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Mother of Learning, chapitre 6


Traducteur : Mithestral


Chapitre 6 : Concentre-toi et réessaye

Zorian regarda les champs s’étendant jusqu’à l’horizon, le silence du compartiment n’étant brisé que par le bruit du train sur les rails. Il pouvait sembler calme et détendu, mais il ne s’agissait qu’une façade.

Simuler une attitude stoïque pouvait sembler un peu idiot, mais au fil des années, Zorian avait remarqué que s’entraîner à paraître calme depuis l’extérieur l’aidait également à se calmer intérieurement plus facilement. Il avait besoin de toute l’aide qu’il pouvait obtenir en ce moment, car il était sur le point de paniquer comme un poulet auquel on venait de couper la tête.

Pourquoi est-ce que ça avait recommencé ? La première fois, il était certain que c’était la liche qui avait été la responsable. Le sort l’avait touché, et il s’était réveillé dans le passé. Cause et effet. Il n’avait pas été frappé par un sort mystérieux cette fois-ci, à moins que quelqu’un n’eut pénétré son compartiment pendant qu’il était en train de dormir, ce qu’il trouvait très peu probable. Non, il s’était juste endormi avant de se réveiller dans le passé, comme s’il s’agissait de la chose la plus normale du monde.

Cela eut au moins le mérite de révéler certains détails qui lui avaient semblé curieux jusque-là. Après tout, pourquoi une liche aurait-elle lancé un sort de voyage temporel sur lui ? Cela semblait particulièrement contre-productif, avec toute l’histoire de l’invasion de Cyoria. D’un autre côté, le voyage dans le temps semblait une conséquence bien trop puissante pour n’être qu’un effet secondaire, et il doutait fortement que la liche avait lancé un sort dont elle ignorait la portée. Même un néophyte comme lui savait que c’était une très mauvaise idée d’utiliser un sort qu’il ne comprenait pas. Le lanceur de sorts mort-vivant n’aurait jamais atteint ce niveau s’il était prêt à faire ce genre de choses pour deux gamins à terre et mourants. Non, il y avait une explication bien plus simple : la liche n’était pas la responsable de ses problèmes de voyage temporel. Elle avait vraiment essayé de les tuer. ‘Les’, pluriel, car Zach avait également été la cible du sort. Ce même Zach qui s’était montré soudainement incroyablement doué dans toutes les matières. Ce même Zach qui s’était baladé dans la ville, armé jusqu’aux dents, à lancer de la magie de combat qui était largement hors de portée de n’importe quel autre étudiant. Ce même Zach qui avait régulièrement fait des remarques très curieuses…

Peut-être était-ce Zach, et pas la liche, qui avait lancé le sort de voyage temporel ?

Si Zach était un voyageur temporel, cela expliquerait ses compétences exceptionnelles et ses progrès soudains en cours. Puisque cette méthode de voyage temporel semblait envoyer l’esprit d’une personne dans une version plus jeune de leur corps, Zach pouvait être bien plus âgé qu’il n’y paraissait. Zorian se rappela de plusieurs remarques de Zach qui lui faisaient penser qu’il avait revécu cette période en particulier de nombreuses fois. Un mage ayant des décennies d’expérience et connaissant le futur trouverait évidemment que les cours de troisième année étaient ridiculement faciles.

Si Zach avait vraiment été le lanceur du sort de voyage dans le temps, pourquoi Zorian avait-il été également affecté ? Il pouvait s’agir d’un accident. Zorian savait en effet qu’agripper un mage en train de lancer un sort de téléportation permettait d’être téléporté en même temps que le lanceur. Mais cela n’expliquait pas pourquoi Zorian revivait ce mois une seconde fois. Zach ne s’était pas montré pendant un mois entier, et n’avait donc pas eu l’occasion de lancer le moindre sort sur lui.

Il ne savait pas quoi en penser. Avec un peu de chance, Zach serait là cette fois-ci.

« Nous arrivons à Korsa , » annonça une voix de robot dans les hauts parleurs. Un second grésillement répéta : « Je répète, nous arrivons à Korsa. Merci. »

Quoi, déjà ? Il regarda à travers la fenêtre pour confirmer à l’aide du panneau blanc et bleu qu’il était bien arrivé à cette plaque tournante commerciale. Il fut à moitié tenté de descendre du train pour passer le mois entier à s’occuper pour essayer d’oublier cette histoire de voyage temporel, mais écarta rapidement l’idée. Manquer le début de l’année de cette façon serait vraiment irresponsable et contre-productif, même si l’idée de refaire un mois de cours identiques était tout sauf attirante. Il y avait bien la possibilité qu’il retourne dans le passé une troisième fois, mais ce n’était pas quelque chose sur lequel il devait compter. Le sort ne pouvait pas continuer à le renvoyer dans le passé indéfiniment, après tout. Il allait tomber à court de mana à un moment ou à un autre. Et ce moment se rapprochait, puisque le voyage temporel devait consommer pas mal de mana.

… Pas vrai ?

« Heu… »

Zorian émergea enfin de ses réflexions et remarqua le garçon qui le regardait depuis l’extérieur du compartiment, la tête dans l’ouverture de la porte. Il avait choisi spécifiquement ce compartiment parce qu’il avait été complètement vide pendant sa… deuxième vie. Après avoir abandonné la fille au col montant vert, il décida d’anticiper la chose et de prendre ce compartiment dès le départ. Apparemment, ce n’était pas si simple. Il supposa que sa présence attira le garçon. Certaines personnes appréciaient effectivement la présence d’autres personnes, et évitaient les compartiments vides.

« Oui ? » répondit poliment Zorian, espérant que le jeune homme ait une question au lieu de vouloir s’installer dans son compartiment.

Il se trompait.

« Ça vous dérange si je m’assois ici ? »

« Non, allez-y » répondit Zorian, se forçant à sourire au garçon. Punaise.

Le garçon lui rendit son sourire, et se hâta de rentrer ses bagages. Beaucoup de bagages.

« Vous êtes en première année, pas vrai ? » demanda Zorian, incapable de se taire. Ainsi s’envolait son plan de garder le silence, pour que l’atmosphère devienne si gênante que le garçon parte de lui-même. Oh, tant pis.

« Ouais, » admit le garçon. « Comment vous avez deviné ? »

« Vos bagages, » remarqua Zorian. « Est-ce que vous réalisez que l’académie est très éloignée de la gare centrale ? Vos bras vont vous lâcher avant d’arriver là-bas. »

Le garçon cligna des yeux. Il n’était vraiment pas au courant. « Heu, c’est pas si terrible, pas vrai ? »

Zorian haussa les épaules. « Tu ferais mieux de prier pour qu’il ne pleuve pas. »

« Ha Ha, » ria nerveusement le garçon. « Je suis sûr que je ne suis pas si malchanceux. »

Zorian sourit bêtement. Ah, les bénéfices de connaître le futur. Ou était-ce avoir du recul ? Les langues n’avaient vraiment pas été créées avec la possibilité du voyage temporel en tête.

« Ah ! Je ne me suis pas présenté ! » s’exclama le garçon. « Je suis Byrn Ivarin. »

« Zorian Kazinski. »

Les yeux de Byrn s’illuminèrent instantanément. « Comme – »

« Comme Daimen Kazinski, oui » dit Zorian, trouvant la fenêtre tout d’un coup très intéressante.

Le garçon le regarda avec l’air d’attendre quelque chose, mais s’il s’attendait à ce que Zorian en dise plus sur le sujet, il allait être grandement déçu. La dernière chose dont Zorian voulait parler était son grand frère.

« Donc, heu, vous êtes de la famille de Daimen Kazinski, ou il ne s’agit juste que d’une coïncidence ? » demanda-t-il après un long silence.

Zorian prétendit ne pas l’entendre, et récupéra son cahier qui se trouvait sur le siège d’à côté avant de l’étudier attentivement. Il était presque complètement vide, puisque toutes ses notes à propos de l’invasion et du mystère de ses ‘souvenirs du futur’ avaient disparu, perdues dans un futur qu’il avait laissé derrière lui. Il ne s’agissait pas d’une perte importante, puisque la grande majorité de ses notes s’était révélée inutiles ; les suppositions creuses et les pistes sans issues ne l’avaient pas aidé à résoudre ce mystère. Il écrivit quand même quelques détails dont il se rappelait de ses précédentes notes, comme le sort qu’avait psalmodié la liche avant de le tuer. Oui, Zach était bien responsable de tout ça, mais il ne pouvait pas en être certain

Zorian jugea que le silence avait duré suffisamment longtemps pour devenir gênant, et leva les yeux de son carnet pour regarder le garçon d’un air confus.

« Heu, tu as dit quelque chose ? » prétendit-il, fronçant légèrement les sourcils pour faire croire qu’il n’avait vraiment pas entendu un seul mot de la question posée.

« Heu, rien, » abandonna Byrn. « Ce n’était pas important. »

Zorian fit un sourire sincère. Au moins le garçon avait reçu le message.

Il discuta pendant un long moment avec Byrn, même s’il se contentait essentiellement de répondre à ses questions sur les cours de première année. Au bout d’un moment il s’en fatigua, et se prit à nouveau d’intérêt pour son carnet, espérant que le garçon capte à nouveau le message.

« Qu’est-ce qu’il a d’intéressant, ce cahier ? » demanda-t-il. Soit il n’avait pas visiblement pas compris le message, soit il l’ignorait délibérément. « Ne me dis pas que tu es déjà en train d’étudier ? »

« Non, ce n’est que des notes de recherche personnelle, » dit Zorian. « Je suis un peu dans une impasse et ça me frustre. J’arrête pas d’y penser. » Surtout quand la seule alternative était de parler à un première année très indiscret.

« La bibliothèque de l’académie – »

« C’est la première chose que j’ai essayé, » soupira Zorian. « Je ne suis pas stupide, tu sais ? »

Le garçon leva les yeux au ciel. « Tu as cherché toi-même les livres ou tu as demandé à la bibliothécaire de t’aider ? Ma mère est une bibliothécaire, et ils ont ces sorts de divination qui leur permet de trouver en quelques minutes des livres qui te prendrait des années à dénicher par toi-même. »

Zorian ouvrit la bouche avant de la fermer. Demander de l’aide à la bibliothécaire, hein ? Ok, peut-être était-il bien stupide.

« Eh bien, ce n’est pas vraiment un sujet sur lequel j’aimerais embêter la bibliothécaire, » essaya Zorian. Ce qui était vrai, mais il savait qu’il demanderait de toute façon. « Peut-être pourrais-je trouver les sorts de divinations dont tu parles dans le registre des sorts ? Mais en fait non, s’ils sont similaires aux autres sorts de divinations, le problème c’est de les utiliser et de les interpréter correctement, pas les incanter… »

« Tu peux toujours essayer de trouver du travail à la bibliothèque, » suggéra le garçon. « Si la bibliothèque de l’académie fonctionne comme celle de ma mère, ils sont constamment désespérés d’avoir de l’aide. Et ils enseignent à leurs employés comment utiliser ces sorts, bien sûr. »

« Vraiment ? » demanda Zorian, intrigué par l’idée.

« Ça vaut le coup d’essayer, » répondit-il, haussant les épaules.

Zorian arrêta d’éviter la discussion pendant le reste du trajet. Byrn avait clairement gagné son respect.

« Bien sûr ! Nous recherchons toujours de l’aide ! »

Eh bien… c’était facile.

« On ne peut pas vraiment vous payer beaucoup, vous comprenez ? Ce gnome misérable qui est notre directeur a encore diminué notre budget ! Mais nous sommes très flexibles sur le temps de travail, et l’ambiance est plutôt sympathique… »

Zorian attendit patiemment que la bibliothécaire dise tout ce qu’elle voulait. Au premier regard, cette femme d’un certain âge n’avait pas de trait particulier, mais dès qu’il commença à lui parler, il remarqua que les apparences étaient trompeuses. Elle avait une personnalité joyeuse et il y avait cette aura indescriptible d’énergie qu’elle transmettait. Rien que le fait de se tenir à côté d’elle faisait ressentir à Zorian le même genre de pression qu’il ressentait quand il était coincé dans des foules, il devait lutter contre son instinct pour ne pas s’éloigner.

« Si je comprends bien, vous n’avez pas beaucoup de demande de gens pour travailler ici ? » essaya Zorian. « Pourquoi ? Je m’attendais à devoir me battre bec et ongle pour travailler dans un endroit pareil. C’est une bibliothèque célèbre. »

Elle se racla la gorge, et Zorian pouvait jurer qu’il avait senti la dérision et une once d’amertume dans ce son apparemment innocent. « Le règlement de l’académie nous impose de ne recruter que des mages du premier cercle ou plus. La plupart des certifiés et diplômés ont des options mieux payées et plus prestigieuses que cette bibliothèque… » Elle lui montra les étagères de la main. « Ce qui nous force à n’engager que des étudiants. Qui sont… »

Elle s’arrêta brusquement et cligna des yeux, comme si elle venait de se rappeler de quelque chose. « Mais arrêtons de parler de cela ! » dit-elle en se frappant dans les mains. « À partir d’aujourd’hui, vous êtes l’un des assistants bibliothécaires, félicitation ! Si vous avez des questions, je serais ravie d’y répondre. »

Zorian dut employer une volonté surhumaine pour ne pas lever les yeux au ciel. Il n’avait jamais signé quoique ce soit, mais avait simplement demandé s’il existait une possibilité de travailler… et elle devait le savoir. Mais bon, c’était vrai qu’il voulait le job, et pas juste parce qu’il espérait apprendre quelques sorts pratiques et traduire le sort de la liche. Il suspectait que les employés de la bibliothèque avaient accès à des zones dont l’accès lui serait normalement refusé en tant que mage du premier cercle, et il s’agissait d’une tentation à laquelle il ne pouvait pas résister.

« Première question, » dit Zorian. « Quel est mon rythme de travail ? »

Elle cligna des yeux, visiblement surprise. Elle s’attendait à ce qu’il la critique pour l’avoir embauché sans qu’il ne donne son accord. « Eh bien, quand pouvez-vous venir ? Entre les cours, les révisions et les autres activités, la plupart de nos employés étudiants ne viennent travailler qu’une ou deux fois par semaine. Combien de temps pouvez-vous accorder à la bibliothèque ? »

« Les cours sont plutôt faciles pour l’instant, » dit Zorian. « On fait surtout des révisions de seconde année, ce que je connais sur le bout des doigts. Sauf cas exceptionnel, je devrais pouvoir venir quatre fois par semaine. Je suis plutôt libre le week-end, si vous avez besoin d’aide à ce moment-là.

Zorian se réprimanda mentalement pour avoir parlé de cette façon : les cours n’avaient même pas encore commencé, comment pouvait-il en connaître le contenu ? Heureusement, la bibliothécaire ne sembla pas relever sa bourde. Au contraire, ses yeux s’illuminèrent en entendant les disponibilités de Zorian et elle commença à crier.

« Ibery ! Je vous ai trouvé un nouveau partenaire ! »

Une fille aux lunettes portant une flopée de livres sortit de la pièce adjacente pour se rendre au bureau d’accueil et voir ce qu’il se passait. Oh. Il s’agissait de la fille au col montant vert (elle était même en train de le porter) avec qui il avait partagé un compartiment dans le train…

… Sauf que cette fois-ci, il avait choisi un compartiment de l’autre côté, et ils ne s’étaient donc jamais rencontrés. Bon, ça n’aurait pas eu d’importance de toute façon.

« Je pense que des présentations sont de rigueur, » dit la bibliothécaire. « Je suis Kirithishli Korisova, l’une des rares bibliothécaires de cet endroit. Cette jolie jeune fille, » elle se tourna vers la fille au col montant qui rougit à cause du compliment et serra encore plus les livres contre sa poitrine, « est notre interne, Ibery Ambercomb. Elle est une véritable abeille ouvrière. Ibery travaille ici depuis l’an dernier, et je ne sais pas comment on ferait sans elle. Ibery, voici Zorian Kazinski. »

La fille réagit à l’évocation du nom. « Kazinski, comme… »

« Oui, comme le petit frère de Daimen Kazinski, » répondit Zorian qui ne put réprimer un soupir.

« Heu… »

« En fait, je suis assez certaine qu’elle pensait à votre autre frère, » dit Kirithishli d’un sourire gêné. « Elle est en classe avec Fortov, et elle a un peu le béguin pour lui… »

Elle était comme une dizaine d’autres filles. Fortov n’était jamais en manque de filles se jetant sur lui.

« Madame Korisova ! » protesta Ibery.

« Oh, détendez-vous, » dit Kirithishli. « Bref, Zorian va travailler avec nous de manière assez fréquente. Allez lui montrer en quoi consiste le travail. »

Et juste comme ça, Zorian fut embauché à la bibliothèque. Seul le temps lui dirait s’il y perdait son temps.

Comme la dernière fois, Zach n’était pas venu en cours. Zorian s’y attendait à moitié, mais n’en était pas moins ennuyé. Cela le conforta dans l’idée que Zach était lourdement impliqué dans cette histoire, mais son absence l’empêchait de l’interroger. Qu’était-il censé faire, maintenant ?

D’ailleurs, était-il censé faire quoique ce soit ? La dernière fois, il avait agi dans l’idée que s’il ne faisait pas quelque chose au sujet de l’invasion, personne ne le ferait. Après tout, il était le seul à avoir des souvenirs du futur. Par contre, si ses suppositions étaient correctes, Zach avait probablement voyagé dans le temps spécifiquement pour arrêter l’invasion. Quelle autre raison aurait-il pu avoir pour refaire cette période en particulier ? En plus, il s’était baladé en ville pendant l’assaut, et avait tué des envahisseurs… Peut-être y avait-il un mage voyageur du temps expérimenté qui était déjà en train de régler le problème ? Et peut-être que s’il faisait quelque chose, il gênerait cette personne ?

Le problème avec cette idée était qu’il ne s’agissait que d’une supposition, et il ne savait pas si elle était vraie ou non. S’il ne faisait rien, il se condamnait lui-même et le reste de la ville, juste parce qu’il se reposait sur un garçon en qui, soyons franc, il n’avait pas vraiment confiance. Zach lui rappelait un peu trop ses frères. En plus, Zach n’avait-il pas perdu face à la liche ? Eh bien si.

Comme il ne savait pas comment résoudre le mystère dans lequel il avait été plongé, ni même par où commencer, Zorian se lança à corps perdu dans ses études et son travail à la bibliothèque. Bien sûr, comme il revivait pour la troisième fois ce mois, le seul problème qu’il rencontrait avec ses études était avec Xvim, qui disait continuellement que sa maîtrise de l’exercice du stylo tournant (comme l’appelait affectueusement Zorian) était abominable et qu’il devait recommencer encore et encore et encore. À l’inverse, le temps passé à la bibliothèque était… intéressant, même si pas vraiment de la façon dont il l’espérait.

Il n’avait pas encore appris de sorts, même s’il soupçonnait que c’était parce qu’il avait bien d’autres choses plus urgentes à apprendre avant que Kirithishli ou Ibery prenne le temps de lui enseigner les divinitations. Pour dire simplement, il n’était pas très bon. Son travail pouvait sembler facile ; il s’agissait de ranger ou de chercher les livres, mais il était rendu excessivement compliqué par les nombreux protocoles et l’ultra-important plan de classement des livres. Zorian avait voulu démontrer une efficacité basique au travail avant de demander des faveurs, mais au bout de deux semaines il commença à comprendre qu’il lui faudrait probablement plusieurs mois avant d’atteindre ce niveau, des mois qu’il n’avait pas. Le festival de l’été se rapprochait.

C’est pourquoi il décida d’interpeller Kirithishli après qu’elle le libéra pour le reste de la journée pour lui parler des fameuses divinations de livre. Ibery s’attarda également, faisant semblant d’être occupée pour secrètement les écouter. Pour quelqu’un d’aussi timide, elle était vraiment curieuse !

« J’aurais aimé vous demander une faveur, » commença Zorian.

« Allez-y, » dit Kirithishli. « Vous nous avez beaucoup aidé, donc je serais heureuse de rendre la pareille si j’en ai la capacité. Nous ne trouvons pas souvent des employés aussi compétents que vous. »

« Hein ?! » répondit-il, choqué. « Compétent ? Je comprends à peine ce que je fais ! Sans votre aide et celle d’Ibery, tout ce que je ferais serait d’errer dans la bibliothèque comme un poulet sans tête. »

« C’est pourquoi je vous ai apparié à Ibery, pour apprendre. Et je peux vous assurer que vous apprenez très vite ! En tout cas, plus vite que je ne l’avais fait lorsque j’avais commencé ce travail, ça c’est sûr. Pour être honnête, d’habitude je ne donne aux nouveaux que les tâches les plus simples mais fastidieuses, mais puisque vous êtes bien plus investi que les autres, je vous ai donné certaines missions avancées. »

« Ah, » dit Zorian après un bref silence. « Je suis flatté. » Et il l’était vraiment. « En fait, je me demandais, à propos de vos divinations pour trouver des livres… Je faisais des recherches sur un sujet assez obscur et je n’avance pas. »

« Ah ! » dit Kirithishli en se frappant le front. « Comment ai-je pu oublier cela ? Bien sûr que je vais vous enseigner ces divinations ! Tous nos employés de longue durée ont le droit de les apprendre. Ils sont un peu délicats à utiliser par contre, donc il vous faudra un moment pour apprendre à les manipuler correctement. Ibery vous montrera. Mais vous pouvez toujours me dire ce que vous recherchez, et je ferai de mon mieux pour vous aider. Je connais cette bibliothèque comme le fond de ma poche, vous savez ? »

Zorian pesa le pour et le contre de lui montrer le chant de la liche, car il soupçonnait qu’il s’agisse d’un sujet sur lequel il pouvait se mettre dans le pétrin juste en posant quelques questions, mais il n’avait pas d’autre choix. Il savait que pour apprendre ces divinations, il lui faudrait plusieurs mois, des mois qu’il n’avait pas. Il sortit son cahier et arracha la page correspondante pour la donner à Kirithishli.

Cette dernière fronça les sourcils en voyant le texte. Ibery arrêta de prétendre ne pas être intéressée et se plaça derrière elle pour regarder elle aussi le bout de papier.

« C’est un langage inconnu, » expliqua Zorian. « Je ne sais même pas duquel il s’agit… »

« Mmh, délicat, » remarqua Kirithishli. « Trouver une référence écrite en se basant sur une transcription phonétique d’un mot que l’on ne comprend même pas est vraiment compliqué, même avec les divinations. Je pense qu’il serait plus simple pour vous de trouver un expert en langues pour vous aider, s’il s’agit de quelque chose d’important. »

« Tu pourrais essayer Zenomir, » souffla Ibery.

« Notre prof d’histoire ? » demanda Zorian, incrédule.

« Il enseigne également la linguistique, » expliqua Ibery. « C’est un polyglotte. Il parle 37 langues différentes. »

« Woah. »

« Ouais, » acquiesça Ibery. « Il devrait au moins pouvoir te dire de quel langage il s’agit, même s’il n’arrive pas à le traduire. Si tu le lui demandes gentiment, je doute qu’il refuse de t’aider. »

Intéressant.

« Ah, monsieur Kazinski, que puis-je faire pour vous ? »

Zenomir Olgai était vieux. Très vieux. Il portait des robes bleues, de vrai robes comme les mages d’antan, et avait une longue barbe blanche très soignée. Malgré son âge avancé, il se déplaçait énergiquement et avait cette vivacité dans le regard que les gens de son âge n’avaient normalement pas ou plus. Zorian n’avait pas choisi l’option linguistique, mais il savait d’après le cours d’histoire que Zenomir était tout aussi enthousiaste à propos de ses cours que Nora Boole à propos des runes et des mathématiques, même si lui au moins comprenait que les élèves ne partageaient pas forcément sa passion.

« On m’a dit que vous pourriez m’aider pour une traduction ? » dit Zorian. « J’ai une transcription phonétique morcelée d’un langage qui m’est inconnu, et j’espérais que vous pourriez au moins me dire de quelle langue il s’agit. Ça ne ressemble à rien que j’ai pu rencontrer jusqu’à maintenant. »

Zenomir semblait très intéressé à l’idée d’un langage inconnu et prit hâtivement le morceau de papier que Zorian lui tendait. Il écarquilla les yeux à peine une seconde plus tard.

« Où avez-vous trouvé ça ? » demanda-t-il calmement.

Zorian se demanda intérieurement ce qu’il devait faire, et décida de raconter une partie de la vérité.

« J’ai été attaqué par quelqu’un il y a quelque temps. Il a utilisé un sort utilisant ce chant comme incantation. Je voulais juste savoir quel en était l’effet. »

Zenomir prit une profonde respiration et se pencha en arrière. « Vous avez eu de la chance que le sort ait échoué. C’est un genre de sort de magie de l’âme. »

« Magie de l’âme ? »

« Nécromancie, » clarifia Zenomir.

Zorian cligna des yeux. La nécromancie ? Eh bien, cela avait du sens pour la liche d’utiliser ce genre de sort, mais quel rapport y avait-il entre la nécromancie et le voyage temporel ? Aucun. Zach était donc bien la cause première de sa situation actuelle.

« Donc, c’est quoi ce langage en fait ? » demanda Zorian.

« Hm ? Oh ! Oui, le langage… c’est l’ancienne langue Majara, parlée par les nombreuses civilisations qui partagaient le continent de Miasina avec les Ikosiens avant la montée en puissance de ces derniers. De nombreuses ruines en Koth sont gravées avec cette langue, et malheureusement, c’est la langue utilisée pour la majorité des rituels les plus sombres et les sorts de nécromancie. Vous ne trouverez aucun livre à ce sujet en libre circulation, j’en ai bien peur. Mais reprenons le sujet de cet assaillant. Il a utilisé l’une des magies les plus sombres, et pour l’utiliser ainsi sur des étudiants de l’académie, il ne devait pas avoir de bonnes intentions. »

Même s’il ne pouvait plus faire marche arrière, Zorian décida tout de même de laisser de côté l’histoire du voyage temporel et inventa une histoire. Il expliqua à Zenomir qu’il avait surpris deux personnes parler d’un plan d’invasion de la ville pendant le festival d’été. Il avait initialement pensé à un genre de blague, mais quand les deux personnages encapuchonnés l’avaient remarqué, ils commencèrent à lui lancer des sorts dessus et Zorian avait craint pour sa vie. Zenomir sembla le prendre bien plus au sérieux que ce qu’il avait espéré, et lui dit de rentrer chez lui et de le laisser s’occuper du reste à partir de maintenant.

Huh. Ça s’est étonnament bien passé. Au moins, Zenomir ne l’avait pas traîné de force au poste de police pour faire une déposition, même s’il s’attendait à devoir réaliser quelque chose du genre dans un futur proche. Il faisait les cent pas dans sa chambre, incapable de trouver le sommeil. Il commençait à devenir très inquiet. Les dés étaient jetés, qu’il s’agisse d’une décision sage ou non, et tout ce qu’il pouvait faire maintenant était d’attendre les conséquences de ces actions. Pour lui, et pour tout le monde.

Quelqu’un frappa fortement à la porte pendant une ou deux secondes. Il ne connaissait personne frappant à la porte de cette façon.

« J’arrive ! » dit Zorian, soupçonnant qu’il s’agisse d’une personne venant lui parler de ce qu’il avait raconté à Zenomir. « Que puis-je- Urrk »

Zorian regarda bêtement la lame qui venait de lui transpercer la poitrine. Sa bouche s’ouvrit pour pousser un cri qui ne vint jamais. Il eut juste le temps de regarder son agresseur, un homme assez petit, vêtu de noir, et qui portait un masque blanc, avant que la lame ne soit douloureusement retirée puis réinsérée dans sa cage thoracique encore et encore et encore…

Sa vision se brouilla progressivement. Tout devint noir, et il était presque heureux de mourir, car être poignardé plusieurs fois dans la poitrine était incroyablement douloureux.

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il ressentit une douleur intense au niveau de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonj- ! »

Le bonjour de Kirielle fut interrompu lorsque Zorian se redressa immédiatement, les yeux écarquillés de peur, et à bout de souffle. Il avait été assassiné ! Ils l’avaient tué ! Il avait prévenu quelqu’un de l’attaque, et on l’avait tué le soir même ! Comment avaient-ils su si rapidement ?! Est-ce que Zenomir était dans le coup, ou étaient-ils juste très bien informés ?!

« Tu as fait un cauchemar ? » demanda Kirielle.

Zorian respira profondément, ignorant la douleur fantôme dans sa poitrine. « Ouais… un simple cauchemar. »

Zorian savait qu’il devrait se concentrer sur ce qu’Ilsa était en train de dire, mais son esprit n’arrivait juste pas à penser à autre chose que ce qu’il s’était passé. En réalité, il n’aurait pas du être si surpris du déroulement des événements. Une invasion de cette taille ne pouvait pas être gardée secrète sans un puissant allié au sein de la ville ou de l’académie, donc bien sûr qu’ils allaient remarquer qu’il avait averti quelqu’un ! En plus, si simplement prévenir les autorités était une solution envisageable, Zach l’aurait probablement déjà fait et Zorian ne revivrait pas ce mois pour la quatrième fois.

Il commençait à développer une once de respect pour ces…’recommencements’. C’était la deuxième fois qu’il mourrait alors qu’il n’avait refait le mois que trois fois. Il fallait admettre qu’il mourrait souvent. Après tout, Zach ne lui avait-il pas dit qu’il était constamment tué lors du premier tir d’artillerie, à moins qu’il ne fasse quelque chose ?

Il revint au monde réel quand il réalisa qu’Ilsa s’était arrêtée de parler et le regardait intensément d’un air interrogateur.

« Est-ce que vous allez bien ? » demanda-t-elle, et Zorian remarqua qu’elle regardait ses mains. Pourquoi est-ce que –

Oh.

Ses mains tremblaient. Il était probablement également très pâle, si la peau de ses mains en donnait une indication. Il se frotta les mains pendant quelques moments puis serra les poings pour retrouver le contrôle de ses membres.

« Pas vraiment, » admit-il. « Mais je le serai, bientôt. Vous n’avez pas à vous inquiéter. »

Elle l’observa encore une seconde avant d’acquiescer.

« Très bien, » dit-elle. « Souhaitez-vous que je vous téléporte à l’Académie ? J’ai du mal à vous imaginer prendre le train dans votre état. »

Zorian cligna des yeux, ne sachant que dire. Il détestait voyager en train, donc une offre comme celle-ci était une bénédiction, mais… pourquoi ?

« Je ne voudrais pas vous déranger… » essaya-t-il.

« Ne vous en faites pas, je m’y rendais de toute façon, » répondit-elle. « C’est le moins que je puisse faire pour être arrivée si tard chez vous et vous avoir privé de votre choix de mentor. »

Eh bien ça, c’était bien vrai. Xvim était vraiment un mentor horrible et inutile.

Zorian s’excusa quelques instants pour aller prévenir sa mère qu’il s’en allait, ce qui prit bien trop longtemps à son goût, car elle l’avait bombardé de questions sur la téléportation, soudainement inquiète pour sa sécurité. Il récupéra ensuite ses bagages et suivit Ilsa à l’extérieur. Il était en fait un peu excité à l’idée d’être téléporté, car il ne l’avait jamais fait. En fait, en temps normal, il serait incroyablement heureux, mais comme le souvenir d’avoir été poignardé à mort était encore tout frais, son enthousiasme était limité.

« Prêt ? » demanda-t-elle.

Il acquiesça.

« Ne vous en faites pas, les rumeurs sur les dangers de la téléportation sont assez exagérées, » le rassura Ilsa. « Vous ne pouvez pas vous bloquer à l’intérieur d’objets solides, le sort ne fonctionne pas de cette façon, et si quelque chose se passe mal, je le saurais immédiatement et dissiperais le sort avant que les ondulations dimensionnelles ne nous déchirent. »

Zorian fit la grimace. Il connaissait déjà ces détails, et ne voyait pas l’intérêt de les dire à voix haute. Elle avait visiblement entendu sa discussion avec Mère.

Ilsa commença le chant d’incantation et Zorian se tint très droit, ne voulant pas manquer-

Le monde ondula, puis changea. Ils se tenaient soudainement tous les deux dans une pièce circulaire bien éclairée. Un grand cercle magique était gravé sur le sol en marbre. Il n’y avait ni désorientation, ni flash coloré, ni rien. C’était presque décevant. Il étudia la salle dans laquelle il se trouvait un peu plus attentivement, essayant de comprendre où ils se trouvaient.

« Nous sommes au point de redirection des téléportations, » expliqua Ilsa. « Les protections de l’académie redirigent toutes les téléportations entrantes vers cette pièce, pour des raisons de sécurité. Bien sûr, c’est en supposant que tu aies bien ciblé ton arrivée et que tu possèdes les autorisations nécessaires pour te téléporter à l’académie. » Elle le regarda intensément. « Se téléporter dans un espace protégé est juste l’un des nombreux dangers de ce sort. Ne t’y entraîne pas de ton côté. »

« Heu… je suis plutôt certain que la téléportation est bien au-dessus de mes autorisations actuelles de toute façon, » remarqua Zorian.

Elle haussa les épaules. « Certains élèves sont capables de recréer un sort après l’avoir vu une seule fois. Une fois que tu connais l’incantation et les gestuelles, tu connais 80 pourcent du sort. »

Zorian cligna des yeux. Pourquoi n’y avait-il pas pensé ?

« Ça vous dérangerait de lancer le sort une fois de plus ? » demanda-t-il innocemment. « Pour des raisons purement académiques, vous savez… »

Elle gloussa. « Non. Mais si ça peut te réconforter, je doute vraiment que tu aies les réserves de mana pour lancer le sort ne serait-ce qu’une fois. »

En fait, ça ne le réconfortait pas du tout. La dangerosité du sort lui importait peu, et il comptait bien apprendre le sort de téléportation dès qu’il le pouvait. En une fraction de seconde, il venait d’échapper à une journée entière de voyage en train. Même s’il rencontrait beaucoup de difficulté à l’apprendre, ça en valait vraiment la peine. Il soupira avant de se séparer d’Ilsa pour aller s’installer.

« Je pourrais m’habituer à ce genre de voyage, » se dit-il à voix basse, alors qu’il déverrouilla la porte de sa chambre et fit tomber ses affaires au sol. « C’est dommage, je n’arriverais jamais à simuler la détresse de manière suffisamment convaincante pour qu’Ilsa puisse m’emmener avec elle au début de chaque recommencement. »

Il stoppa net. Il ne devrait pas penser ainsi, c’était très dangereux. Il n’avait aucune preuve qu’il allait recommencer indéfiniment. En fait, tout ce qu’il savait sur la magie lui disait que ça ne pouvait pas être le cas. Quel que soit le sort dont il avait été la cible, il allait tomber à court de mana au bout d’un moment, et il n’y aurait alors pas de recommencement, pas de seconde chance… pas de retour d’entre les morts. Il devait traiter chaque reset comme s’il s’agissait du dernier, car cela pouvait très bien être le cas.

Il devait cependant admettre que son précédent départ, malgré la fin où il s’était fait assassiné, n’avait pas été un désastre complet. Au moins, il avait pu confirmer que c’était bien Zach, et pas la liche, qui était le responsable de sa situation. Au lieu de faire des recherches sur un langage obscur et sur le voyage temporel, il serait probablement plus sage de retrouver Zach.

Mais pas maintenant. Il méritait un peu de repos après avoir été ramené d’entre les morts.

Il aurait dû se douter que ça n’allait pas être simple. Quand il essaya de localiser Zach, il se rappela pourquoi il n’avait pas essayé de faire cela lors de sa première boucle. Zach n’était pas seulement l’héritier de la Noble Maison Noveda, il était le seul membre encore vivant de cette maison, le reste de sa famille ayant été tuée lors des Guerres de Fractionnement. Quand il deviendrait adulte, Zach allait hériter d’un empire financier important et des legs laissés par plusieurs générations de mages, donc il était sous la surveillance d’un grand nombre de personnes. Par conséquent, sa disparition était un Gros Problème, et énormément de personnes voulaient savoir où il était passé. Zorian était justement l’une de ces personnes, mais si les autres (et ceux qu’ils avaient employés) n’avaient pas réussi à le retrouver, il avait peu de chance d’y arriver. Et évidemment, il n’aboutit à rien. Comme il l’avait suspecté, les deux filles avec qui Zach traînait pendant son premier mois n’étaient plus aussi bonnes élèves sans l’héritier Noveda pour les aider (et lorsqu’il avait posé des questions sur elles, de sales rumeurs avaient commencé à se répandre ; sincèrement, un garçon ne pouvait-il pas poser de question sur une fille sans que tout le monde ne pense qu’il avait le béguin pour elle ?). Sa maison était protégée avec des boucliers de très bonne qualité, son responsable légal ne pouvait pas être joint, et s’il avait d’autres amis proches, ils n’étaient pas dans la classe. Zorian n’était pas un détective, et ne savait pas quoi faire d’autre. En plus, en considérant que des détectives professionnels avaient échoué (et continuaient d’échouer), il se dit que même s’il savait une chose ou deux, ça ne l’aiderait pas à le localiser.

Un mois s’écoula et il n’avait pas fait grand-chose. Le festival d’été arriva, et Zorian prit à nouveau le train pour quitter Cyoria, bien réveillé et alerte alors que le ciel s’obscurcissait. Il avait amené une montre de poche avec lui cette fois-ci, et il vérifiait l’heure de temps en temps, priant intérieurement pour qu’il n’ait pas à recommencer cette fois. Au moins, il saurait exactement l’heure à laquelle ça se passerait dans le cas contraire. Bien évidemment, ses prières n’avaient pas été entendues. Aux alentours de minuit et deux minutes, il s’évanouit et se réveilla ensuite avec Kiri sur le ventre qui lui souhaitait bonjour.

Il aurait probablement dû se l’admettre. Il était une personne plutôt intelligente, et il n’aimait pas se raconter des histoires. Il lui fallut quatre nouveaux recommencements pour enfin accepter la vérité de sa situation : il était coincé dans une sorte de boucle temporelle, et ça n’allait probablement pas s’arrêter de sitôt.

Il ne savait pas comment c’était possible. Peut-être le sort était-il alimenté par les réserves de mana apparemment inépuisables de Zach, plutôt que d’avoir reçu une quantité fixe de mana lors de l’incantation. Peut-être était-ce l’un de ces sorts auto-alimentés. Bordel, si ça se trouve, le sort était lié au Cœur du Monde et tirait sa puissance du Dragon d’En-Bas lui-même ! Peu importe comment le sort était alimenté, il l’était.

Il avait refusé d’y croire jusqu’à maintenant, et avait essayé de vivre comme il le ferait normalement. C’était plutôt ennuyeux, certes, mais qu’aurait-il fait s’il n’y avait pas de nouveau départ cette fois-ci ? Que ferait-il si les conséquences de ses actions pendant ce mois n’étaient pas magiquement effacées à minuit deux, la nuit du festival d’été (il avait vérifié, et oui, l’heure correspondait lors de chacune des quatre nouvelles boucles) ?

Il ne pouvait pas continuer comme ça. À l’exception de l’invasion, ce mois-ci avait été ennuyeux au possible, même la première fois qu’il l’avait vécu, et il l’avait maintenant refait huit fois. Il connaissait suffisamment les cours pour avoir des scores presque parfaits aux contrôles de toutes les matières, même en Magie des protections. Peu de personnes le remarquèrent en fait. Tout le monde savait qu’il était un étudiant très capable, et ses notes avaient toujours été dans le haut du classement, donc ses camarades n’avaient pas vraiment été surpris de le voir incanter un magique missile parfait lors du premier cours de Magie de combat. Ils considéraient cela comme parfaitement possible, contrairement aux progrès soudains de Zach. Les seules personnes dont le comportement avait changé quand ils remarquèrent son ‘talent’ avaient été Akoja et Xvim. Akoja s’était montré deux fois plus ennuyante que d’habitude maintenant qu’elle avait apparemment trouvé une âme sœur, et insistait constamment pour qu’ils vérifient chacun le travail de l’autre, et lui demandait de l’aide dès qu’elle ne comprenait pas quelque chose. Zorian avait initialement pensé qu’elle serait verte de jalousie quand il la battait aux contrôles, mais elle semblait bien moins dérangée que ce soit lui qui soit devant elle que lorsqu’il s’agissait de Zach ou Neolu. Xvim prit ses notes exceptionnelles comme une indication pour le faire travailler encore plus dur. Non seulement il déclara que son exercice du stylo tournant n’était pas suffisamment maîtrisé, il l’avait rétrogradé : il devait refaire l’exercice de lévitation de base. Honnêtement, ça ne le dérangeait pas vraiment : car même s’il avait effectivement maîtrisé l’exercice du stylo tournant aux yeux de Xvim, il était certain qu’il trouverait encore une autre variation mineure de l’un des trois basiques à retravailler.

C’est pourquoi il était hors de question de refaire un autre mois aussi ennuyeux. Il prit d’autres options cette fois : Astronomie, Architecture et Géographie du Flux Global de Mana. Il prévoyait également de baisser ses notes à son niveau habituel pour qu’Akoja et Xvim redeviennent normaux, et donc bien plus supportables. Il comptait aussi zapper plusieurs projets chronophages pour se reconcentrer sur ses recherches personnelles, et il allait dépenser une bonne partie de ses économies dans des fournitures alchimiques. Si ce reset était le dernier, il allait être très gêné, mais ça ne serait pas la fin du monde, et il se dit que les changements qu’occasionnerait l’invasion de Cyoria seraient bien plus dramatiques que ses propres actions.

Le premier jour de cours, il rentra dans la salle de cours des Invocations Essentielles. Il réalisa immédiatement que ses plans allaient devoir être ajustés.

Zach était enfin de retour en classe.


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