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Mother of Learning, chapitre 24


Traducteur : Mithestral


 Chapitre 24 : Fumée et miroirs

Zorian était le premier à admettre qu’il n’était pas facile à vivre. Il était asocial, irritable, et s’attendait au pire de la part des autres. Il l’avait toujours su, même avant de mourir et d’être coincé dans la boucle temporelle, mais il avait toujours eu l’impression que son comportement était justifié. Avant la boucle temporelle, si quelqu’un s’était montré assez imprudent pour le critiquer sur ça, il aurait réagi avec la grâce et la subtilité d’un crotale que l’on venait de réveiller.

Maintenant… eh bien, il avait toujours l’impression qu’il avait eu de bonnes raisons d’agir comme il l’avait fait, et il n’allait pas gagner des concours de gentillesse de sitôt, mais la boucle temporelle l’avait changé. Il était plus calme, et peut-être légèrement plus bienveillant envers les personnes autour de lui. Il ne s’était pas disputé avec sa famille depuis des années, son indépendance financière était garantie une fois que la boucle serait terminée, ses capacités magiques grandissantes avaient fait des miracles pour sa confiance. Et puis, l’envergure de son problème actuel rendait toutes ses frustrations passées particulièrement insignifiantes en comparaison.

C’est pourquoi, quand Kirielle lui donna un troisième coup de pied dans le genou en trois minutes, il ne tiqua pas. Il ne soupira même pas d’exaspération. Il continuait simplement de regarder par la fenêtre, regardant les champs passer alors que le train s’approchait de Korsa.

« Je m’ennuie, » se plaignit Kirielle.

Zorian la regarda d’un air curieux. Les protections du train disruptaient le façonnage de mana, mais n’avaient qu’une influence mineure sur son empathie, et il pouvait certifier que ce qu’il détectait de la part de Kirielle n’était pas de l’ennui : il s’agissait d’un mélange d’excitation, d’anticipation et d’appréhension. D’après son expérience, ce mélange complexe semblait être l’émotion la plus commune chez les gens, et elle était presque entièrement indéchiffrable à son niveau actuel.

« Qu’est-ce qui t’embête ? » essaya-t-il. Il sentit immédiatement un déluge d’activité provenant de son esprit, et elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose avant de perdre son courage et d’essayer de camoufler sa tentative de prise de parole comme une inspiration profonde. Huh, donc elle n’était pas juste agitée…

« Rien du tout, » marmonna-t-elle, détournant le regard, tirant d’un air abattu sur l’ourlet de son manteau.

Zorian leva les yeux au ciel, et lui donna un léger coup de pied dans le genou. Bien qu’il ne fasse exactement la même chose qu’elle avait fait un peu plus tôt, elle lui lança quasiment instantanément un regard noir. Sans surprise, sa tentative d’intimidation échoua lamentablement. Elle était aussi effrayante qu’un chaton en colère.

« Dis-moi, » insista-t-il.

Elle regarda longuement d’un air suspicieux avant de céder.

« Est-ce que tu m’apprendras de la magie quand on arrivera à Cyoria ? » demanda-t-elle avec espoir.

Problématique. La réponse intelligente et raisonnable serait ‘non’. Il n’arriverait à rien en un seul mois, ce recommencement en particulier allait être très chargé, et elle allait oublier tout ce qu’elle allait apprendre à la fin du mois de toute façon.

« … Je vais voir ce que je peux faire, » dit Zorian après quelques secondes de silence tendu. Enfin, tendu pour Kirielle. Il était presque sûr qu’elle avait littéralement arrêté de respirer pendant qu’elle attendait une réponse.

« Ouiiiiiiiiiii ! » exulta-t-elle, donnant des coups de poing dans les airs en signe de victoire.

« Mais en échange, je vais avoir besoin de ton aide pour quelque chose, » ajouta-t-il.

« Ok, » accepta-t-elle immédiatement, ne demandant même ce qu’il avait à l’esprit. « Hé, est-ce que tu peux –»

« Non, » répondit immédiatement Zorian. « Le train est protégé pour disrupter le façonnage de mana. Personne ne peut lancer de sort à l’intérieur. »

« Oh, » dit-elle, un peu déçue.

En vérité, Zorian mentait un peu. Les protections du train qui disruptait le façonnage de mana était très faible et rudimentaire, prévu pour dissuader les étudiants faisant un excès de zèle et le vandalisme, mais c’était à peine une gêne légère pour un vrai mage comme Zorian. Il pouvait facilement surmonter la protection, mais il l’avait analysé en détail lors d’un recommencement précédent et savait qu’elle envoyait un rapport de tout lancer de sort significatif à un endroit inconnu. Il préférait ne pas se faire expulser du train avant d’atteindre Cyoria juste parce que Kirielle voulait un spectacle gratuit.

Kirielle ouvrit à nouveau la bouche pour ajouter quelque chose, mais fut interrompue par les grésillements des haut-parleurs.

« Nous arrivons à Korsa, » dit la voix de l’annonceur. « Je répète, nous arrivons à Korsa. Merci. »

Eh bien, au moins Kirielle aurait bientôt quelqu’un d’autre à embêter dans leur compartiment.

« Il y a tellement de gens, remarqua Kiri, regardant la foule sur le quai à travers la fenêtre. « Je ne savais pas qu’il y avait tellement de personnes allant à ton école. »

Zorian, qui s’amusait à compter le nombre de personnes sur le quai en utilisant son sens mental, fit un son distrait pour montrer son accord. Même si le fait d’utiliser son sens mental ne prenait plus la totalité de son attention, il fallait qu’il se concentre quand même beaucoup pour obtenir des informations utiles. Après une trentaine de secondes à essayer de séparer la masse resserrée de gens en des individus pouvant être dénombrés, il décida cependant que c’était bien trop difficile pour lui pour l’instant et se concentra à nouveau sur Kirielle.

« Pourquoi est-ce que les mages sont si rares s’il y a tellement de personnes qui étudient pour en devenir un ? » demanda-t-elle.

« Ils ne sont pas si rares, » dit Zorian. « C’est juste que la plupart des mages venant des zones rurales n’y restent pas une fois qu’ils ont terminé leurs études. Et je les comprends parfaitement. Moi je sais que je n’ai aucune intention de retourner à Cirin après avoir obtenu mon diplôme.

« Quoi ?! Pourquoi ?! » s’écria Kirielle.

Zorian haussa un sourcil. « J’ai vraiment besoin de répondre à cette question ? »

Kirielle fit la tête, croisant les bras et montrant clairement son agacement. « Non, pas vraiment. Mais ça veut dire que je serai toute seule avec mère et père. C’est nul ! »

« Tu n’auras qu’à harceler mère pour qu’elle te laisse me rendre visite souvent, » suggéra Zorian. « Elle cédera bien à un moment, surtout que tu seras le seul moyen qu’ils auront de maintenir le contact avec moi. Père ne s’intéresse pas du tout à nous deux, donc il suivra l’avis de mère sur ça. »

Kirielle le regarda étrangement. « Je peux venir te rendre visite ? »

« Quand tu le voudras, » confirma Zorian.

« Tu ne me trouves pas agaçante ? » demanda-t-elle.

« Oh que si, » dit Zorian, souriant en voyant son air scandalisé. « Mais tu restes le seul membre de notre famille que j’apprécie. Et puis, je suis sûr que tu me trouves aussi agaçant, »

« T’as bien raison, » souffla Kirielle, lui donnant un nouveau coup de pied dans le genou pour faire bonne mesure.

Ils regardèrent en silence les différents passagers monter à bord du train, cherchant des compartiments vides pour eux-mêmes et leurs groupes. Mais le nombre de compartiment vide diminua évidemment rapidement, et celui de Zorian et Kirielle hébergea bientôt quelques personnes supplémentaires : Ibery, Byrn, et deux autres filles qu’il n’avait jamais vu jusqu’à ce recommencement. Ce n’était pas prévu, il ne s’attendait qu’à voir Ibery rentrer dans leur compartiment. Mais peu importe, peut-être était-ce mieux ainsi. Plus il avait d’audience quand il allait faire ça, mieux c’était. Maintenant, tout ce dont il avait besoin était une ouverture.

Il ne dut pas attendre très longtemps.

« Eh bien, ton frère est bien meilleur que le mien, » dit l’une des nouvelles filles à Kirielle qui termina d’expliquer qui elle était et pourquoi elle se rendait à Cyoria. « Je suis sûre que le mien aurait fait tout en son pouvoir pour éviter d’avoir à amener sa petite sœur avec lui. »

« J’ai presque décidé de ne pas l’emmener, avec cette histoire du Culte du Dragon d’En Bas, » intervint Zorian. « Mais je me suis dit qu’ils n’étaient qu’une bonne de tarés de toute façon. Enfin, je veux dire, si c’était si facile d’invoquer une armée de démons, tout Altazia aurait déjà été réduite en cendres, pas vrai ? »

Toutes les conversations s’arrêtèrent net, et toutes les personnes à bord de son compartiment tournèrent leur regard vers lui, comme s’il lui poussait une seconde tête. Zorian fit semblant de ne pas comprendre, et les regarda d’un air perplexe.

« Quoi ? » demanda-t-il finalement.

« De quoi est-ce que tu parles ? » demanda Byrn prudemment.

« Vous n’avez pas entendu ? » répondit-il en fronçant les sourcils, se tortillant inconfortablement sur sa chaise. « Le Culte du Dragon d’En Bas a publié une menace… enfin techniquement une déclaration d’intention mais peu importe… Ils prévoient d’invoquer une armée de démon le jour du festival d’été. La convergence planétaire qui se produira ce jour-là sera la plus puissante depuis des centaines d’années, donc c’est apparemment une opportunité unique pour eux. »

« T’es sérieux ? » dit Ibery, entre question et affirmation.

« C’est ce qu’on dit, » répondit Zorian. « Et Cyoria héberge bon nombre de ces fous furieux, donc je pense que je suis en droit d’être un peu inquiet, »

« Cyoria a beaucoup de membres du Culte du Dragon ? » demanda Byrn, incrédule.

« C’est à cause du Trou, » dit Ibery en soupirant. « C’est comme un lieu saint pour eux… Un énorme trou dans le sol, de profondeur inconnue et qui relâche constamment du mana dans l’air. Ils pensent que c’est un lien direct jusqu’au Cœur du Monde. »

Woah, heureusement qu’Ibery était là. Zorian l’ignorait et aurait dû inventer quelque chose, qui n’aurait pas forcément été convaincant. Il devrait probablement se renseigner sur les croyances du Culte un de ces jours plutôt que de simplement les prendre pour des illuminés. Connaître son ennemi, et cetera.

La conversation ne tourna pas longtemps autour des sectaires, et ils abordèrent rapidement d’autres sujets. Zorian laissa faire, n’ayant pas envie d’insister. Il ne savait absolument pas si cette discussion allait avoir un impact significatif sur le recommencement, mais ça ne lui coûtait rien d’essayer et de lancer le moulin à rumeurs un peu plus tôt.

Le premier domino était posé.

Comme la première fois qu’il avait amené Kirielle à Cyoria, elle et Byrn décidèrent de visiter la gare pendant un moment avant de se rendre en ville. Évidemment, le temps qu’ils s’y rendent, il pleuvait déjà énormément. Mais contrairement à la dernière fois, Zorian possédait maintenant un collier de protection qu’il avait créé en attendant le départ du train à Cirin, donc maintenir le bouclier pare-pluie autour du groupe ne drainait pas du tout ses réserves de mana. Par conséquent, il décida d’être gentil et ne discuta pas lorsque Kirielle insista qu’ils devaient accompagner Byrn à l’académie.

C’est sûrement la raison pour laquelle Byrn demanda à rester en contact lorsqu’ils rejoignirent sa destination et furent sur le point de se séparer. Zorian lui donna des indications pour se rendre jusqu’à chez Imaya, et lui dit de rendre visite de temps en temps. Il était sûr que cela ne dérangerait pas Imaya, et même si lui s’en fichait pas mal de Byrn, il voyait bien que Kirielle s’entendait bien avec lui.

En parlant d’Imaya, leur première rencontre se passa bien mieux que la dernière fois. Il ne faisait aucun doute que le fait qu’ils n’avaient pas frappé à sa porte complètement trempés avait bien aidé. En fait, elle ne protesta même pas lorsque Zorian insista qu’il avait quelque chose d’urgent à faire et qu’il retourna dans la pluie.

Cette chose importante qu’il devait faire était de parler aux aranéas pour leur rendre leurs souvenirs, mais cette fois il apportait des cadeaux : 5 disques de pierre qui agissaient comme des relais télépathiques, améliorant drastiquement la capacité des aranéas à coordonner leurs actions sur de larges distances. Évidemment, le sixième disque resta la propriété de Zorian, afin qu’il n’ait plus à descendre dans les égouts à chaque fois qu’il voulait parler à la matriarche.

[Vous savez, quand je vous ai dit de me contacter aussitôt que possible, je ne pensais pas vraiment que vous devriez m’appeler au beau milieu de la nuit, ] envoya Zorian à la matriarche, plaçant autant d’agacement dans le message qu’il le pouvait. Il n’était toujours pas très doué à attacher des émotions et des images à ses communications, mais il avait confiance qu’elle avait reçu l’idée générale de ce qu’il essayait de faire passer. [Je ne sais pas pour les aranéas, mais nous autres humains avons besoin de dormir la nuit pour fonctionner normalement.]

[Mes excuses,] renvoya la matriarche. Elle ne semblait pas du tout désolée. [Cet appareil que tu m’as offert est fascinant. Très impressionnant.]

[Pas vraiment. C’est pas un objet magique d’excellente qualité. J’ai pris de nombreux raccourcis pour le faire, et ça se voit. C’est un disque assez large et lourd fait de pierre, donc ce n’est ni discret ni facilement transportable, et sa durée de vie ne dépasse pas 10 semaines.]

[C’est toujours un mois et demi de plus que nécessaire,] remarqua la matriarche.

[C’est vrai,] admit Zorian.

[Je suppose que tu arriverais à faire des versions qui durent plus longtemps ?]

[Oui, bien sûr.]

[Et est-ce que d’autres artificiers pourraient dupliquer ton travail ?] demanda-t-elle. [Où est-ce que c’est quelque chose que tu as inventé toi-même ?]

Zorian fronça les sourcils. Pourquoi aurait-elle besoin d’autres artificiers si elle l’avait lui ? Est-ce qu’elle prévoyait de se débarrasser de lui une fois qu’ils auraient quitté la boucle temporelle ?

[C’est quelque chose que j’ai inventé,] dit Zorian. [D’autres artificiers devraient d’abord créer un patron, et ça peut prendre du temps.]

C’était vrai, mais trompeur. Il avait bien conçu les relais par lui-même, en commençant de zéro, mais ça n’avait vraiment pas été si difficile. Il soupçonna que tout fabriquant d’objet magique pouvait faire de même en un mois ou deux, à conditions qu’ils soient eux-mêmes télépathes ou avaient un télépathe sous la main pour faire des tests. Mais elle pouvait découvrir elle-même ce détail.

[Je vois,] dit-elle. [Eh bien, je ne devrais pas te garder éveillé plus longtemps. Je voulais juste te dire que j’ai analysé le paquet de souvenirs, et je suis convaincue qu’il est authentique.]

Zorian roula des yeux. Comme s’il y avait le moindre doute. L’araignée avait visiblement fini de lui parler, et coupa la connexion, le laissant à nouveau seul dans son lit. Enfin, seul dans sa tête. Kirielle était bien avec lui dans la chambre, un fait qu’elle lui rappela immédiatement en profitant de sa distraction pour s’approprier le dernier bout de couverture qu’il avait réussi à garder pour lui jusqu’alors. Il lui lança un regard noir pour ça, mais elle se blottit encore plus profondément dans son cocon de couvertures volées, complètement ignorante de sa colère, plongée dans le royaume des rêves.

Il soupira. Il n’arriverait jamais à se rendormir maintenant. Il lança une protection de silence sur la pièce, avant de sortir lentement du lit, faisant attention à ne pas réveiller Kirielle. Elle l’agaçait, certes, mais ce n’était pas sa faute si son sommeil avait été interrompu.

‘Note à moi-même : la prochaine génération de relai a besoin d’un bouton on/off.’

Après avoir surpris Imaya pour s’être levé avant elle, Zorian sortit de la maison pour se rendre dans divers magasins. Le plan sur lequel lui et la matriarche avait travaillé lors du recommencement précédent impliquait de son côté de créer beaucoup d’objets magiques, et donc il allait devoir acheter des matériaux et des outils spécialisés. Sans oublier qu’il allait devoir faire quelques achats supplémentaires s’il voulait vraiment commencer à apprendre à Kirielle comment devenir un mage.

Il espérait vraiment que Kirielle parvienne à charmer Kana comme elle l’avait fait la dernière fois. Même si Zorian s’était amélioré en alchimie et pouvait se débrouiller par lui-même s’il en avait besoin, l’aide de Kael serait inestimable pour certain des projets qu’il avait prévus lors de ce recommencement.

« Zorian ! Par ici ! »

Zorian s’extirpa du fil de ses pensées et se dirigea rapidement vers la personne qui l’avait appelé. Benisek était exactement la personne qu’il recherchait. Il s’assit rapidement à côté du garçon potelé, échangea une série de plaisanterie avant de se pencher sur la véritable raison pour laquelle il avait utilisé une divination pour trouver son ami.

« Ben, mon ami, tu ne vas pas croire ce que j’ai trouvé pendant ces vacances, » dit Zorian. « Je ne comprends pas ce qu’ils avaient en tête quand ils ont dit ça… On dirait quelque chose sorti d’un mauvais roman d’aventure, »

« Dis-moi, » dit Benisek en se penchant en avant.

« Eh bien… » commença Zorian, feignant soudainement de la réticence. « C’est genre confidentiel, tu vois. Je ne te fais cette confidence que parce qu’on est amis, donc ne le dis à personne d’autre, ok ? »

Il était crucial de bien lui faire remarquer qu’il s’agissait quelque chose de confidentiel, et qu’il devait le garder pour lui, car cela voudrait dire que Benisek allait répandre la rumeur deux fois plus rapidement.

« Bien sûr, » dit Benisek sur un ton rassurant. « Tu me connais, Zorian. Je ne trahirais jamais ta confiance comme ça. »

Zorian ne put s’empêcher de sourire. « Merci, Ben. Je savais que je pouvais compter sur toi. »

Après avoir averti Benisek du terrible complot terroriste qui allait détruire Cyoria pendant le festival d’été, Zorian retourna chez Imaya et attendit que Taiven arrive pour lui proposer son expédition dans les égouts. Il s’amusa à créer l’une des cartes d’entraînement sur lesquelles Xvim l’avait fait travailler. Il avait initialement prévu de simplement en acheter un paquet dans l’un des magasins, mais elles étaient bien plus chères que ce à quoi il s’était attendu. Son respect pour Xvim augmenta un tout petit peu quand il réalisa la petite fortune que Xvim avait dépensé pour lui lors des deux recommencements en question. La liste des défauts que Zorian trouvait à Xvim était longue comme le bras, mais être radin n’était pas l’un d’eux.

Mais il allait quand même s’arranger pour devenir l’apprenti d’Ilsa bien sûr. Radin ou non, Xvim restait incroyablement frustrant, et supportable qu’en petites doses.

Il termina de dessiner les glyphes dans les coins de la carte qu’il fabriquait, et commença à lier la combinaison de sort nécessaire. Kirielle, qui était à côté de lui en train de dessiner un vase, leva les yeux de sa feuille de papier quand elle le vit lancer des sorts, mais perdit tout intérêt devant le manque de lumière ou d’autres effets visuels impressionnants.

Zorian espérait vraiment que Benisek garde le silence sur la source de la ‘rumeur’. Ça serait probablement le cas, car Ben ne révélait jamais ses sources s’il le pouvait, aimant bien trop prétendre qu’il avait des sources super secrètes qui lui donnaient des informations fiables plutôt que d’admettre la vérité : il ne répétait que des rumeurs provenant d’autres étudiants. Mais de toute façon, Zorian avait un plan de secours si quelqu’un d’officiel venait le voir au sujet de l’histoire. Comme les aranéas répandaient la même histoire à différents endroits devrait aider à masquer où est-ce que la rumeur avait débuté.

Il mettait les dernières touches à sa carte lorsque Taiven fit irruption dans la cuisine et se dirigea vers lui.

« Salut Cafard ! Belle maison, » dit-elle, s’asseyant à côté de lui pour jeter un œil à ce qu’il faisait. « Oh, je sais ce que c’est. Je comptais m’en acheter un jour, mais je finis toujours par dépenser mon argent ailleurs. Combien t’en as acheté ? »

« Aucune, » dit Zorian. « Elles sont trop chères à mon goût, donc j’ai décidé de faire mes propres cartes. C’est la seule que j’ai faite pour l’instant. »

Taiven haussa un sourcil, visiblement amusée par son affirmation. Zorian fronça les sourcils, n’aimant pas son expression. Elle ne croyait pas qu’il était capable de faire une carte pareille ? C’était rien du tout ! Il jeta la carte vers elle, prenant une mine renfrognée.

« Essaye-la, » lui dit-il.

Soupirant dramatiquement, Taiven prit une profonde respiration et… fronça les sourcils. Zorian ressentit un mélange de surprise et de frustration émanant d’elle et réalisa quelle avait essayé de brûler le cercle qu’il avait dessiné sur la carte et avait échoué.

« T’as pas réussi, pas vrai ? » dit Zorian, tout sourire.

« Tu l’as mal faite ! » souffla-t-elle.

« Pas vrai ! » protesta Zorian. « T’es juste nulle. »

« C’est pas vrai ! » répliqua-t-elle. « Pourquoi tu ne le fais pas, si tu es si spécial, hein ? »

« Hmph, » se moqua Zorian, récupérant sa carte. Il positionna la carte afin qu’elle puisse observer les résultats de ce qu’il s’apprêtait à faire (et se fit une note mentale que Kirielle avait décidé de venir voir quel était le problème et était également en train d’étudier la carte) puis canalisa instantanément son mana dans la carte de manière très entraînée.

Le cercle, et seulement le cercle, s’illumina momentanément de rouge avant de tomber en cendre. Zorian souffla sur la carte pour dissiper le reste sur la table, et puis donna la carte utilisée à Taiven d’un air suffisant. Il croisa les bras et attendit sa réponse.

« A hem, » dit une voix mûre féminine derrière lui, interrompant la scène. « Vous allez bien sûr nettoyer la pagaille que vous avez faite sur ma table, n’est-ce pas monsieur Kazinski ? Oh, et j’aimerais vous prévenir que je vous facturerai pour tout dégât que vous occasionneriez sur les objets qui m’appartiennent avec vos… expériences. »

Zorian se retourna et fit son plus beau sourire pour Imaya. Elle leva les yeux au ciel, pointant du doigt les cendres sur la table. Baissant la tête de défaite, Zorian se leva pour récupérer un torchon dans la salle de bain, ignorant le rire de Taiven derrière lui. Juste à cause de ça, il fut tenté de l’envoyer bouler avec son histoire d’expédition dans les égouts.

Enfin, brièvement. Il avait vraiment besoin de l’accompagner cette fois.

« Donc, qu’est-ce que tu me voulais déjà ? » demanda Zorian, s’asseyant à nouveau à côté de Taiven.

« Ah, oui, j’aimerais savoir si tu voulais me rejoindre pour un boulot… »

Zorian écouta patiemment son explication avant de révéler qu’il avait des contacts avec les aranéas et de demander qu’ils essayent de leur parler avant de débarquer et de lancer des sorts partout. Comme les précédents recommencements ou il avait utilisé la même approche, Taiven accepta facilement qu’il traînait avec des araignées intelligentes géantes dans les égouts, mais cette fois-ci elle avait une requête supplémentaire.

« Comme tu es apparemment assez doué pour te balader seul dans le Donjon pour aller voir des monstres intelligents et dieu sait quoi d’autre, j’aimerais un peu tester tes compétences, » lui dit Taiven. « Et puis, ça ne fait pas de mal de savoir quelle est ton efficacité réelle au combat si tu vas m’accompagner moi et mon équipe sur une mission potentiellement dangereuse. Tu connais bien quelques sorts de combat, pas vrai ? »

« Beaucoup, » la rassura Zorian.

« Bien, alors viens chez moi demain vers midi pour que je puisse te tester, » dit Taiven. « Tu es sûr qu’elles vont nous rendre la montre si nous le demandons gentiment ? »

« Si elles l’ont, oui, » dit Zorian. « Ce type qui vous a donné le job ne me semble pas spécialement fiable. Je ne crois pas une seconde qu’il ne sache pas ce que sont les aranéas, et pourtant il vous envoie quand même vous pour récupérer une montre de poche chez elles. Soit il essaye de vous faire tuer, ou… bon sang, je sais pas à quoi il joue. »

« Si la montre est quelque chose de valeur, ou illégal, il peut ne pas vouloir envoyer quelqu’un qui puisse reconnaître ce qu’elle est vraiment, » dit Taiven avec une mine renfrognée. « Tes araignées, elles sont vraiment dangereuses ? Même si elles sont très intelligentes, elles doivent quand même être vulnérables au feu et tout. Peut-être qu’il pensait qu’on les décimerait sans leur parler ? »

« Toutes les aranéas sont des mages, » dit Zorian. Ce n’était pas strictement vrai, seule une petite minorité d’aranéas était armée d’un système de sorts, mais les pouvoirs psychiques étaient suffisamment versatiles pour être considéré comme un type spécialisé de sorts. « Elles sont très douées à la magie de l’esprit, les illusions, et la furtivité. Et elles ont un lien télépathique les unes avec les autres, donc elles te connaîtront et te reconnaîtront si tu tues certaines de leurs sentinelles. Et alors, tu aurais un groupe d’araignées magiques qui t’en veulent te tendre une embuscade la prochaine fois que tu descendrais dans le donjon. »

« Merde, » dit Taiven. Il sentit un pic de colère chez elle, avant qu’elle ne le maîtrise et se force à se calmer. « Cet enfoiré a plutôt intérêt à avoir été inconscient du danger, sinon je vais le dénoncer au premier commissariat que je trouverai. C’est quasiment une tentative de meurtre ! »

« Parlons d’abord aux aranéas pour voir ce qu’elles ont à dire, » dit rapidement Zorian. Il ne voulait pas que Taiven fasse face à l’homme et annule l’expédition. « Je te garantis qu’elles n’attaqueront pas si je viens avec vous. »

Taiven le regarda longuement d’un air indéchiffrable.

« Quoi ? » demanda-t-il.

« Rien, » dit Taiven. « C’est juste que je pensais te connaître, mais maintenant tu me dévoiles ce secret… j’en avais aucune idée. C’est un peu surréel. »

« Ouais ! » intervint soudainement Kirielle. Elle avait été silencieuse pendant toute la discussion, mais elle avait visiblement écouté avec grande attention. « Comment ça se fait que tu n’as jamais rien dit à ta propre sœur ? »

« Oh, celle-là est facile, » répondit habilement Zorian. « Je ne voulais pas que mère et père l’apprennent, donc te le dire aurait été imprudent. Tu sais combien de fois tu m’as créé des problèmes en dévoilant des secrets devant nos parents ? »

« Oh, allez quoi ! » pleurnicha Kirielle. « J’étais encore un petit bébé ! Je ne savais rien ! Tu ne peux pas sérieusement m’en vouloir encore pour ça ! »

« Non, bien sûr que non, » marmonna Zorian de manière inconfortable. « Et puis, je viens de parler des aranéas devant toi, pas vrai ? »

Taiven secoua tristement la tête, se levant de sa chaise. « Tu gardes trop de secrets, Cafard. Je me sens un peu blessée que tu n’aies pas pensé pouvoir te confier à moi, mais je ne suis pas du genre rancunier donc je vais laisser passer. Mais ne t’attends pas à ce que ça s’arrête là, je vais te harceler sans fin jusqu’à ce que j’ai une vision complète de l’histoire. On se voit demain. »

« Attends, » dit Zorian. « En fait… ouais, il y a quelque chose que je dois vous dire. À tous. Madame Kuroshka, je sais que vous nous écoutez discrètement depuis un moment, donc vous pouvez aussi bien venir vous asseoir pour ce qui va suivre. »

Imaya, qui nettoyait les couverts, se retourna et plaça les mains sur ses hanches, lui donnant un regard fâché.

« Je ne faisais pas du tout ça, » lui dit-elle. « Je m’occupais de mes propres affaires, et dans ma propre cuisine. Si vous ne vouliez pas que j’entende votre conversation, vous auriez dû aller ailleurs. »

« C’est ma faute, » admit facilement Zorian. Il était sûr qu’elle avait fini depuis longtemps ce qu’elle voulait faire dans la cuisine, et qu’elle restait simplement pour pouvoir les écouter, mais peu importe. « Kiri, tu te rappelles que je t’ai promis de t’enseigner à lancer des sorts en échange d’une faveur ? Quand on était encore dans le train ? »

« Oui ? » confirma Kirielle avec hésitation.

« Ok, quelques informations préliminaires d’abord. Je suis ce qu’on appelle couramment un empathe, une personne qui ressent les émotions des autres. Malheureusement, jusqu’à récemment, mes pouvoirs étaient incontrôlables. Je ne pouvais m’adresser à personne pour m’aider… du moins pas du côté humain. »

« Les araignées, » devina Imaya.

« Oui, » confirma Zorian. « Les aranéas sont toutes empathiques par nature. Grâce à elles, j’ai maintenant plus ou moins le contrôle sur mes capacités empathiques, même si ça me demandera des années d’entraînement pour les raffiner suffisamment en quelque chose de fiable. Vous me suivez pour l’instant ? »

« Qu’est-ce que je ressens maintenant ? » demanda Kirielle.

« Je ne sais pas, » admit Zorian. « Les sentiments des gens sont très rarement très simples, et si une émotion n’est pas très forte, je suis réduit à simplement deviner en me basant sur mes interactions avec la personne. Plus je passe du temps avec une personne, plus c’est facile pour moi de les ‘lire’. »

« Mais n’est-elle pas votre sœur ? » demanda Imaya. « On pourrait penser que s’il y a bien quelqu’un de suffisamment proche, ça serait votre famille. »

« Notre famille est… » hésita Zorian, cherchant le bon mot. « Légèrement dysfonctionnelle, je pense. J’essaye de les éviter le plus souvent possible, et je n’ai pas interagi tant que ça avec Kirielle. Et puis, je ne suis pas le seul à garder des secrets ici, Kirielle garde également beaucoup de choses pour elle. Je pense qu’on ne se connaît pas si bien l’un l’autre, nonobstant nos liens fraternels. »

Il y eut un bref silence, le temps que chacun digère cette information, mais l’atmosphère gênée fut rapidement brisée par Imaya qui s’éclaircit la gorge.

« Eh bien, » dit-elle. « Je trouve que c’est une bonne chose que vous soyez tous les deux là maintenant, pour vous reconnecter. »

« Ouais ! » approuva immédiatement Kirielle. « Hé, tu crois que c’est possible que je sois aussi une empathe ? »

« Désolé Kiri, mais je suis sûr que tu ne l’es pas, » dit Zorian. « J’aurais été capable de le sentir si tu l’étais. »

« Tu peux sentir d’autres empathes ? » demanda Taiven.

« Je peux sentir tous les esprits autour de moi, empathe ou non, » dit Zorian. « Je peux aussi avoir des informations basiques sur chaque esprit : la complexité de leurs pensées, leur espèce, leur sexe, ce genre de chose. Les empathes brillent comme des petits soleils quand j’utilise mon sens mental, donc… désolé, Kiri. »

« C’est pas grave, » répondit-elle d’un air découragé.

« Tu peux sentir les gens autour de toi, peu importe les obstacles ? » demanda Taiven. Zorian acquiesça. « Et la portée de cette capacité, c’est quoi ? »

« Si je suis occupé à autre chose, et que j’utilise mon sens mental en arrière plan, environ une dizaine de mètres, » dit Zorian. « Mais si je me concentre à scanner mon environnement, facilement dix fois plus. Mais s’il y a beaucoup d’esprit autour de moi, j’ai du mal à traiter toutes les informations, et elles commencent alors à toutes se mélanger dans une masse qui me donne le mal de tête. Je coupe mon empathie quand je suis au milieu d’une foule. »

« Cafard, je vais définitivement te recruter dans mon équipe, » dit Taiven. « Ça fait un moment que j’essaye de trouver un pisteur ! Tout ce qu’on a à faire c’est t’apprendre quelques divinations et –»

« C’est déjà fait, merci, » dit Zorian. « Je suis plutôt doué avec les divinations. »

« Encore mieux ! » dit Taiven. « Tu es embauché. »

« On verra, » soupira Zorian.

« C’est fascinant, » dit Imaya. « Je n’ai jamais entendu parler de cet aspect de l’empathie, mais j’imagine que ce n’est pas insensé que quelqu’un qui ressent les émotions puisse localiser d’autres personnes grâce à cela. Mais ce n’est pas ce dont tu voulais parler, ou bien ? »

« Non, effectivement, » acquiesça Zorian. « C’est quelque chose de très peu connu, mais l’empathie est juste un symptôme d’une capacité bien plus… dangereuse. Un empathe suffisamment doué peut couvrir l’espace entre les esprits et se connecter à toute personne à sa portée pour leur parler télépathiquement, lire leurs pensées, et modifier leurs souvenirs. Et les aranéas m’ont appris à le faire. »

Il s’arrêta pour jauger leurs réactions. Eh bien, aucune d’entre elles ne semblait paniquée ou scandalisée, donc c’était encourageant.

« Je n’ai absolument pas l’intention de faire ça sur vous sans votre permission, » dit Zorian. « Mais en même temps, j’ai besoin de quelqu’un pour m’entraîner. Les aranéas ne peuvent pas vraiment m’aider pour ça, leurs esprits sont bien trop étrangers pour qu’un débutant comme moi puisse les comprendre. J’ai besoin d’un volontaire humain, et j’espérais que tu veuilles bien m’aider, ô ma chère sœur. »

« Tu veux lire mes pensées ? » demanda Kirielle.

« C’est ça. »

« Et si je refuse, tu vas quand même m’apprendre la magie ? »

« Absolument, » dit Zorian. « C’est une requête, pas du chantage. Je vais devoir trouver quelqu’un d’autre si tu refuses. »

« Eh bien, d’accord, » dit-elle. « Je pense que je vais t’aider. Mais tu ne peux dire à personne… sur les trucs dans ma tête. Et tu vas devoir me dire tous tes secrets en échange ! »

« Bien sûr, » dit-il en souriant. « Cela me semble équitable. »

Zorian trouva que la discussion s’était super bien passée. C’est vrai qu’Imaya l’évitait depuis, et que Kirielle lui lançait de regards curieux, mais elles n’étaient pas terrifiées par lui, juste inconfortables. Elles prenaient sa révélation bien mieux qu’il ne l’avait cru.

Et puis, il y avait bien sûr Taiven, pas dérangée du tout par son aveu qu’il apprenait à lire dans les pensées des gens.

« T’es prêt, Cafard ? » demanda-t-elle, faisant tourner son bâton de combat.

« Je suis prêt, ouais, » dit-il, agrippant fermement sa baguette de sort.

S’il savait une chose sur comment réfléchissait Taiven (et c’était le cas), elle irait immédiatement à l’offensive. Sa stratégie de combat se résumait à ‘frapper fort pour ne pas avoir à se défendre’… même si elle pouvait quand même se défendre, si elle était forcée. Il n’avait aucun moyen de gagner un combat prolongé avec elle, même s’il était techniquement un meilleur mage qu’elle, donc il allait devoir faire recours à la ruse s’il voulait gagner.

Ça serait bien s’il arrivait péniblement à gagner contre elle. Il rêvait vraiment de voir son expression au moment de perdre face au ‘petit Cafard’.

En un clin d’œil, 5 missiles magiques à têtes chercheuses furent lancés vers lui. Il les laissa s’écraser sur son bouclier, et répondit avec un sort électrique assez exotique. Un rayon d’électricité se dirigea vers Taiven, qui érigea son propre bouclier basique pour l’encaisser.

Mais à mi-parcours, le rayon se sépara en trois rayons plus petits, l’un se dirigeant sur la gauche de Taiven, l’autre sur la droite et le troisième au-dessus, avant de changer une fois de plus de direction pour s’écraser sur elle depuis trois directions différentes, contournant parfaitement le bouclier devant elle.

Mais ce ne fut pas suffisant. Taiven avait visiblement réussi à faire la transition de son bouclier monodirectionnel à une égide complète la protégeant dans toutes les directions avant que les trois rayons ne la touchent. Zorian jeta quelques grenades fumigènes dans le hall pour l’aveugler, utilisant son sens mental pour la localiser, et avait commencé à incanter un sort compliqué qui n’était pas inscrit sur sa baguette dès qu’il avait été lui-même camouflé par la fumée.

Taiven répondit en incantant plusieurs bourrasques, espérant qu’il soit pris dans la zone d’effet. Elle venait juste de terminer de dissiper l’écran de fumée quand il termina le sort, épuisant quasiment complètement ses réserves de mana.

‘Si ça ne marche pas, le combat s’arrêtera là pour moi’, pensa-t-il.

Un éclair brillant de force émergea de sa main et s’écrasa sur le bouclier de Taiven. Le bouclier explosa quasiment immédiatement à l’impact, et Taiven fut soulevée dans les airs et projetée violemment à terre par l’impact. Elle ne se releva pas, inconsciente.

« Oups, » dit doucement Zorian. « J’en ai fait un peu trop je crois. Ça aurait pu la tuer si les protections n’avaient pas fonctionné normalement. »

Après avoir lancé quelques divinations pour s’assurer qu’elle allait globalement bien et qu’elle n’avait pas de blessure interne, Zorian s’autorisa à sourire. Il allait devoir travailler sur sa retenue, mais c’était bien une victoire. Elle n’avait pas été beaucoup plus douce avec lui lors de leurs entraînements précédents, donc elle n’avait pas vraiment le droit de se plaindre de ce qu’il avait fait. Il était impatient de voir la tête de Taiven quand elle se réveillerait.

« Allez, Cafard, » grommela Taiven. « Dépêche-toi de trouver tes araignées, qu’on puisse terminer la mission. J’en ai déjà marre de cet endroit. »

Zorian soupira et se concentra à nouveau sur son sens mental. Il avancerait plus vite si Taiven arrêtait de lui faire des remarques toutes les deux minutes. Tu parles d’une mauvaise perdante.

« Hé, » murmura une voix d’homme dans son oreille, le déconcentrant à nouveau. « Qu’est-ce qu’il s’est passé entre toi et Taiven pour qu’elle soit si agacée ? »

Zorian regarda Grognon et se demanda comment il devait répondre. Il décida d’être franc.

« Je l’ai battu lors d’un combat d’entraînement, » dit-il. « Elle pense que j’ai triché. »

Grognon lui lança un regard étonné. « Tu as battu Taiven ? Mais tu n’es pas en troisième année ? »

« Si si, » lui affirma Zorian, avant de repérer une présence familière sur sa carte mentale. « Oh, les voilà. »

Après avoir fait les présentations, Taiven aborda directement le sujet de leur venue dans les égouts, mais fut rapidement déçue.

« Donc vous n’avez pas la montre ? » demanda Taiven.

« Hélas, j’ai bien peur que le groupe suivant d’attaquants ait réussi à rentrer dans notre trésor et à s’échapper avec bon nombre de nos artefacts, dont la montre que vous cherchez, » expliqua la matriarche avec regrets. « Mais je sais où se trouve leur base. »

Zorian savait que c’était un lot de mensonges. La montre était bien dans un autre endroit, et plus spécifiquement dans l’un des avant-postes que les envahisseurs utiliser pour lancer des attaques sur les aranéas. Mais elle s’y trouvait parce que les aranéas l’avait placée là-bas. L’idée était que Taiven et son groupe pénètrent dans l’avant-poste, réalisent qu’ils avaient découvert quelque chose d’énorme, bien au-delà de ce qu’ils pouvaient gérer, et le reportent aux autorités.

C’était le boulot de Zorian de s’assurer que Taiven et les autres survivent à leur rencontre avec les envahisseurs.

« Comme c’est pratique, » se moqua Zorian, « que récupérer la montre implique d’éliminer l’un de vos ennemis en même temps. »

« Une heureuse coïncidence, » dit légèrement la matriarche. « Nous en profitons tous les deux : vous obtenez la position de la montre gratuitement, et l’un de mes problèmes est réglé sans que j’ai à risquer la vie des membres de ma Toile. Donc… vous voulez la position de la base ou non ? »

« Qui sont vos ennemis, au juste ? » demanda Taiven.

« Je ne sais pas exactement, » dit la matriarche. « Les attaquants consistaient de mage contrôlant deux trolls de guerre, mais l’avant-poste aura sans doute plus de forces que ça. »

« Des trolls de guerre ?! » s’exclama Taiven. « Bordel, on a pas signé pour ça ! »

« Notre employeur ne nous a clairement pas payé assez pour affronter des trolls de guerre avec le support de mage, » dit Marmonneur doucement.

« Peut-être qu’on pourrait aller regarder quand même ? » essaya Zorian. « Comme, observer à distance ? Je peux peut-être être capable de savoir combien de personnes se trouvent dans le bâtiment. »

« Ouais, » dit Taiven après y avoir réfléchi un moment. « Ouais, on devrait au moins aller voir. Sans vouloir offenser la matriarche, mais des mecs qui se baladent dans les égouts avec des trolls domptés… c’est un peu difficile à croire. Peut-être qu’elle a vu autre chose. »

« C’est pas impossible, » admit la matriarche. « Je n’ai jamais vu de trolls avant, et je n’étais pas présente quand l’incident s’est passé, mais les descriptions que j’ai eues ressemblaient beaucoup à ce que vous appelez des trolls. »

« Ok, » acquiesça Taiven. « Où est-ce qu’elle se trouve, cette base, déjà ? »

L’avant-poste n’était en fait pas dans les égouts de la ville, car cette partie du Donjon était en partie surveillée et il y avait des patrouilles. Il y serait donc impossible d’y cacher une grande quantité de soldats pendant une durée prolongée. D’ailleurs, les aranéas n’habitaient en fait pas non plus dans les égouts, même si elles les considéraient comme faisant partie de leur territoire. En fait, le repaire des aranéas et les nombreux avant-postes des envahisseurs se trouvaient dans ce que les autorités de Cyoria appelaient la ‘couche intermédiaire’.

Ce n’était pas particulièrement rare pour des mages de descendre dans la couche intermédiaire, mais ce n’était pas spécialement courant non plus. La couche intermédiaire était trop dangereuse pour une balade décontractée pour un civil non armé, mais aussi vide de tout ce qui pouvait avoir de la valeur et donc attirer des fouilleurs du donjon ou d’autres aventuriers. La ville engageait tous les deux ou trois ans des mercenaires pour nettoyer les lieux de toute créature dangereuse qui s’y serait installée, et eux aussi aimaient ramasser tout ce qui avait de la valeur. Pour ceux qui voulaient se lancer un défi et se confronter aux habitants de l’Outremonde, il y avait toujours le Trou et ses accès directs à des niveaux encore plus profonds qui n’ont pas été nettoyés depuis des dizaines d’années. La plupart des visiteurs dans la couche intermédiaire consistaient donc d’étudiants casse-cou et des occasionnelles patrouilles engagées pour garder les choses à l’œil.

Les envahisseurs avaient vraiment bien choisi leur timing. La ville était trop occupée sur le festival d’été et les problèmes associés pour faire attention à ce qu’il se passait dans le donjon. Normalement ça ne serait pas un problème, car il y avait très peu de soucis pouvant apparaître en quelques mois, surtout avec aucune indication que quelque chose d’énorme allait se produire, mais maintenant….

« Putain de merde, » chuchota Taiven, regardant à nouveau au-dessus de leur couverture pour regarder à nouveau le camp. « Ils ont une foutue armée ici ! »

« Redescends, idiote ! » aboya Grognon, la tirant pour la remettre derrière le rocher qu’ils utilisaient comme cachette. « Tu veux vraiment qu’ils nous voient ? S’ils nous remarquent, on est mort. Il y a au moins 100 trolls là en bas, et au moins 20 dresseurs. »

« Désolé, » dit Taiven. « Ça semble juste… surréel. »

Zorian était bien d’accord. Il s’y attendait, mais il fut quand même surpris par l’ampleur de ce qu’ils voyaient. Mais bon, c’était pourquoi la matriarche avait choisi cette base parmi les 12 qu’elle connaissait. Il y en avait des plus petites, et bien mieux cachées, mais cette base en particulier était située dans une large caverne, et avait suffisamment d’éclairage artificiel pour qu’un observateur humain puisse voir facilement le camp entier depuis un point de vue assez élevé… comme ce qu’ils étaient en train de faire. En fait, le point de vue où ils se trouvaient était pratiquement parfait pour observer le camp. »

« Hmm, je me demande… »

Il passa ses mains sur les murs du tunnel qui les avait amenés ici. Il y avait des bosses, mais les parois étaient lisses. Bien trop lisses pour être naturelles. Le rocher derrière lequel ils se cachaient semblait identique.

‘Apparemment, c’est encore plus scénarisé que je ne le pensais,’ se dit Zorian. ‘Je parie que l’une des mages aranéas a crée ce tunnel spécifiquement pour qu’on le trouve. Cela expliquerait pourquoi personne ne fait attention à cette entrée, alors que les deux autres sont bien gardés : ils ne savent même pas qu’elle existe.’

Peu importe, c’était l’heure pour lui de remplir son propre rôle dans cette mascarade. Il sortit un miroir de son sac, et lança silencieusement un sort d’observation sur l’objet. L’avant-poste avait une protection contre les divinations, bien sûr, mais elle était basée sur l’idée d’empêcher les gens de réaliser qu’il y avait une base ici. Comme Zorian savait que le camp existait et où il était (puisqu’il était juste à côté), la protection était concrètement inutile contre lui.

Après 5 minutes d’observation du miroir, Taiven décida qu’elle en avait eu assez et lui fit signe d’arrêter le sort.

« Allons-y, » dit-elle. « Je veux sortir d’ici avant que la chance ne tourne. »

Ils s’en sortirent presque sans complications. Presque.

Quand leur groupe s’approcha de l’un des sceaux entre les égouts et les couches inférieures du donjon, ils tombèrent soudainement nez à nez avec un couple de mages encapuchonnés accompagnés de 4 trolls. Pendant un moment, les deux groupes s’arrêtèrent, essayant de comprendre ce qu’ils voyaient, car aucun des deux ne s’attendait à rencontrer l’autre. Zorian remarqua avec agacement que leur présence mentale était voilée (sans aucun doute une contre-mesure contre les aranéas), et jura intérieurement d’avoir imaginé que ses adversaires n’auraient aucun moyen de contrer son sens mental.

La situation dégénéra lorsque l’un des mages ordonna aux trolls d’attaquer.

Ni Taiven ni ses amis n’hésitèrent une seconde quand ils furent confrontés à quatre trolls de guerre les chargeant, brandissant leurs bâtons pour abattre les attaquants avant qu’ils n’arrivent sur eux. Zorian décida au contraire d’occuper les deux mages et tira un petit barrage de quatre perceurs, deux pour chaque mage.

Plusieurs choses se passèrent simultanément. L’un des mages interrompit le sort qu’il était en train d’incanter pour lancer un bouclier qui encaissa les deux missiles venant vers lui. Le second était bien moins doué et bâcla son bouclier. Les deux perceurs le touchèrent en plein dans la poitrine, et il tomba à terre dans une pluie de sang. Grognon et Marmonneur utilisèrent des lance-flammes rapides pour interrompre la charge des trolls, mais si trois des trolls reculèrent devant les flammes, le plus gros et le mieux protégé des trolls fit une embardée, un peu étourdi mais indemne.

Taiven les frappa tous avec une vague de force, essayant d’assommer le groupe pour donner au sien un peu d’air, et réussit en partie. Les trois trolls récupérant des flammes et le mage survivant furent repoussés bien plus loin dans le tunnel, mais le gros troll à l’avant tint bon.

Il leva son énorme massue au-dessus de sa tête, rugissant de défi. Le cri les frappa comme une attaque physique, agissant comme une version inférieure de la vague de force que Taiven venait de lancer. Étrange, Zorian avait toujours pensé que les trolls n’avaient pas d’autre magie que leurs absurdes capacités régénératives.

Il n’eut pas le temps d’y réfléchir, car le troll profita immédiatement de la distraction qu’il avait causée pour foncer sur eux.

Zorian érigea désespérément un grand bouclier devant le groupe, essayant de gagner du temps. Malheureusement, contrairement aux autres trolls que Zorian avait combattu dans les recommencements précédents, celui-là était trop intelligent pour simplement s’écraser sur le plan de force. Au contraire, il le frappa avec beaucoup de force avec sa massue, une fois, deux fois, trois fois. Le bouclier se brisa, et le troll lui donna un coup de pied dans le ventre, le catapultant à l’arrière où il s’écrasa sur Grognon et Marmonneur, interrompant les sorts qu’ils étaient sur le point d’incanter.

Taiven, de son côté, réussit à terminer le sien. Un vortex de feu déferla vers l’avant, achevant le mage et les trois autres trolls qui s’approchaient à nouveau pour aider leur camarade, mais laissant le gros troll à peine légèrement brûlé.

Et ça l’avait très, très énervé.

« Merde, » souffla-t-elle, alors que le troll levait sa massue pour la tuer en un coup.

Même s’il savait que sa mort ne serait pas permanente, même s’il avait su qu’il y avait eu une chance que ça se produise lorsqu’il avait accepté de participer de plan, Zorian fut horrifié à l’idée de voir Taiven mourir, écrasée par le troll. Tuée à cause de lui, et de ses plans et complots…

Il essaya de contacter l’esprit du troll et remarqua qu’il n’était plus voilé. Même si le sort de Taiven avait échoué à incinérer le troll, il semblait avoir brûlé ce qui le protégeait de la magie de l’esprit. Plutôt que d’essayer une attaque sophistiquée quelconque, il décida de l’inonder de bêtises vides de sens, surchargeant son esprit par la télépathie.

Le troll chancela de choc et trembla, arrêtant son attaque et faisant tomber la massue qu’il tenait. Zorian jeta immédiatement deux cubes explosifs à ses pieds.

« Taiven, recule ! »

Il n’eut pas besoin de se répéter, Taiven reprenant immédiatement ses esprits et recula précipitamment hors de portée du troll. Zorian activa les bombes aussitôt qu’il la jugea assez loin et le troll fut enveloppée par une explosion assourdissante.

Et pourtant, le troll survécut. Il était à genoux, tenant sa jambe de douleur. Il y avait du sang partout, mais Zorian pouvait voir la chair déjà se reformer.

Bordel, qu’est-ce que c’était ? Un super-troll ou quoi ?

C’est alors que deux rayons de glace bleue frappèrent le troll en pleine poitrine, courtoisie de Grognon et Marmonneur, et la créature fut immédiatement gelée et se figea.

« Et ce qu’il est enfin mort ? » demanda-t-il.

« Je sais pas et je m’en fiche, » dit Taiven. « Dégageons d’ici avant qu’on en rencontre un autre. »

Zorian prit une profonde respiration tremblante, est acquiesça. Il essaya de faire un pas, et grimaça quand il ressentit une douleur dans sa jambe. Il pouvait marcher, mais il savait qu’il allait avoir mal pendant toute une semaine.

‘J’espère que ça en valait la peine, satanée araignée manipulatrice,’ pensa-t-il intérieurement.

[Alors, vous avez réussi ?] demanda la matriarche.

Zorian agrippa fermement le disque en pierre dans sa main. [Oui, je viens de le dire, non ? Heureusement, il n’y a pas eu de victimes, même si c’est pas passé loin. Mais bon, le fait d’avoir frôlé la mort marche en faveur de votre plan, puisque Taiven est vraiment en colère contre ces gens-là et est déterminée à les traduire en justice. Elle va raconter toute l’histoire demain aux autorités de la ville. J’espère sincèrement que ce n’est pas vous qui avez arrangé le fait de rencontrer ce groupe, madame Lance de la Détermination, car je serais très énervé contre vous.]

[Ne t’en fais pas, je n’ai rien à voir avec ça,] le rassura la matriarche.

[Ouais,] soupira Zorian. Peut-être était-il paranoïaque, mais le comportement de la matriarche était devenu de plus en plus mystérieux depuis quelques recommencements, et il ne trouvait pas improbable qu’elle puisse envisager de faire quelque chose comme ça. [Et vous ? Vous avez accompli votre tâche ?]

[Oui,] confirma la matriarche. [J’ai contacté Zach et je lui ai dit que les aranéas sont conscientes de la boucle temporelle.]


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