skip to Main Content
Menu

Mother of Learning, chapitre 25


Traducteur : Mithestral


Chapitre 25 : L’inattendu.

Zorian regardait dans un silence contemplatif le disque de pierre dans sa main. C’était fait. Zach savait enfin qu’il n’était pas le seul dans la boucle temporelle. C’était vrai, le garçon ne savait pas que Zorian était l’un des voyageurs temporels. La matriarche s’était présentée seule et n’avait fait aucune mention de Zorian, mais ce n’était plus qu’une question de Zorian. Il n’arriverait pas à leurrer Zach pendant plus de quelques recommencements maintenant que l’idée qu’il y ait quelqu’un d’autre dans la boucle temporelle ne soit plus ridicule dans l’esprit de Zach. Mais peut-être n’avait-il même pas envie de continuer à tromper Zach. Après tout, si leur plan fonctionnait et que le troisième voyageur temporel était neutralisé, il n’y aurait aucune raison de ne pas se dévoiler à Zach immédiatement après.

[Donc,] continua Zorian. [Comment est-ce que Zach a réagi à votre… introduction?]

[Confusion, surprise et indignation,] répondit la matriarche. [Il avait plus ou moins compris qu’il y avait quelqu’un d’autre que lui dans la boucle, car c’était la seule façon d’expliquer les changements à grande échelle qui sont arrivés lors des derniers recommencements. Il était très confus sur comment un autre voyageur temporel était apparu et pourquoi il ne venait pas lui parler. C’est pourquoi il considérait faire quelque chose qui ne passe pas inaperçu pour attirer notre attention. L’idée qu’un autre voyageur temporel soit une araignée géante parlante l’a pris par surprise, mais je ne pense pas que ça soit un problème à long terme. Il ne semblait ni arachnophobe, ni un suprémaciste humain. Bref, il était très en colère quand je lui ai dit qu’il y avait un troisième voyageur temporel qui lui avait lavé le cerveau, donc j’ai coupé court à notre rencontre pour le laisser se calmer.]

[Compréhensible,] dit Zorian. [Je sais que les aranéas trouvent assez courant le fait de modifier les souvenirs, mais les humains ont tendance à s’énerver très rapidement sur la question. Vous croyez qu’il a cru votre histoire?]

[En fait, je lui ai dit qu’il y avait plusieurs aranéas dans la boucle. Et que j’avais un moyen d’amener d’autres personnes dans la boucle. C’est techniquement vrai, et ça nous rend plus dangereux.]

[Je ne suis pas sûr que c’était vraiment nécessaire,] songea Zorian. [Ou même sage. Ce qu’on avait déjà prévu devrait être suffisant pour forcer le troisième voyageur temporel à vous confronter. Donner l’impression que vous êtes plus dangereuses que vous ne l’êtes vraiment va juste le rendre plus prudent, et plus dangereux.]

[Tu interprètes mal la situation,] répondit la matriarche. [Nous essayons d’attirer l’ennemi dans un piège, pas de nous battre avec lui. Comme notre ennemi n’a pas encore répondu à nos provocations, je pense que le forcer à mordre à l’hameçon est une plus grosse priorité que de réfléchir à ce qu’il se passera quand ça sera le cas. Comme tu l’as dit, et comme Zach l’a appris au fil des recommencements, un mage seul est limité dans son champ d’action. Même si notre adversaire est très compétent, il ne s’échappera pas d’une embuscade bien préparée.]

[Ouais,] dit Zorian d’un air dubitatif. Il était bien moins certain qu’elle ne l’était au sujet de ce plan, mais ce n’était pas comme s’il avait une meilleure idée. En plus, peut-être que si l’un de ses plans échouait lamentablement, elle serait plus disposée à partager ses informations lors du prochain recommencement. [Est-ce qu’on a le support de Zach?]

[Il va nous aider, oui,] confirma la matriarche. [Je n’ai pas eu besoin de lui offrir quoique ce soit pour sa coopération. Il a même demandé une liste de cibles pour qu’il puisse nous aider à réduire les forces des envahisseurs avant la date de l’invasion. Ce garçon est très sérieux et franc. Très différent de toi et de ta paranoïa rampante, si je peux dire.]

Zorian plissa les yeux, agrippant encore plus fermement le disque. Est-ce que c’était ça ? La matriarche essayait de le remplacer avec Zach ? Quelqu’un qui fait plus facilement confiance et qui est plus facile à manipuler ,

Est-ce que Zorian serait le prochain sur la liste, une fois la menace du troisième voyageur temporelle éliminée ?

Cela le décida. Il allait se dévoiler bientôt à Zach, peu importe comment cette embuscade se déroulait. Il y avait beaucoup d’avantages à l’anonymat, mais ça pesait bien moins lourd que le danger que représentait d’autoriser la matriarche un accès exclusif à Zach. Cela pouvait terminer très mal pour Zorian.

[Ça fait un moment que tu es silencieux,] remarqua la matriarche. [Tu sais que je te taquinais juste, pas vrai?]

[J’étais en train de réfléchir,] dit Zorian, pensant à quel point il était heureux qu’ils communiquent grâce aux relais en ce moment. En effet, ça rendait impossible à la matriarche de lire ses pensées à moins qu’il ne les lui envoie explicitement. Ce n’était pas vraiment une protection qu’il avait installée consciemment, mais plus comme une conséquence d’une conception bâclée des disques, et Zorian était très heureux du résultat. [Et pour l’argent ? Je vais bientôt épuiser mes économies, vous savez.]

[Je vais te trouver environ 20 000 pièces d’ici la fin de la semaine. Est-ce que ça suffira?]

[Pour les ingrédients, ouais,] confirma Zorian. [Si on doit engager des experts par contre, je ne suis pas si sûr. Les bons experts sont chers, surtout quand on les embauche sur le fil en attendant d’eux d’être discrets. Espérons que Kael accepte de nous aider, car sinon je vais probablement devoir engager un alchimiste.]

[Je te laisse t’en occuper,] dit la matriarche. [Tu comprends le problème bien mieux que moi.]

Il y eut un bref silence pendant que Zorian et la matriarche réfléchissaient à quoi ajouter.

[Écoute,] dit soudainement la matriarche. [Est-ce que tu savais que les aranéas dispersent parfois de petits paquets de souvenirs dans les esprits des mâles?]

Zorian cligna des yeux. Quoi ? Quel rapport avec tout ça ?

[Non,] dit-il avec hésitation. [Je ne peux pas dire que je le savais.]

[Eh bien, c’est le cas,] dit la matriarche. [C’est une bonne façon de laisser des messages secrets, si tu sais ce que tu fais. Si tu sépares le message en suffisamment de morceaux, et que tu les intègres avec suffisamment de prudence dans les cibles, c’est littéralement impossible pour quiconque sans une clef de les retrouver, sans parler de les assembler et d’en faire un message cohérent.]

[Pourquoi est-ce que vous me dites ça?] demanda Zorian.

[Juste au cas où,] répondit la matriarche. [Les mâles aranéas sont bien plus petits que les femelles, et très lâches. Ils ont peur du feu et des bruits fort, comme tous les autres animaux, et la plupart des sorts de divinations conçus pour traquer les aranéas ne les considèrent pas comme des aranéas. La plupart du temps, quand une colonie aranéenne est détruite, de nombreux mâles survivent la destruction. Laisser des messages encodés dans leurs esprits est un bon moyen de transmettre un message depuis l’au-delà.]

Zorian fronça les sourcils. Donc l’aranéa envisageait bien que l’embuscade puisse tourner mal… mais pourquoi lui laisserait-elle un message d’une manière si indirecte et compliquée ?

[Pourquoi ne pas juste me dire?] demanda-t-il.

[C’est sûrement rien,] dit la matriarche. [Et puis, tu t’inquiètes déjà suffisamment en l’état. C’est vraiment juste une précaution, dans la pire des éventualités. Nouveauté te donnera la clef lorsque vous vous verrez la prochaine fois.]

Avant que Zorian puisse continuer la conversation, la matriarche coupa la connexion.

« Très mature, » marmonna Zorian, jetant le disque sur le lit à côté de lui. Mais aussi agaçante qu’était la matriarche, jusqu’à maintenant elle avait été une aide précieuse, donc il pouvait lui laisser le bénéfice du doute. Peut-être avait-elle vraiment de bonnes raisons pour garder le secret.

Mais après ce recommencement, peut-être devrait-il commencer à préparer ses propres précautions. Juste au cas où.

Zorian patientait à la gare de Cyoria. Le train de Kael et Kana ne viendrait pas avant un moment, et Zorian s’amusait en attendant en embêtant les pigeons sur les quais.

Les esprits animaux étaient paradoxalement plus difficiles et plus faciles à affecter avec ses pouvoirs psychiques et les esprits humains. Plus difficiles parce que les esprits plus simples étaient plus dur à sentir et localiser. Plus facile parce que leurs pensées étaient plus faciles à discerner et à subvertir une fois connecté à leur esprit.

Les pigeons n’étaient pas si durs à ressentir. En tout cas pas s’il avait une ligne de vue directe sur l’un d’eux et pouvait concentrer toute son attention sur la tâche, donc les oiseaux n’avaient pas beaucoup de moyen de défense contre les expérimentations de Zorian. Il était simplement assis sur son banc, visant systématiquement pigeon après pigeon pour s’entraîner. Des fois, il essayait simplement de comprendre leur esprit rudimentaire sans les alerter de son intrusion, des fois il essayait directement de prendre le contrôle de leurs sens et de transformer leurs corps en marionnettes. Aucun des deux exercices ne se passait vraiment bien, mais c’était un passe-temps, et il avait quand même quelques résultats. Après le 50ᵉ pigeon, il savait différencier un pigeon qui avait faim, qui était malade ou qui avait mal. Il pouvait faire chanceler un pigeon, ou le figer pendant une seconde, ou les effrayer jusqu’à ce qu’ils fuient aussi loin que possible de lui.

En fait, ce dernier aspect était vraiment facile. Comme l’effet était presque identique au sort ‘effrayer l’animal’ qu’il avait appris en seconde année, il ne devrait pas être surpris. Mais cela lui donna une idée… les sorts de magie de l’esprit qui affectaient les animaux n’avaient pas autant de restrictions que ceux qui ciblaient les humains. En fait, certains d’entre eux étaient même disponibles à bibliothèque de l’académie ! Ça serait peut-être une bonne idée d’en essayer quelques-uns dans un futur recommencement et de comparer les résultats avec ce qu’il arrivait à faire avec ses pouvoirs psychiques.

Par contre, pour l’instant, il se concentrait sur une autre idée. Plutôt que de contrôler directement le pigeon, il essayait de diminuer leur peur et l’influence pour qu’il se rapproche de lui par lui-même. C’était bien plus difficile que d’effrayer l’oiseau. Les pigeons étaient déjà particulièrement enclins à s’enfuir à la plus petite des provocations, il en fallait vraiment peu pour qu’ils s’éloignent de lui à toute vitesse, mais s’approcher d’un homme étrange sans nourriture qui les regardait étrangement allait largement contre leur instinct.

Il lui fallut plus de vingt essais, mais il apprit progressivement comment à attirer vers lui les pigeons. Finalement, lors de son 24ᵉ essai, il trouva un pigeon assez courageux pour jouer avec lui. Il s’approcha doucement en zigzagant, avant de faire un petit vol pour atterrir sur le même banc que Zorian. Il roucoula vers lui, et quand Zorian tendit la main et le prit dans ses mains, il ne résista pas du tout.

Succès ! Zorian sortit de sa poche un bout de pain pour l’offrir au pigeon docile. C’était tout naturel d’offrir une récompense à un sujet aussi coopératif.

Son succès vint à point nommé, car le train de Kael arrivait en gare. Il posa le pigeon par terre, et se leva pour aider Kael à débarquer.

« Kael Tverinov ? Je suis Zorian Kazinski, l’un de tes camarades de classe. Madame Zileti m’a demandé de vous aider à vous installer et de vous faire visiter la ville. Ne vous en faites pas pour votre fille, je sais me montrer discret. »

Kael le jaugea du regard avant d’acquiescer. « J’apprécie votre aide, monsieur Kazinski. Ainsi que votre silence. Je vous suis. »

« Ce n’est pas un problème du tout, » dit Zorian, créant un disque flottant pour charger les bagages du morlock. « Nous vivons dans la même maison, après tout. »

« Ah bon ? » demanda Kael, curieux.

« Oui. Enfin, si vous avez décidé de louer une chambre à l’endroit que madame Zileti vous a recommandé. Elle m’a conseillé la même maison lorsque je lui ai dit que je comptais amener ma petite sœur avec moi cette année, et que je cherchais une alternative à l’internat de l’académie. »

« Votre petite sœur ? » demanda Kael, portant Kana dans ses bras. La petite fille étudiait absolument tout autour d’eux avec ses yeux bleus mais restait parfaitement silencieuse. « Pourquoi l’avez-vous amené avec vous, si vous ne m’en voulez pas de poser la question ? »

« Nos parents font un voyage en Koth, et quelqu’un doit s’occuper d’elle. Et puis, ce quelqu’un a toujours été moi dans des cas pareils. Ça ne me dérange pas vraiment, et la propriétaire semble très douée avec les enfants. »

« Quel soulagement, » dit Kael. « Pour être honnête, j’avais beaucoup de réserves à venir ici, et je m’inquiétais que madame Zileti ait exagéré l’amour de son amie pour les enfants juste pour que je rejoigne l’académie. »

« Je ne pense pas que tu aies besoin de t’inquiéter. Imaya, la propriétaire, semble honnête et assez amicale. Et je suis un empathe, donc tu peux me croire sur ça. »

Kael lança un regard interrogateur vers lui.

« Trop tôt ? » demanda Zorian. « Désolé, mais je voulais que ça soit clair dès le début. Je sais que certaines personnes ne supportent pas l’idée que quelqu’un connaisse leurs émotions privées, mais je ne pense pas que je puisse garder ce secret de quelqu’un qui vivra sous le même toit. »

« Si vous n’êtes pas inquiet de vivre avec un morlock, je ne pense pas que j’aie le droit de me plaindre de ton empathie, dit Kael en secouant la tête. Il regarda sa fille d’un air triste. « Honnêtement, je suis un peu jaloux. Kana est si silencieuse la plupart du temps, des fois j’aimerais bien pouvoir rentrer dans sa tête pour voir à quoi elle pense. »

Kana prit immédiatement la tête de Kael dans ses petites mains et lui donna un bisou sur la joue. Kael eut un petit rire et ébouriffa ses cheveux.

‘Kana 1, Kael 0’ pensa Zorian. Même si elle était silencieuse, Kana savait clairement comment s’occuper efficacement de son père.

Quelques moments plus tard, les deux garçons reprirent leur discussion de façon bien moins réservée, la glace ayant été brisée avec succès.

La cuisine d’Imaya était bondée. Bondée et bruyante. Entre Zorian et Kirielle, Kael et sa fille, Ilsa et Taiven qui rendaient visite et finalement Imaya elle-même, la pièce ne pouvait pas accueillir confortablement une autre personne, et il y avait constamment au moins deux conversations simultanées à un instant donné. Assez étrangement, Zorian se sentait à l’aise ici. Dans le passé, ce genre de rassemblement l’agaçait terriblement, et il cherchait toujours une excuse pour partir le plus tôt possible. Il réalisa que la différence était que ce n’était plus un rassemblement d’étrangers. C’était la première fois qu’il sentait qu’il avait sa place dans l’un d’eux, plutôt que d’être un intrus à peine toléré qui serait constamment observé, à la recherche de mauvais comportement ou de faiblesses.

Il restait cependant assez silencieux, bien sûr. Mais un silence confortable.

« … et alors Grognon et Marmonneur l’ont frappé avec deux rayons polaires et l’ont cryogénisé sur place, » dit Taiven avec animation. « Je ne sais pas si ça a suffit pour le tuer, mais en tout cas ça l’a mis hors de combat suffisamment longtemps pour qu’on puisse s’enfuir. L’expérience la plus effrayante de ma vie, ça je peux vous le dire. Je suis vraiment heureuse que Zorian était là. Si j’avais choisi n’importe quel autre étudiant en troisième année, je ne pense pas que j’aurais survécu à la rencontre. »

Zorian se tortilla sur sa chaise, n’étant pas confortable avec le compliment. En effet, s’il ne les avait pas rejoins, ils n’auraient même pas rencontré le troll, donc il n’avait pas l’impression de lui avoir fait une faveur.

« Même si c’est très impressionnant que Zorian ait pu apporter sa contribution lors d’un tell combat, je vais quand même devoir insister pour que vous ne l’ameniez plus avec vous dans vos expéditions dans le donjon, » dit Ilsa avec un sourire amusé. « Il est mon apprenti maintenant, et ça serait absolument terrible pour mon dossier si je laissais un troll errant tuer mon apprenti, ou tout autre monstre d’ailleurs, juste après avoir signé le contrat. »

« Heu, ouais… » bafouilla Taiven. « Eh bien, de toute façon j’ai pas l’intention de retourner là-dessous de sitôt. J’ai signalé l’incident à la police, mais le nettoyage prendra probablement des mois, et l’endroit est trop dangereux pour moi et mon groupe pour l’instant. »

« Une sage décision, » acquiesça Ilsa. Elle porta ensuite son attention sur Zorian. « Et c’est la même chose pour vous. Je ne veux pas que vous preniez de tels risques dans le futur. Je vais laisser passer cette fois-ci, car vous aidiez une amie et que la solution a dégénéré hors de contrôle, mais à partir de maintenant vous avez jusqu’à nouvel ordre interdiction de vous rendre dans le Donjon. »

« Bien sûr, » accepta immédiatement Zorian, bien qu’il n’avait absolument pas l’intention d’honorer cette interdiction.

« Et je veux que vous me consultiez avant de faire quoique ce soit d’aussi dangereux à l’avenir, » le prévint Ilsa. « Est-ce qu’il y a quoique ce soit d’autre que je devrais savoir ? »

« Pas vraiment, » dit Zorian. Ilsa le regarda durement. Hmm, peut-être devrait-il lui lancer un os pour la distraire avant qu’elle ne commence réellement à le surveiller. « Eh bien, je vais quand même aller voir régulièrement ma tutrice aranéa, mais elle est parfaitement inoffensive. Ne ferait pas de mal à une mouche, même si elle est une araignée géante. »

« Ah oui, les araignées, » dit Ilsa avec un dégoût flagrant. « Ne vous en faites pas, Imaya m’a déjà informé de votre… condition. Je voulais vous en parler, mais j’attendrais qu’on puisse en discuter entre quatre yeux. »

Zorian acquiesça, reconnaissant de la discrétion d’Ilsa. Kael ne savait toujours pas la réelle portée de ses capacités mentales, et Zorian ne pensait pas qu’il était déjà temps de les révéler. Il était un peu déçu qu’Imaya ait informé Ilsa de sa ‘condition’ sans demander sa permission. Ce n’était absolument pas inattendu, mais tout de même décevant.

« Je suis curieux, » demanda Kael. « Si ta professeure ne ferait pas de mal à une mouche, qu’est-ce qu’elle mange ? Je suis assez certain que toutes les araignées sont strictement carnivores. »

« Essentiellement des rats et des chiens errants, » dit Zorian.

« Des rats ? » demanda Kirielle avec dégoût.

« On m’a dit que les rats peuvent être vraiment gros à Cyoria, » dit Zorian.

« Oh, que c’est vrai, » confirma Taiven. « Je vous jure que j’en ai déjà vu un qui chassait un chat plutôt que l’inverse… »

« Elle raconte des histoires, » affirma rapidement Imaya en voyant Kirielle s’inquiéter. « J’ai vécu ici toute ma vie, et je n’ai jamais rien vu de tel. »

« Comment est-ce que tu sais que des humains errants ne figurent pas à leur menu ? » demanda Ilsa.

« D’après Nouveauté, l’idée est aussi crédible qu’un groupe d’humain chassant un dragon pour mettre de la viande sur la table. Donc vraiment pas très crédible. Il y a des proies plus faciles dans le coin, » répondit Zorian. « Ce n’est pas que les aranéas sont vraiment inoffensives, loin de là, mais si elles me tuent, ce ne sera pas pour me manger. »

« Nouveauté ? » demanda Kael.

« C’est le nom de l’aranéa qui me supervise, » dit Zorian. « Techniquement, son nom est Chercheuse Enthousiaste de Nouveauté, mais c’est pas très pratique et ça ne la dérange pas si je le raccourcis. »

« Ce nom est stupide, » dit Kirielle.

Zorian ouvrit sa bouche pour lui dire que ‘Kirielle’ était également un nom stupide quand il eut une meilleure idée. Déjà, ça serait mieux de garder les disputes immatures pour quand ils étaient seuls. Et puis l’idée qu’il avait eue était bien plus amusante et diabolique.

« Tu veux la rencontrer ? » demanda Zorian.

« Quoi ? » dit Kirielle.

« Nouveauté. Tu veux la rencontrer ? »

Kirielle resta silencieuse, réfléchissant à la question. « Je sais pas. J’aime pas les araignées. Elles sont dégoûtantes. »

« Eh bien ok, » dit Zorian en haussant les épaules. « C’est juste que je me disais que tu sauterais sur l’occasion pour rencontrer un membre d’une race recluse de créatures magiques auxquelles vraiment peu d’humains peuvent parler. Une occasion qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Mais bon, je comprends –»

« Heu… eh bien… » bafouilla Kirielle. « En fait, j’ai changé d’avis. Elle ne va pas essayer de me toucher, si ? »

Bien sûr qu’elle allait essayer de la toucher. Nouveauté voulait toucher absolument tout. Elle avait même admis avoir un jour placé sa patte dans une flemme pour voir ce qu’il se passerait.

« Je suis sûr qu’elle gardera ses distances si tu demandes gentiment, » lui dit Zorian.

Il n’avait aucune idée de comment il avait réussi à garder une expression sérieuse après lui avoir raconté ça. Des fois il se surprenait lui-même.

La conversation continua pendant un moment après ça, mais au bout d’un certain temps, Ilsa et Taiven s’excusèrent et s’en allèrent, pendant que Kirielle s’amusait à essayer d’apprendre à dessiner à Kana. Évidemment, contrairement à Kirielle, Kana était une enfant typique avec une aptitude au dessin appropriée à son âge (c’est-à-dire épouvantable), mais ni Kirielle ni Kana ne semblaient découragées par ça. Zorian s’excusa à son tour et se rendit dans sa chambre pour voir s’il pouvait travailler avant que Kirielle ne vienne le chercher.

Mais il ne se passa même pas une minute après qu’il se fut posé sur son lit pour que Kael frappe sur le cadre de la porte pour attirer son attention.

« Est-ce que j’interromps quelque chose ? » demanda-t-il.

« Non, j’étais en train de me demander ce que j’allais faire. Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? » demanda Zorian.

« En quelque sorte, » dit Kael. « Je voulais juste te dire que tu n’as pas besoin d’éviter la question sur ta magie de l’esprit. J’ai déjà deviné que tu n’es pas juste un empathe. »

« Kirielle te l’a dit, pas vrai ? » soupira Zorian.

« Elle ne me l’a pas vraiment dit, mais m’a donné suffisamment d’indices pour le deviner. Elle parle beaucoup. Mais c’est inutile d’être fâché contre elle, ce n’est pas comme si j’allais te causer des problèmes parce que tu apprends à lire les pensées des autres. »

« Merci, » dit Zorian, « Même si franchement, ça serait un peu hypocrite de ta part de m’éviter parce que je m’essaye à des magies interdites, monsieur le nécromancien junior. »

Kael fit un bond en arrière, et écarquilla les yeux. « Q-quoi ? Ce n’est pas possible… »

Zorian lui fit signe de se calmer, et Kael se tut immédiatement et regarda dans le couloir pour être sûr que personne ne les écoutait. Zorian savait que ce n’était pas le cas, car il pouvait sentir que tous les autres résidents étaient encore dans la cuisine. Une fois que Kael s’en était assuré, il rentra rapidement dans la chambre et ferma la porte derrière lui, s’adossant contre elle.

« Comment ? » demanda-t-il. Il semblait plus paniqué que menaçant pour l’instant, mais Zorian savait que c’était susceptible de changer à tout moment s’il n’obtenait pas de réponse satisfaisante.

« Est-ce que tu connais le sort ‘verrou arcanique’ ? » demanda Zorian.

« Je… oui, » dit Kael, visiblement toujours un peu assommé par la révélation.

« Alors verrouille la porte, et je vais m’assurer que l’on soit à l’abri de divinations étrangères, » dit Zorian, avant d’incanter immédiatement une protection anti divination temporaire sur la chambre. Ce n’était rien d’exceptionnel, mais ça repousserait les tentatives basiques d’espionnage, et était censé lui notifier dans le cas de sorts plus complexes. Il ne pensait pas vraiment en avoir besoin, mais c’était un bon entraînement, et on ne pouvait jamais être trop prudent.

Cinq minutes plus tard, la chambre était aussi sûre qu’elle pouvait l’être, considérant le temps passé sur les protections, et comme Kael semblait de plus en plus impatient, Zorian décida de se lancer.

« Laisse-moi te raconter l’histoire d’un temps perdu et d’un mois qui refusait de s’arrêter… »

Le travail non-rémunéré des adolescents était une vieille tradition parmi les mages. Si l’ancien système d’apprentissage avait été largement remplacé par des académies de magie spécialisées, et que le niveau des jeunes mages avait considérablement augmenté en conséquence, il y avait certaines choses qui ne pouvaient tout simplement pas être apprises dans une salle de cours. Pour ces choses-là, un mage avait besoin d’un mentor, quelqu’un pour lui montrer des astuces, lui enseigner des talents uniques, des sorts qu’il avait développés et ne partageait pas avec les autres, ou simplement les faire rencontrer les bonnes personnes. Lesdits mentors avaient généralement une montagne de travail qu’ils considéraient comme indignes d’eux, et idéalement du type qui profitait des capacités magiques de leurs apprentis et les préparait pour leurs futures vocations.

Idéalement.

Alors que Zorian traînait les pieds pour se rendre vers la salle de cours une demi-heure avant le premier de ses camarades, il se dit que la vie était rarement idéale. En réalité, une grosse partie du travail donné aux apprentis étaient les corvées que les mentors trouvaient indignes d’eux, ou d’autres petites tâches. Les devoirs du délégué de classe, par exemple, étaient une perte de temps géante. Lors des recommencements précédents, cela ne l’avait pas dérangé plus que ça, le boulot étant plutôt facile tant qu’il n’était pas pris aussi au sérieux que l’avait fait Akoja, mais cette fois-ci il y avait tellement de choses qui demandaient son attention que cette charge de travail supplémentaire n’était vraiment pas la bienvenue. Peut-être n’aurait-il pas dû convaincre Ilsa de le prendre en apprenti lors de ce recommencement, mais bon, ce qui était fait était fait.

Il bailla. Il supposa qu’il était juste d’humeur grincheuse aujourd’hui, car il avait eu très peu de sommeil la nuit dernière. Sa conversation avec Kael dura littéralement plusieurs heures, car le morlock voulait savoir absolument tout et avait continué de demander des détails. Même si Zorian ne lui en voulait d’avoir voulu des réponses, et qu’il ne considérait absolument pas ça comme du temps perdu, il avait en quelque sorte prévu d’utiliser ce temps pour lire les devoirs de recherches de ses camarades qu’il avait ramassés pour Ilsa. Ces mêmes devoirs qu’il devait lui donner aujourd’hui, avec des corrections et des recommandations de notes. Il pensait que ses connaissances des recommencements précédents feraient de cette tâche un jeu d’enfant, mais apparemment les bouleversements massifs qu’ils avaient créé au début de la boucle avaient poussé Ilsa à changer complètement ses sujets de recherche, et il avait dû absolument tout relire. Il y passa une bonne partie de la nuit, et ensuite il avait dû se lever une demi-heure plus tôt parce qu’il était le délégué de classe.

Jetant un œil dans la salle de cours, il vit qu’Akoja se trouvait déjà à l’intérieur. Il leva les yeux au ciel devant son excessive ponctualité et la marqua comme présente sur sa liste de présence. Le tableau était rempli d’horribles dessins, de confessions d’amour et d’autres conneries, mais il savait que ça ne servirait à rien de les effacer maintenant. Un tableau vierge était une tentation irrésistible pour de nombreux idiots de la classe, et ils allaient sans aucun doute remettre le bordel avant l’arrivée du professeur. Qui sait, peut-être que s’il le laissait intouché assez longtemps, Akoja s’en occuperait à sa place, comme elle le faisait parfois.

Les premiers à arriver furent, étonnamment, car elles ne faisaient habituellement pas partie des plus ponctuels, Aneka et Armie, les (tristement) célèbres jumelles Ashirai. La famille Ashirai donnait constamment naissance à des jumeaux liés par l’âme, et les deux sœurs n’étaient pas une exception. Zorian avait déjà envisagé de leur demander de l’aide quand il pensait encore avoir un lien d’âme avec Zach, ou au moins les interroger sur les mécaniques des liens d’âme, avant de décider que ça aurait été une mauvaise idée. Déjà, les familles de mages avaient tendance à garder jalousement les secrets de leurs magies de famille, et il était évident que les Ashirai essayaient de devenir une Maison officielle dont la spécialité était centrée autour de leurs liens d’âme. S’il interrogeait les jumelles de manière trop insistante, cela pourrait lui attirer des problèmes, et Zorian n’avait pas voulu prendre le risque, boucle temporelle ou non. Un second problème était que les jumelles n’étaient pas fiables. Genre, aussi fiables que Benisek. Elles étaient de parfaites abruties qui gloussaient constamment et ne prenaient rien au sérieux. Elles ne garderaient pas le silence, même s’il les payait.

Non, ça avait vraiment été une sage décision de rester loin d’elles.

Le prochain à arriver fut Kael, qui apparemment n’avait pas réussi à bien dormir après les révélations de la veille, et décida finalement de venir en cours plus tôt. Ils ne parlèrent pas longtemps avant que le morlock ne décide de s’asseoir à sa place, mais Zorian pouvait déjà voir qu’il y aurait d’autres questions dans un futur proche. Génial. Il avait presque oublié à quel point Kael s’était montré intéressé par la boucle la dernière fois qu’il l’avait informé.

Briam, Naim et Edwin furent les suivants à être marqué présents. Briam lui fit un salut de la main quand il passa devant lui, son autre main tenant son drake de feu, alors que Naim et Edwin avaient été trop absorbés par leur conversation pour le remarquer. Ça ne dérangeait pas vraiment Zorian, et ce n’était pas comme s’il les connaissait bien de toute façon. Naim était un mage de première génération, comme Zorian et Akoja, fils d’un soldat qui avait grimpé au rang de général au lendemain des Guerres de Fractionnement. Les parents d’Edwin étaient des fabricants de golem, et ils avaient visiblement transmis leur passion à leur fils : il était toujours en train de bricoler avec divers engrenages et de créer des plans, même durant les cours ou d’autres moments où il devrait faire attention à quelque chose d’autres.

Le prochain fut Raynie, la mystérieuse rousse qui avait été transférée dans leur classe l’année précédente. Elle était discrète, polie, extrêmement séduisante, bonne élève, et refusait absolument de dire à quiconque les origines de ses parents. La seule autre personne qui savait quoique ce soit de concret sur Raynie était Kiana, une autre de ses camarades, et elle restait également résolument silencieuse sur le sujet.

Et le flux d’élèves continua, jusqu’à ce que la liste soit complète et qu’il puisse enfin rentrer pour se reposer avant que le cours ne commence. Avant de s’asseoir, il effaça de façon distraite le tableau avec un sort d’altération qui décollait la craie de la surface et qui tombait donc par terre.

« Non, Ben, tu ne peux pas rendre ton devoir dans une semaine, » grommela Zorian. « La date limite était hier. Je dois les rendre aujourd’hui. Tu ne vois pas le problème ? »

« Mais allez, Zorian, c’est à ça que servent les amis, » se plaignit Benisek. « À quoi ça sert d’avoir ton meilleur ami comme délégué si tu peux pas lui demander un peu d’indulgence ? »

« Tu ne demandes pas une faveur, tu demandes la lune, » lui dit Zorian d’un ton impassible. « Je ne peux pas t’aider pour ça. »

« Mais je ne peux vraiment, vraiment pas avoir un autre zéro, » lui dit Benisek avec un sourire plein d’espoir.

« C’est moche, » dit Zorian. « Mais t’aurais dû y penser avant de décider de complètement zapper un autre devoir d’Ilsa. Tu sais déjà qu’elle ne supporte pas les étudiants qui boycottent ses devoirs. »

« Mais elle est ridicule ! » s’exclama Benisek. « Quel genre de prof donne trois devoirs dès la première semaine de cours ? »

« Hum, » interrompit une nouvelle voit. Zorian offrit silencieusement une prière à quiconque écoutait encore dans les plans spirituels pour le remercier de l’interruption. Il était sérieusement prêt à étrangler Benisek pour le faire taire. Ce n’était pas la première fois qu’il avait cette discussion, mais il n’était habituellement pas aussi fatigué au moment de s’occuper de son… ‘ami’. Il était sérieusement en train de repenser sa relation avec le garçon potelé.

Il s’est avéré qu’ils avaient été interrompus par Neolu, même si Kiana et Jade se trouvaient juste derrière elle. Elles tenaient toutes les trois une feuille de papier.

« Je sais que la date limite pour le devoir était hier, mais je me demandais –»

« Si tu pouvais le rendre maintenant ? » termina Zorian.

Elle hocha furieusement la tête et lui tendit la feuille.

« Non, » dit platement Zorian.

« Sérieusement ? » intervint Jade. « Tu vas en faire tout un plat ? »

« Oui, et ? » demanda Zorian rhétoriquement.

« Pourquoi est-ce qu’on ne laisserait pas ça là, » dit Kiana, plaçant son devoir sur sa table, « et tu décideras si tu veux les prendre quand Benisek aura fini de t’embêter et que tu te seras calmé ? »

« Hé ! » protesta Benisek.

« Si tu veux, » dit Zorian en haussant les épaules.

Il les regarda patiemment déposer leurs devoirs sur sa table et sortir rapidement de la classe. Il attendit aussi que Benisek abandonne finalement l’idée de le convaincre de…d’écrire son devoir pour lui, supposa-t-il ? Puis il sortit calmement un stylo de son sac-à-dos, écrivit « devoir pas rendu à temps » en haut de chaque feuille de papier avant de les ranger sans ménagement dans son sac. Voilà, Ilsa n’avait qu’à décider elle-même de ce qu’elle en ferait.

« Pourquoi est-ce que tu es encore là, Ako ? » soupira Zorian, se retournant vers la dernière personne dans la pièce. « Ton devoir était parfait, si c’est ce qui t’inquiètes. »

« Je suis heureuse que tu aies décidé de me prendre la position de délégué, » dit-elle. « Je pense pas que j’aurais pu encore l’assumer pendant un an. Quand j’ai accepté le poste lors de notre première année, les profs m’ont dit que c’était un privilège. Qu’il y avait des avantages pour le délégué. Que ça imposait le respect. Mais c’était totalement bidon, et le temps que je le réalise, personne n’était assez stupide pour me prendre le job. »

« Hé… » protesta légèrement Zorian.

« Je ne dis pas que tu es stupide de l’avoir pris, » clarifia-t-elle immédiatement. « Je sais que tu l’as pris parce que ça venait avec ton contrat d’apprenti avec Ilsa. Tu étais bien plus malin à ce sujet que moi. »

« Ou plutôt, bien moins naïf, » dit-il. Elle tressaillit à sa remarque ; il l’avait apparemment un peu blessée. « Pourquoi est-ce que tu faisais tellement d’efforts, si tu détestais le job ? Pourquoi ne pas simplement boycotter ? »

« Parce que ça serait mal, » dit-elle avec véhémence. « Il ne faut pas ignorer ses responsabilités, et les devoirs d’un délégué étaient ma responsabilité. »

Zorian la regarda d’un air incrédule.

« Quoi ? » dit-elle. Elle le défiait de lui dire qu’elle avait tort.

« Rien, » dit Zorian. Il ne voulait pas se disputer avec elle. Depuis qu’il avait commencé à développer son empathie, il était devenu certain qu’elle avait le béguin pour lui. Un petit peu, mais c’était là. Même s’il n’avait absolument pas les mêmes sentiments pour elle, il ne voulait pas non plus la blesser émotionnellement. Et s’il commençait à lui parler honnêtement, il la blesserait, car ils étaient deux personnes très différentes, avec des visions du monde et des idéaux différents, même si Akoja semblait croire qu’ils étaient pareil.

« Écoute, Ako, » dit-il en se levant de son siège. « J’ai passé une grosse partie de la nuit à corriger les devoirs, et je ne suis pas le meilleur interlocuteur pour avoir une discussion philosophique maintenant. Est-ce qu’on peut en discuter un autre jour ? »

« Tu n’aurais pas dû procrastiner jusqu’au dernier jour, » dit Akoja. « C’est presque aussi mal que ce que ces trois-là ont fait. »

« Non, ça ne l’est pas, » la contredit Zorian. Il prit son sac à dos d’une main et se leva de la chaise. « Et c’est malpoli de faire la morale comme ça. À plus tard, Ako. »

« Attends ! » s’exclama-t-elle. Zorian sentit soudainement une vague de nervosité émanant d’elle, et le fait qu’elle jouait des mains sous la table, et qu’elle regardait dans toutes les directions sauf la sienne complétait cette impression. « Je… est-ce qu’on peut parler ? Pas maintenant, mais… j’aimerais ton opinion sur quelque chose. »

Merde. Ça n’était jamais arrivé avant. Qu’est-ce qui l’a déclenché ? Il espérait vraiment que ce n’était pas une confession d’amour, il ne pouvait vraiment pas se permettre ce genre de drame.

« Est-ce que ça peut attendre la semaine prochaine ? » demanda-t-il. « Je vais être très occupé ces prochains jours. »

« Oui, » accepta-t-elle immédiatement. « C’est parfait. De toute façon j’ai besoin d’éclaircir mes idées sur la question. Je… je te dirai quand je serai prête. »

« Vous vouliez me voir ? » demanda Zorian en regardant à l’intérieur du bureau d’Ilsa. Cette dernière lui fit signe d’entrée, trop occupée à boire son thé pour lui répondre verbalement. Zorian s’installa dans la chaise visiteur et lui tendit tous les devoirs qu’il avait ramassés. Elle les regarda brièvement avant de les poser sur le côté et de prendre une autre gorgée de sa tasse.

Pendant une minute, elle le scruta attentivement, avant de poser enfin sa tasse et de soupirer.

« J’aimerais vous parler de vos expérimentations avec la magie de l’esprit, » dit-elle, tapotant sur la table avec ses doigts. « Je suis sûre que vous êtes au courant de la nature plutôt illégale de la plupart des sorts affectant l’esprit, mais comme pour vous c’est le produit d’une capacité innée plutôt qu’un accès à des sorts restreints, certaines exceptions peuvent être faites. L’Association des Empathes fournit de gros efforts pour faire la distinction entre l’empathie et le fait de lire dans les pensées, et affirmer que l’un est juste une extension logique de l’autre est… nouveau. Et plus que controversé. Malgré tout, mes questions discrètes sur le sujet m’ont permis de découvrir qu’il y a bien un lien connu entre les deux donc votre histoire tient debout. »

« Techniquement, l’empathie et lire dans les pensées sont effectivement différents. L’empathie est un talent passif sans intrusion de l’esprit, alors que lire dans les pensées implique de s’introduire volontairement dans l’esprit de quelqu’un d’autre, » expliqua Zorian. « C’est juste que tous les empathes sont capables de lire dans les esprits avec suffisamment d’entraînement. »

« Oh ? Intéressant, » dit Ilsa. « Je suis surprise que ce détail ne soit pas plus connu dans la communauté de mage, alors, ».

« J’y ai déjà réfléchi, en fait, » dit Zorian. « Les aranéas sont nées avec ces capacités. Elles parlent aux autres en utilisant principalement la télépathie, elles ont des bagarres télépathiques quand elles sont encore toutes jeunes, utilisent ce talent pour chasser leurs proies, et en fait pour presque tout. C’est naturel qu’elles raffinent et développent le reste de leurs compétences autour de ça, l’exploitant à l’extrême. Les empathes humains, d’un autre côté, sont rares et isolés, donc la plupart d’entre eux doivent réinventer la roue tout seul. Ça n’aide pas non plus que peu de personnes sont prêtes à les laisser lire leurs pensées, donc tout ‘entraînement’ est forcément illégal. Donc la plupart des personnes qui découvrent leurs capacités télépathiques gardent le silence ou deviennent carrément des criminels. Il y a probablement bon nombre d’empathes qui ont découvert ça, mais ils ne l’admettront à personne, je pense. »

« Un raisonnement excellent, » le félicita Ilsa. « Et en fait, c’est cette histoire de partenaire d’entraînement dont je voulais discuter avec vous. Si je comprends bien, votre sœur a déjà donné son accord pour vous aider, mais je crois savoir qu’avoir une certaine variété pour vos entraînements serait préférable, c’est bien ça ? »

« Oui, » confirma Zorian.

« Eh bien, croyez-le ou non, mais une étudiante a fait la requête pour que quelqu’un l’aide pour son entraînement en magie de l’esprit. Mais, sans surprise, aucun des professeurs n’est prêt à laisser un étudiant s’entraîner avec leur esprit, mais refuser directement la requête… n’est pas politiquement acceptable. »

« Vous voulez que je prenne la place d’un professeur, » devina Zorian.

« Cela vous serait bénéfique à tous les deux, » dit Ilsa. « Vous voulez tous les deux un partenaire d’entraînement, et vous êtes tous les deux plus qualifiés pour vous aider l’un l’autre que n’importe quel professeur de l’académie en termes de magie de l’esprit. »

« Et si l’autre étudiant n’est pas d’accord ? » demanda Zorian. « Je veux dire, peut-être veut-elle quelqu’un avec qui s’entraîner, mais ça ne veut pas dire qu’elle est prête à laisser quelqu’un d’autre s’entraîner sur elle en retour. »

« Alors ça ne serait pas la faute de l’académie de n’avoir pas pu répondre à la requête, » dit Ilsa avec un grand sourire. « Mais je doute fortement que l’étudiante en question serait gênée par cela. Qu’est-ce que vous en dites ? »

Zorian réfléchit pendant un instant. Il y avait bien un risque que l’autre personne découvre la boucle temporelle en lisant ses pensées, mais il disposait quand même de quelques moyens de défense mentale rudimentaires, et il était familier avec les limitations de la lecture de pensées. Tant qu’il ne laissait pas l’autre étudiant fouiller dans ses souvenirs à long termes, ça devrait aller. Et puis, il était curieux de voir comment cette étudiante se débrouillait en magie de l’esprit.

« Ok, je veux bien essayer. Avec qui vais-je travailler ? »

« L’une de tes camarades, Tinami Aope, » dit Ilsa.

Zorian cligna des yeux. Tinami était… attendez, bien sûr que ça allait être elle. Les rumeurs disaient bien que les Aope utilisaient de la magie de l’esprit, entre autres. Pas toutes les rumeurs n’étaient sans fondement. Et ça expliquerait pourquoi Ilsa était au courant de la requête, d’ailleurs.

En plus, est-ce qu’il ne s’était pas promis de la présenter aux aranéas à un moment, pour voir ce qu’il se passerait ? Ouais, il était totalement pour faire un essai.

« Salut, Tinami, » dit Zorian, entrant dans la salle de cours vide qu’Ilsa avait réservé pour leurs ‘leçons’. « Est-ce que je dérange ? »

« Hum, » elle gigota sur place. « J’attends quelqu’un en fait… »

« Pour de l’entraînement en magie de l’esprit, c’est ça ? » demanda-t-il. « Eh bien c’est moi. Je serai ton partenaire aujourd’hui, si tu veux bien de moi. »

« Heu… ah, je… Je ne veux pas être malpolie, mais je m’attendais à un genre d’expert… »

Heu, Ilsa ne lui avait pas dit qui allait lui enseigner ? Étrange.

« Je suis un mage de l’esprit naturel, » dit Zorian. « Je suis ce qui se rapproche de plus d’un expert à disposition de l’académie. Pourquoi ne pas essayer, et tu peux partir quand tu veux si je ne te conviens pas, ok ? »

Son visage devint immédiatement rouge, et elle détourna le regard, ses sentiments alternant entre l’embarras et l’indignation. Heu, peut-être aurait-il dû mieux choisir ses mots…

« Mauvais choix de mots, prétendons que j’ai dis autre chose, » dit rapidement Zorian. « Mais je suis surpris que tu ne savais pas qui allait t’enseigner. Qu’est-ce qu’Ilsa a dit a mon sujet ? »

« Juste que tu avais également besoin de quelqu’un sur qui t’entraîner, » dit-elle doucement. « Ça ne me dérange pas vraiment. J’ai assez de discipline mentale pour garder les informations sensibles hors de mes pensées de surface. »

« Pareillement, » dit Zorian. « Et je ne vais pas t’autoriser à regarder dans mes souvenirs. »

« O-Okay, » accepta-t-elle. « Je voulais surtout m’entraîner à la télépathie et à la lecture de pensée. Les sorts ne sont pas si difficiles à lancer, mais les utiliser correctement demande beaucoup d’entraînement. »

« Eh bien, je t’en prie, commence, » offrit Zorian.

Pour cette occasion, Zorian avait mémorisé des parties d’un livre de biologie décrivant plusieurs formes de plantes sauvages, et les récitait simplement dans sa tête pendant que Tinami essayait de lire ses pensées. Non seulement cela lui assurait qu’il n’allait pas révéler des informations sensibles, mais ça rendait également la chose plus facile pour elle. C’était bien plus simple de lire les pensées de quelqu’un quand elles pensaient en mots et en phrases complètes, plutôt que d’un flux confus d’émotions et de concepts, ce qui était l’état majoritaire des pensées des gens. En fait, la matriarche avait expliqué à Zorian qu’il n’était simplement pas possible de lire les gens comme un livre, à moins qu’elles ne récitaient littéralement un texte dans leurs têtes, comme il était en train de le faire. Il y avait toujours une grosse partie d’interprétation, et aucun liseur de pensée ne pouvait comprendre complètement une autre créature intelligente.

Mais ils pouvaient vraiment s’en rapprocher.

« Pourquoi est-ce que tes pensées sont pleines d’informations sur des plantes ? » demanda Tinami en fronçant les sourcils.

Apparemment, Tinami n’était pas au courant. Le style de magie de l’esprit des Aope était très grossier, et pouvait se résumer à jeter un enfant dans une piscine en espérant qu’il ne se noie pas. Un peu décevant, en fait. Il changea finalement à réciter des séquences de nombres et à imaginer des figures géométriques simples.

« Je pense que je te dois des excuses pour avoir douté de toi, » dit Tinami. « Tu t’y connais vraiment. Tu veux essayer à ton tour ? »

Zorian acquiesça et se concentra sur elle, utilisant son sens mental pour se diriger vers l’étoile brillante qu’elle représentait avant de se connecter à elle.

[Tu es sûre que tu es prête?]

Elle eut un petit cri et sursauta. « Q-quoi ? »

[Communication télépathique,] expliqua-t-il.

« Mais… tu n’as même pas lancé de sort, » dit-elle en fronçant les sourcils.

[J’en ai pas besoin. Comme je te l’ai dit, je suis un mage de l’esprit naturel. Je peux sentir tous les esprits autour de moi et je peux me connecter à eux si je le souhaite. Pour l’instant je te parle par télépathie, mais si tu es prête je vais étendre ma conscience à tes pensées de surface.]

Elle ferma les yeux pendant une seconde, avant de froncer à nouveau les sourcils et de les rouvrir.

« Attends, » dit-elle. « Je comprends pas. Si tu as créé un lien télépathique entre nous, pourquoi je ne peux pas l’utiliser pour te parler télépathiquement ? »

[Si je comprends bien, c’est comme ça que ça marche lorsque tu utilises un sort structuré pour ça ?]

« Eh bien, oui. Enfin, je veux dire qu’il y a plusieurs sorts d’émission, qui envoie simplement un message mental à quelqu’un, mais il faut les relancer à chaque fois que l’on veut envoyer quelque chose à la cible. Si tu veux une vraie conversation mentale avec quelqu’un, tu crées un lien télépathique entre toi et lui. Le principal problème est que les gens ne savent pas comment bien filtrer leurs pensées et envoient des choses inappropriées à travers le lien. »

[Hmm, je pense que l’on peut dire alors que j’ai simplement envoyé des messages en continue à travers le lien que j’ai établi entre nous. J’ai bien peur de ne pas encore savoir comment établir un lien qui fonctionne dans les deux sens,] dit pensivement Zorian. Les aranéas n’avaient jamais mentionné des liens télépathiques à double sens, mais rétrospectivement, la réponse était évidente. Un télépathe pouvait utiliser un lien établi pour répondre télépathiquement quel que soit le créateur du lien. Toutes les aranéas étaient télépathes, donc pourquoi s’embêteraient-elles avec des liens à double sens ? Ça allait être quelque chose qu’il allait probablement devoir développer lui-même. [Bref, prête?]

« Oui, » acquiesça-t-elle. « Tu peux commencer. »

Contrairement à lui, Tinami ne pensa pas à du texte ou des nombres, et fit au contraire de son mieux pour imaginer une scène quelconque de sa vie avec autant de détails qu’elle le pouvait. Les scènes n’avaient vraiment rien d’exceptionnel : une des leçons d’Ilsa, une conversation inintéressante entre Jade et Neolu qui bavardaient à côté d’elle, une balade dans la ville… c’était très visuel, mais ça représentait un véritable défi. Mais sa petite sœur était bien plus difficile à lire, ironiquement parce qu’elle ne cachait absolument rien de lui. Sa succession de pensées décousues était presque impossible à comprendre à moins qu’il ne discute avec elle et qu’il ne la fasse se concentrer sur un sujet en particulier.

« Ok, je suis officiellement jalouse, » souffla Tinami. « Je m’entraîne à ça depuis trois ans avec ma mère et ses amis, et je suis vraiment très loin de ton niveau. »

« T’as pas à te sentir mal, » dit Zorian. « J’ai… un avantage injuste. »

« Moi aussi, » dit Tinami. « Ma famille manipule la magie de l’esprit depuis plusieurs générations, et je peux avoir leurs conseils. C’est frustrant de réaliser à quel point le talent inné est important dans un domaine comme celui-là. »

« Ah, mais ce n’est pas juste un talent inné, » dit Zorian. « Moi aussi j’ai un prof avec plusieurs générations d’entraînement en magie de l’esprit. »

Elle haussa un sourcil. « Il n’y en a vraiment pas beaucoup, » dit-elle. « Je suis sûre que ma mère saurait si l’un de nos rivaux avait adopté un nouvel étudiant. »

« Pas beaucoup de profs humains, tu veux dire, » dit Zorian en souriant. « Ta mère ne pouvait vraiment pas le savoir, à moins qu’elle ne surveille également les nombreuses colonies d’araignées télépathes disséminées sur tout le continent. »

Tinami le regarda en silence pendant quelques secondes, avant de se pencher vers lui avec excitation.

« Des araignées télépathes ? Ne me dis pas… que tu as rencontré l’une des légendaires aranéas ? »

Légendaires ? Zorian fut sur le point d’exploser de rire, mais il se dit que les araignées étaient effectivement très douées pour se cacher. Même s’il y avait de humains qui étaient au courant de leur existence, très peu d’entre eux étaient prêts à rendre publiques leurs connexions aux colonies aranéennes. Zorian ne pensait pas que c’était à cause d’une intimidation de la part des aranéas (ou du moins, pas juste à cause de ça). Les mages qui étaient au courant voulaient probablement préserver leur monopole sur le commerce avec les aranéas, et ne voulaient pas que des rivaux arrivent en demandant leur part du gâteau.

« Son nom est Chercheuse Enthousiaste de Nouveauté, » dit Zorian. « Est-ce que tu aimerais la rencontrer ? »


Cet article comporte 11 commentaires
  1. Merci pour la trad de ce novel.

    Damn, j’ai commencé il y a quelques jours et je ne pensait pas que j’aurais aussi bien accroché. L’image n’attire pas au premier coup d’œil et le titre non plus, j’ai failli passer à côté.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Contenu protégé
Back To Top