturelles, magiques ou non. »

Zorian discuta avec l’homme pendant plus d’une heure, s’informant sur la région et sur ses options. Il ne voulait pas vraiment s’installer quelque part lors de ce recommencement, mais il se dit qu’il essayerait probablement à l’avenir quelques-unes des options données par l’homme, donc il lui serait pratique d’avoir visité le coin au préalable pour pouvoir s’y téléporter directement.

Ainsi, pendant les deux semaines suivantes, Zorian parcourut la région en visitant plusieurs ateliers, bibliothèques alchimistes, herboristes, etc. Il alterna entre faire du simple tourisme et aider les villageois ou habitants qu’il rencontrait sur la route. Il ne s’arrêta pas son entraînement magique, mais en l’absence d’un but précis ou d’un répertoire de sorts comme ceux qu’il avait pu emprunter à la bibliothèque de l’académie, il se reposa sur les bases : les exercices de façonnages. En plus, la plupart des mages ruraux qu’il avait pu rencontrer partagèrent avec lui des nouveaux exercices de façonnages. Et contrairement à Xvim, qui lui avait simplement dit le résultat qu’il attendait, ces mages lui avaient donné des instructions détaillées sur quoi faire et dans quel ordre.

À la fin du mois, Zorian avait appris à peler la surface d’une bille, couche par couche, et comment faire de même avec des pommes et d’autres fruits. Il savait également maintenant comment couper du papier en tirant son doigt sur la ligne de coupe, comment créer une légère ondulation à la surface de l’eau sans la toucher, comment faire léviter une masse d’eau et la façonner en une sphère parfaite avant de la geler, et finalement comment dessiner par télépathie des formes géométriques dans le sable. Il ne maîtrisait pas ces exercices au sens que Xvim donnait à ce mot, mais heureusement, Xvim était très loin de lui et il était passé à l’exercice suivant dès qu’il avait le sentiment d’en avoir travaillé un suffisamment. Comme quoi, les exercices de façonnage étaient bien moins chiants quand il ne devait pas les faire encore et encore jusqu’à la perfection.

Il continua également de travailler sur ses pouvoirs de l’esprit. Ils étaient extrêmement importants pour lui, car sans eux, il n’aurait jamais survécu à sa rencontre avec Robe Rouge. Il prévit de mettre un jour en route son plan d’utiliser la boucle temporelle pour échanger progressivement ses connaissances avec plusieurs colonies aranéas, mais il ne pouvait pas encore le faire. C’était bien trop tôt, les souvenirs des aranéas et de leur disparition étaient encore bien trop frais dans sa tête. À la place, il décida d’utiliser son empathie sur chaque personne qu’il rencontrait et essaya de se connecter aux esprits de divers animaux. Il aimait tout particulièrement se balader près de cours d’eau ou d’étangs pour prendre le contrôle des libellules qui s’y trouvaient. Il leur faisait faire des figures acrobatiques autours de lui. Les insectes avaient des esprits si rudimentaires qu’il lui était excessivement facile de prendre contrôle d’eux, même s’il lui fallut un peu plus de temps pour vraiment les diriger comme il le souhaitait, sachant qu’il ne pouvait pas en contrôler plus de trois en même temps.

Les jours passèrent. La plupart du temps il réussit à s’occuper suffisamment l’esprit pour ne pas déprimer, mais toutes ses angoisses et son sentiment d’impuissance revenaient avec force tous les soirs quand il se préparait à se coucher. Chacun de ses plans lui semblait creux, voués à l’échec. Il n’était pas suffisamment puissant. Il ne savait pas assez de chose. Robe Rouge avait des années et des années d’expérience en plus que lui, et cela ne changerait jamais.

Alors que la fin du recommencement approchait, son humeur se détériorait. Il avait réussi à éviter une seconde confrontation cette fois-ci, mais quid du suivant ? Se réveillerait-il dans un silence étrange, avant d’apprendre que Robe Rouge avait retrouvé sa famille après qu’il était parti et les avait transformés en coquilles vides d’âme ?

Durant la dernière nuit, Zorian ne parvint pas du tout à dormir et se contenta de regarder le ciel étoilé depuis une petite colline isolée qu’il avait découvert lors de ses voyages, utilisant distraitement ses pouvoirs mentaux pour repousser les moustiques pendant qu’il était perdu dans ses pensées.

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il sentit une douleur intense provenir de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonjou– Hé ! » glapit Kirielle lorsque Zorian la prit violemment entre ses bras. « Qu’est-ce que tu fais Zorian ?! Laisse-moi, sale brute ! »

« Toujours la même Kirielle, » soupira Zorian de façon théâtrale. Un sourire se dessina sur son visage. « Descends de mon lit avant que je ne te fasse un plus gros câlin ! »

Sa famille allait bien, et comme lors de la boucle précédente, Robe Rouge n’était pas là. C’est pourquoi Zorian était de bien meilleure humeur en montant à bord du train pour débarquer à Nigelvar. Par contre, cette fois-ci, il ne prit la peine de récupérer un badge : c’était bien trop cher et de toute façon, personne n’avait demandé à le voir. Il se téléporta simplement au dernier endroit qu’il avait visité lors de la boucle précédente et poursuivit ses périples.

Zorian remarqua qu’être un mage dans ces régions périphériques était très différent d’être un mage à Cyoria. Sans les quantités massives de mana ambiant provenant du Trou, la conservation du mana était en fait un véritable problème : même les exercices de façonnage parvenait à vider ses réserves après quelques heures, alors qu’à Cyoria ses seules limitations étaient sa patience et les différentes obligations qui lui grappillaient du temps libre. C’était donc également l’une des raisons pour lesquelles il préférait se concentrer sur les exercices de façonnage plutôt que sur le lancer de sorts à proprement parler.

La bibliothèque de l’Académie commençait également à lui manquer. Il avait longtemps pensé que sa réputation était exagérée, mais c’était seulement maintenant qu’il ne pouvait plus parcourir ses étagères remplies d’ouvrages à chaque fois qu’il rencontrait un problème qu’il réalisa à quel point elle était pratique. Elle avait de nombreuses lacunes dans les domaines un peu exotiques, mais sa sélection en sorts basiques et en livres sur les sujets communs était inégalée. Ici, en province, il était vraiment difficile de trouver un livre de sorts contenant le sort exact qu’un mage recherchait. Il y en avait, mais ils n’avaient que les choses les plus basiques, et si l’on souhaitait avoir des détails dans des domaines plus rares, on était immédiatement redirigé vers d’autres colonies ou des collections privées, par exemple.

Il réalisa également que les sorts de détection de magie étaient bien plus utiles qu’il ne l’avait imaginé. En dehors de Cyoria, ils faisaient clairement apparaître les objets et créatures magiques, alors qu’à l’académie, les sorts à portée trop large retournaient bien souvent des faux-positifs, et il était nécessaire d’utiliser des versions très spécialisées pour obtenir de bons résultats.

Dans l’ensemble, il commençait à comprendre pourquoi les mages avaient tendances à se rendre vers Cyoria ou les autres villes situées sur des puits à mana. Ce genre d’endroit rassemblait en un seul lieu énormément de ressources qui étaient difficiles à obtenir ailleurs.

Zorian poursuivit son voyage. Il était déterminé à visiter toutes les grandes villes du pays, ne serait-ce que pour pouvoir s’y téléporter quand il le voulait, et il envisageait sérieusement traverser tout le continent. La seule chose qui le retenait était que les déplacements internationaux étaient une véritable galère, alors qu’il faisait tout ça pour se détendre et pas pour se disputer avec les gardes-frontières sur des sujets d’autorisations.

Un nouveau recommencement passa, et Robe Rouge ne s’était toujours pas montré. Zorian s’autorisa enfin à se détendre pleinement. Si après trois recommencements, Robe Rouge n’avait toujours pas réussi à trouver Zorian, alors il ne le trouverait probablement jamais. Il n’était donc pas un détective de talent, c’était bon à savoir. Revigorés par ces nouvelles réjouissantes, et sachant qu’il l’avait échappée belle, Zorian commença sérieusement à considérer ce qu’il allait faire.

Il avait besoin de contacter Zach, mais ce n’était pas une priorité. Ce dernier n’avait probablement aucune information crucial qui l’aiderait à comprendre comment la boucle temporelle fonctionnait, et Zorian ne savait de toute façon pas comment le retrouver. Ils étaient voués à se rencontrer à nouveau, et Zorian ne comptait plus jouer l’idiot quand cela arriverait, mais il n’allait pas perdre son temps à chercher un garçon qui ne souhaitait probablement pas être retrouvé. Et puis, ce n’était pas comme s’il n’avait rien d’autre à faire. Il devait absolument maîtriser un certain nombre de talents avant de retourner à Cyoria et chercher Zach : il devait en apprendre davantage sur la magie de l’âme, et il devait affûter sa magie de l’esprit pour en faire un véritable outil ou une arme comme les aranéas. Il devait également améliorer son aptitude au combat jusqu’à pouvoir affronter Robe Rouge sans être ridicule.

Sa priorité numéro une était évidente : il devait au moins savoir comment contrer la magie de l’âme s’il ne voulait pas être à nouveau pris par surprise lorsqu’il reverrait Robe Rouge. De préférence, il voulait également comprendre ce que ce dernier avait fait exactement aux aranéas, et si possible, l’inverser. Il avait toujours la liste que Kael lui avait donné de personnes qui pourraient éventuellement l’aider à ce niveau-là, et heureusement, elles se trouvaient toutes en dehors de Cyoria.

Le second point sur sa liste de priorité tait tout aussi crucial. Quelles que furent les connaissances que la matriarche avait accumulé sur la boucle temporelle sans lui en parler, elle les avait probablement arrachées de l’esprit de quelqu’un. Quelqu’un qui n’était pas Robe Rouge, plus probablement une poignée de personnes qui n’étaient pas conscientes de la boucle mais qui tenaient chacune une petite pièce du puzzle. S’il arrivait à identifier ces personnes-clés et lire leurs pensées, il pourrait éventuellement comprendre quel était le secret de la boucle. En d’autres mots, il avait besoin de s’améliorer drastiquement en magie de l’esprit, et au diable les problèmes éthiques. Il ne pensait pas pouvoir y arriver par lui-même, donc il allait devoir contacter d’autres toiles aranéennes pour cela.

Enfin, il s’était montré désastreusement impuissant face à Robe Rouge, et si ce dernier n’avait pas commis d’erreurs aussi grosses, il aurait perdu lamentablement. Il lui fallait de meilleurs pièges et tactiques d’embuscades, une meilleure aptitude au combat, et des sorts de déplacements afin de pouvoir battre en retraite ou s’échapper lorsque tout le reste avait échoué. D’après ce qu’il savait, la meilleure manière de s’améliorer était de l’entraînement, c’est-à-dire vadrouiller et chercher les problèmes. Sauf que ça lui demandait d’ignorer complètement tout ce que son instinct lui disait.

Mais il allait devoir le faire. Il se dit que se rendre dans le Donjon et prendre quelques le temps de quelques recommencements pour visiter les étendues sauvages du nord était un bon début, et qu’il déciderait quoi faire ensuite.

Ainsi, après avoir défini ces différents buts, il décida que son troisième recommencement post-aranéas allait être plus méthodique que ses précédents. Après avoir marqué sur une carte les habitations des associés de Kael, il choisit comme nouvelle destination une ville de taille moyenne appelée Knyazov Dveri. Cette ville était proche des terres sauvages du nord, et possédait un accès au Donjon, donc il y trouverait suffisamment d’occasions de polir ses talents au combat. Elle était également située sur un puits à mana de rang 2, ce qui était plutôt de basse qualité, mais toujours mieux que rien. Finalement, elle se trouvait à peu près au centre du réseau d’associés de Kael, donc il pourrait se rendre facilement chez chacun d’eux si celui qui se trouvait en ville s’avérait ne lui être d’aucune utilité. Il semblait vraiment à Zorian que Knyazov Dveri était le parfait endroit pour commencer.

Le lendemain, il se téléporta aussi près qu’il le pouvait avant de faire le reste du chemin à pied.


Cet article comporte 12 commentaires
    1. Je ne sais pas à quoi tu penses en parlant de « préface », mais si tu veux parler de la preview, j’ai jugé préférable de ne pas en mettre sachant que la suite est à peine dans quelques jours

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