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Mother of Learning, chapitre 1

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Traduction : Mithestral


Chapitre 1 : « Bonjour, frérot ! »

Les yeux de Zorian s’ouvrirent brusquement lorsqu’il ressentit une douleur intense au niveau de son ventre. Son corps convulsa en essayant de lutter contre l’objet qui venait de tomber sur lui. Il était maintenant complètement et parfaitement éveillé.

« Bonjour frérot! ». Il entendit une voix gaie mais agaçante provenir d’au-dessus de lui. « Bonjour, bonjour, BONJOUR ! »Ce chapitre a été volé de l’Empire des Novels. Soutenez le traducteur !

Zorian regarda sa petite sœur d’un air menaçant, mais celle-ci garda le sourire, toujours affalée sur son ventre. Visiblement très fière d’elle, elle fredonnait une chanson tout en donnant des coups de pieds dans les airs en observant la carte du monde géante que Zorian avait accroché sur le mur à côté de son lit. Ou plutôt, elle faisait semblant de l’observer. Zorian pouvait la voir le surveiller discrètement du coin de l’œil en attendant une réaction.

C’était sa punition pour ne pas avoir posé un verrou arcanique sur sa porte ainsi qu’une alarme basique autour de son lit.

« Pousse-toi, » lui dit-il du ton le plus calme qu’il put.

« Maman m’a demandé de te réveiller, » répondit-elle, ne se déplaçant pas d’un pouce.

« Non, elle ne t’a pas demandé de me réveiller de la sorte, » grogna Zorian, ravalant son agacement en attendant qu’elle baisse sa garde. Effectivement, Kirielle commença à s’agiter peu après. Avant qu’elle ne s’excite davantage, Zorian attrapa rapidement ses jambes et son torse pour la jeter hors du lit. Elle tomba à terre en faisant un bruit sourd et en glapissant d’un ton indigné. Zorian se mit debout afin de pouvoir mieux se défendre contre une éventuelle riposte. Il la regarda en faisant la grimace : « Sois certaine que je me rappellerais d’aujourd’hui la prochaine fois qu’on me demande de te réveiller. »

« Rêve toujours, » rétorqua-t-elle. « Tu dors toujours plus longtemps que moi. »

Zorian soupira pour admettre sa défaite. Elle était une petite peste, mais elle avait raison sur ce coup-là.

« Donc… » commença-t-elle d’un air excité en se remettant debout, « t’es pas excité ? »

Zorian l’observa un moment alors qu’elle parcourait tous les coins de la pièce comme un chimpanzé dopé à la caféine. Des fois, il voulait bien un peu de son énergie débordante. Mais juste un peu.

« Excité à propos de quoi ? » demanda Zorian d’un air innocent. Il savait évidemment de quoi elle parlait, mais poser des questions évidentes à sa sœur était le moyen le plus rapide pour l’énerver afin qu’elle le laisse tranquille.

« De retourner à l’académie ! » soupira-t-elle, comprenant ce qu’il était en train de faire. Il fallait vraiment qu’il apprenne de nouvelles tactiques. « Apprendre des sorts magiques. Tu peux me montrer des tours de magie ? »

Zorian laissa s’échapper un très long soupir. Kirielle l’avait toujours traité comme l’un de ses camarades de jeu, alors qu’il avait fait de son mieux pour ne jamais l’en encourager. Elle ne franchissait habituellement pas certaines limites, mais cette année, elle avait été très difficile. En plus, Mère s’était montrée très désintéressée par ses requêtes de la brider quelque peu. D’après Mère, tout ce qu’il faisait était de lire toute la journée, donc ce n’est pas comme s’il faisait quoique ce soit d’important… Heureusement, les grands vacances s’achevaient bientôt et il serait bientôt loin d’elles.

« Kiri, il faut que je prépare mes affaires. Pourquoi tu ne vas pas embêter Fortov un peu, pour changer ? »

Elle fit la grimace pendant une seconde avant de visiblement retrouver le moral en se rappelant quelque chose et sortit rapidement de la chambre. Zorian ouvrit grand les yeux quand il comprit, une seconde trop tard, ce qu’elle allait faire.

« Non ! » cria-t-il en la poursuivant, avant de voir la porte de la salle de bain se claquer juste devant lui. Il frappa la porte de frustration. « Tu fais chier, Kiri ! Tu avais tout le temps que tu voulais pour aller dans la salle de bain avant que je me lève ! »

« J’aimerais pas être à ta place » fut sa seule réponse.

Il lança encore quelques insultes à la porte avant de retourner dans sa chambre pour s’habiller. Elle resterait dans la salle de bain pendant une éternité, ne serait-ce que pour l’énerver.

Il retira son pyjama et mit ses lunettes. Il prit un moment pour regarder sa chambre et fut satisfait de voir que Kirielle n’avait pas ravagé ses affaires avant de le réveiller. Elle avait une notion assez floue de l’intimité, surtout de celle des autres.

Zorian ne prit pas longtemps pour préparer ses affaires; il ne les avait en fait jamais vraiment rangées. Il serait retourné à Cyoria la semaine dernière s’il avait pensé que Mère aurait accepté. Il rangea ses affaires d’école avant de remarquer que certains de ses livres de cours manquaient. Il pouvait essayer de les trouver avec un sort de localisation, mais il savait parfaitement où ils avaient atterrit. Kirielle avait l’habitude de les emmener dans sa chambre, malgré les nombreuses fois où Zorian lui avait dit de ne pas les toucher. Il eut un pressentiment et vérifia sa trousse; elle avait également été dépouillée.

Ça arrivait à chaque fois. A chaque fois qu’il rentrait, Kirielle fouillait dans ses affaires de cours. Sans parler du problème éthique que posait le fait de s’introduire dans la chambre de son frère pour le dépouiller, que pouvait-elle bien faire avec ces crayons et ces gommes ? Cette fois-ci, il en avait acheté davantage en pensant exprès à sa sœur, mais ça n’avait manifestement pas été suffisant. Il ne pas trouver la moindre gomme dans son tiroir alors qu’il en avait acheté tout un paquet. Pourquoi Kirielle ne pouvait-elle pas demander Mère de lui acheter des livres et des stylos rien qu’à elle ? Zorian ne le comprenait pas. Elle était la plus jeune, et la seule fille, donc Mère était toujours heureuse de la gâter. Les poupées que Kirielle avait convaincu Mère d’acheter étaient pourtant cinq fois plus chères qu’une paire de cahiers et une pile de crayons.

Dans tous les cas, même si Zorian n’avait aucun espoir réel de revoir un jour ses affaires, il avait vraiment besoin de ces manuels. En gardant cela à l’esprit, il se dirigea vers la chambre de sa soeur en ignorant l’avertissement « Entrée interdite ! » sur la porte. Il trouva rapidement ses livres à l’endroit habituel, astucieusement cachés sous le lit, derrière une masse de peluches bien placées.

Il termina de préparer ses affaires, puis descendit au rez-de-chaussée pour voir ce que Mère lui voulait.

Sa famille pensait qu’il aimait faire la grasse matinée, mais en réalité Zorian avait bien une raison de se lever plus tard que les autres. Cela lui permettait de prendre son petit-déjeuner en paix, puisque tout le monde avait déjà mangé lorsqu’il se levait. Il y avait peu de choses qu’il trouvait plus ennuyantes que quelqu’un qui voulait démarrer une conversation avec lui alors qu’il était en train de manger; et c’était précisément à ce moment de la journée que le reste de sa famille était le plus bavard. Malheureusement pour lui, Mère ne voulait visiblement pas attendre qu’il mange aujourd’hui, et elle se jeta sur lui dès qu’elle l’entendit descendre. Il était encore dans l’escalier qu’elle avait déjà trouvé un détail qu’elle n’appréciait pas.

« Tu ne comptes pas vraiment sortir habillé comme ça, ou bien ? » demanda-t-elle.

« C’est quoi le problème ? » demanda Zorian. Il portait un ensemble brun assez simple, très ressemblant à ce que les autres adolescents de son âge mettaient lorsqu’ils allaient en ville. Cela lui semblait convenir parfaitement.

« Tu ne peux pas sortir comme ça, » soupira sa mère. « Qu’est-ce que tu crois que les gens vont penser quand ils te verront habillé de la sorte ? »

« Rien du tout ? » essaya Zorian.

« Zorian, ne fais pas le difficile, » répondit-elle d’un ton sec. « Notre famille est l’un des piliers de la ville. On nous scrute dès que l’on pose le pied en dehors de cette maison. Je sais que tu n’accordes pas d’importance à ce genre de détails, mais les apparences ont de l’importance pour beaucoup de personnes. Tu dois comprendre que tu n’es pas sur une île, et que tu ne peux pas agir comme si tu étais seul au monde. Tu es un membre de cette famille, et tes actions vont impacter d’une manière ou d’une autre notre réputation. Je ne vais pas te laisser m’embarrasser de la sorte en t’habillant comme un ouvrier industriel. Retourne dans ta chambre et va te vêtir correctement. »

Zorian dut lutter pour ne pas lever les yeux au ciel avant que sa mère ne lui tourne le dos. Sa tentative pour le faire culpabiliser aurait peut-être été plus efficace si cela avait été la première fois qu’elle le faisait. Cependant, cela ne valait pas le coup de se disputer avec sa mère à ce sujet, donc il changea ses vêtements pour d’autres, plus chers. Il considérait cela comme totalement excessif, puisqu’il passerait le plus gros de la journée sous la pluie, mais sa mère le regarda d’un air approbateur lorsqu’il retourna au rez-de-chaussée. Elle le fit tourner sur lui-même comme un animal de cirque avant de le juger « plutôt correct ». Il se dirigea vers la cuisine et remarqua avec mécontentement que Mère le suivait. Il semblerait qu’il ne pourrait pas manger en paix aujourd’hui.

Heureusement, Père était en « voyage d’affaires », donc il n’aurait pas à le supporter.

Il entra dans la cuisine et fronça les sourcils en voyant un bol de porridge qui l’attendait sur la table. En général, il s’occupait lui-même de préparer son petit-déjeuner, et il appréciait même de le faire, mais sa mère ne l’avait jamais accepté. C’était l’une de ses façons de faire un geste de paix, ce qui voulait dire qu’elle avait quelque chose à lui demander, quelque chose qu’il n’allait pas apprécier.

« Je me suis dit que j’allais te préparer quelque chose aujourd’hui, et je sais que tu aimes le porridge depuis toujours, » dit elle. Zorian s’empêcha de rétorquer qu’il avait arrêté d’aimer le porridge depuis l’âge de huit ans. « Mais tu as dormi plus longtemps que je l’imaginais. C’est devenu froid pendant que je t’attendais.

Zorian leva les yeux au ciel et jeta un sort « chauffe eau » légèrement modifié sur le porridge, qui retourna immédiatement à une température plus agréable.

Il mangea son petit-déjeuner en silence, pendant que Mère lui parla longuement d’un conflit au sujet de la moisson dans lequel l’un de leurs fournisseurs s’était retrouvé, puis changea de sujet comme bon lui semblait. Il l’ignora sans devoir faire aucun effort. C’était pratiquement une question de survie d’avoir ce genre de talent dans la famille Kazinski, puisque les deux parents pouvaient se lancer dans de longues tirades sur tous les sujets imaginables. C’était même doublement important pour Zorian, qui était le mouton noir de la famille et donc la cible de deux fois plus de monologues que les autres. Heureusement, sa mère ne pensait pas mal de son silence, car Zorian essayait de rester le plus silencieux possible lorsqu’il était avec sa famille. Il avait appris plusieurs années auparavant que c’était le moyen le plus facile pour les supporter.

« Mère, » l’interrompit-il, « je viens juste de me réveiller à cause de Kiri qui m’a sauté dessus. Je n’ai même pas eu l’occasion d’aller aux toilettes et maintenant tu m’embêtes à nouveau pendant que je mange. Soit tu en viens au fait, soit tu attends encore quelques minutes le temps que je finisse mon petit-déjeuner. »

« Elle t’a vraiment sauté dessus de nouveau ? » demanda sa mère, visiblement amusée.

Zorian se frotta les yeux sans rien dire, avant d’empocher subrepticement une pomme du bol sur la table pendant que sa mère ne regardait pas. Il y avait beaucoup de choses ennuyantes que Kirielle faisait encore et encore, mais il était inutile d’aller s’en plaindre à Mère. Personne dans la famille n’était de son côté.

« Oh, ne fait pas cette tête, » dit sa mère, remarquant son expression mécontente. « C’est juste qu’elle s’ennuie et voulait jouer avec toi. Tu prends les choses bien trop sérieusement, tout comme ton père. »

« Je ne suis en rien comme mon père ! » insista Zorian, haussant la voix en la regardant. C’était la raison pour laquelle il détestait manger avec les autres. Il dirigea à nouveau son attention sur son porridge avec une vigueur retrouvée. Il voulait le terminer le plus tôt possible.

« Bien sûr que tu ne lui ressembles pas, » dit Mère avec désinvolture, avant de changer le sujet. « D’ailleurs, ça me rappelle quelque chose. Ton père et moi allons en Koth pour rendre visite à Daimen. »

Zorian mordit sur la cuillère dans sa bouche pour éviter de faire une remarque narquoise. Avec ses parents, c’était toujours Daimen ci, Daimen ça. Il y avait des jours où Zorian se demandait pourquoi ses parents avaient fait trois autres enfants alors qu’ils étaient tellement épris de leur fils aîné. Vraiment ? Ils allaient sur un autre continent jute pour lui rendre visite ? Quoi, ils allaient mourir s’ils ne le voyaient pas pendant un an ?

« C’est quoi le rapport avec moi ? » demanda Zorian.

« On va faire une visite prolongée, » dit-elle. « On sera parti pendant à peu près six mois, et on sera le plus gros du temps sur la route. Toi et Fortov serez à l’académie, bien sûr, mais je suis inquiète pour Kirielle. Elle n’a que neuf ans et je ne me sens pas à l’aise à l’idée de l’emmener avec nous. »

Zorian pâlit lorsqu’il comprit enfin ce qu’elle voulait de lui. Putain, non !

« Mère, j’ai 15 ans, » protesta-t-il.

« Et alors ? » demanda-t-elle. « Ton père et moi étions déjà mariés à ton âge. »

« Les temps changent. En plus, je passe la majorité de mon temps à l’académie, » répondit Zorian. « Pourquoi tu ne demandes pas à Fortov de s’occuper d’elle ? Il a un an de plus et il a son propre appartement. »

« Fortov est en quatrième année, » dit sa mère d’un ton ferme. « Il passe son diplôme cette année donc il doit se concentrer sur les études. »

« En gros, il a dit non, » devina Zorian.

« En plus… » continua-t-elle, ignorant sa remarque. « Je suis sûre que tu es conscient à quel point Fortov peut se montrer irresponsable par moments. Je ne pense pas qu’il soit capable d’élever une petite fille. »

« La faute à qui ? » grommela Zorian, laissant tomber sa cuillère bruyamment et écartant le bol. Peut-être Fortov se montrait-il irresponsable dans l’espoir que sa mère et son père rejettent ses responsabilités sur Zorian s’il jouait à l’idiot suffisamment longtemps. N’avait-elle pas encore compris cela ? Pourquoi c’était toujours à lui de s’occuper du petit démon ? Il n’allait pas se laisser faire ! Si Fortov ne voulait pas s’occuper de Kirielle, Zorian ne le souhaitait pas non plus !

En plus, la petite commère irait probablement rapporter à Mère tout ce qu’il allait faire. Le plus gros avantage d’aller étudier dans une école aussi loin du foyer familial était qu’il pouvait faire ce qu’il voulait sans que sa famille soit au courant. Il était hors de question qu’il abandonne cette liberté-là. En fait, c’était plus une tentative à peine camouflée de la part de sa mère de l’espionner, afin qu’elle puisse encore lui faire la leçon sur la fierté familiale et sur les bonnes manières.

« Je ne pense pas non plus en être capable, » poursuivit Zorian un peu plus fort. « Tu viens de dire il n’y a pas cinq minutes que je suis la honte de la famille. Tu ne voudrais pas que je corrompe la gentille petite Kiri avec mon attitude déplorable, non ? »

« Je n’ai pas -« 

« Non ! » cria Zorian.

« Oh, fais comme tu veux, » maugréa-t-elle. « Mais je t’assure, je ne voulais pas-« 

« De quoi vous parlez ? » demanda Kirielle qui se trouvait maintenant derrière lui.

« On parle de toi, et à quel point tu es une sale gosse pourrie-gâtée, » répondit Zorian du tac au tac.

« Non, c’est pas vrai ! »

Zorian leva les yeux au ciel et se redressa, voulant se rendre enfin dans la salle de bain, mais une petite sœur très irritée lui barrait le passage. Soudainement, on toqua à la porte.

« J’y vais ! » dit hâtivement Zorian. Il savait que Mère allait demander que l’un d’eux aille ouvrir la porte, et que Kirielle ne bougerait pas de sa position avant un moment. Elle pouvait se montrer très têtue lorsqu’elle le voulait.

C’est ainsi que Zorian se retrouva en face d’une femme dont les lunettes et le costume couleur kaki semblaient excessivement chers. Elle tenait également un épais livre dans ses bras.

La femme le jaugea un instant, ajustant ses lunettes. « Zorian Kazinski ? »

« Heu, oui ? » dit-il, ignorant comment réagir à ce développement inattendu.

« Je suis Ilsa Zileti, de l’Académie Royale des Arts Magiques de Cyoria. Je suis ici pour discuter avec vous des résultats de votre certification. »

Le visage de Zorian pâlit à toute vitesse. Ils avaient envoyé un vrai mage pour lui parler ? Qu’avait-il fait pour justifier cela ? Mère allait l’écorcher vif !

« Ne vous en faites pas, monsieur Kazinski, il n’y a pas de problème, » dit-elle, amusée. « L’Académie a l’habitude d’envoyer un représentant aux étudiants de troisième année pour discuter de plusieurs sujets. Je reconnais que j’aurais dû vous rentre visite plus tôt, mais j’ai été très occupée cette année. Je vous présente mes sincères excuses. »

Zorian resta figé un instant, la regardant fixement.

« Puis-je rentrer ? »

« Heu ? Oh ! » répondit Zorian. « Pardonnez mes manières, madame Zileti. Bien sûr, entrez, entrez. »

« Merci, » dit-elle poliment, entrant dans la maison.

Après s’être brièvement présentée à sa mère et à sa sœur, Ilsa lui demanda s’il avait un endroit où ils pourraient discuter tranquillement de différents sujets. Mère décida promptement qu’elle devait se rendre au marché, et emmena Kirielle avec elle, le laissant seul avec la mage qui disposa plusieurs papiers sur la table de la cuisine.

« Donc, Zorian, » commença-t-elle. « Vous devriez déjà savoir que vous avez bien réussi votre certification. »

« Oui, j’ai eu la notification par écrit, » répondit-il. « Cirin n’a pas de tour des mages, donc j’avais prévu d’aller récupérer le badge en retournant à Cyoria. »

Ilsa lui tendit un parchemin scellé. Zorian l’inspecta pendant quelques secondes, puis essaya de briser le sceau pour en lire le contenu. Malheureusement, le sceau était très dur à ouvrir, anormalement dur.

Il fronça les sourcils. Ilsa ne lui aurait pas donné le parchemin de cette façon si elle ne pensait pas qu’il avait les capacités de l’ouvrir. Peut-être était-ce un genre de test ? Il n’était pas quelqu’un d’incroyablement talentueux, donc il devrait s’agir de quelque chose de facile. Quel genre de compétence un tout nouveau mage avait-il pour…

Oh. Il se sentit presque idiot lorsqu’il réalisa enfin de quoi il était question. Il canalisa un peu de mana dans le sceau qui se brisa en deux presque immédiatement, permettant à Zorian de lire enfin le contenu du parchemin. Il était inscrit avec une calligraphie très soignée, et il semblait être un genre de preuve d’identité en tant que mage du premier cercle. Il porta son regard à nouveau sur Ilsa, qui le regarda d’un air approbateur, ce qui confirma son idée qu’il venait de passer un genre de test.

« Vous n’aurez pas vraiment besoin de récupérer votre badge jusqu’à ce que vous finissiez les cours, » dit-elle. « Le badge est plutôt cher, et personne n’ira vraiment vous embêter à ce sujet, à moins que vous ne décidiez d’ouvrir une échoppe ou que vous décidiez de vendre ton expertise magique. Si quelqu’un vous pose la question, vous pouvez les rediriger vers l’académie qui clarifiera la situation à votre place. »

Zorian haussa les épaules. Il avait l’intention de prendre de la distance avec sa famille, mais il préférerait attendre jusqu’à son diplôme, ce qui serait dans deux ans. Il fit signe à Ilsa de continuer.

« Très bien. Le dossier dit que vous avez vécu à l’internat ces deux dernières années. Je présume que vous souhaitez poursuivre cette année ? »

Zorian acquiesça. Il mit sa main dans la poche et en sortit une clef étrange qu’elle lui tendit. Zorian savait comment les verrous fonctionnaient de manière générale, et pouvait même crocheter les serrures les plus simples. Cependant il ne comprenait pas comment cette clef était censée fonctionner, puisqu’il n’y avait pas de dents servant à combler les gorges de la serrure. Il tenta instinctivement de canaliser un peu de mana à l’intérieur, et plusieurs lignes dorées s’illuminèrent immédiatement à la surface du métal. Il regarda Ilsa d’un air interrogateur.

« L’hébergement des troisièmes années fonctionne différemment de ce dont vous avez l’habitude, » lui dit-elle. « Comme vous le savez, vous êtes maintenant un mage certifié du premier cercle, et l’académie est autorisée à vous enseigner des sorts du premier cercle et au-dessus. Vous allez donc devoir gérer du matériel un peu plus sensible, donc une plus grande sécurité est appropriée. Vous changerez donc également de bâtiment. Pour ouvrir le verrou de ta porte, vous n’aurez qu’à canaliser un peu de votre mana personnel à l’intérieur comme vous venez de le faire.

« Ah, » dit Zorian. Il fit tourner la clef dans sa main, essayant de saisir comment utiliser sa signature de mana. Il supposa que c’était quelque chose qu’il devrait étudier un peu plus tard.

« Normalement, je devrais vous expliquer en détail ce que signifie être un étudiant en troisième année à l’académie de magie de Cyoria, mais si j’ai bein compris, vous avez votre train qui part bientôt, donc allons droit à la raison essentielle de ma visite : votre mentor et vos options. Vous pourrez me poser toutes les questions qui vous viennent à l’esprit après ça. »

Zorian redressa la tête, surtout à la mention d’un « mentor ». Chaque étudiant de troisième année avait un mentor qu’il rencontrait une fois par semaine et qui était supposé enseigner d’une façon qui n’était pas possible dans le cadre habituel des cours. Le mentor devait aider l’étudiant à atteindre son potentiel. Le choix d’un mentor était déterminant dans la carrière magique d’un mage, et Zorian savait qu’il devait choisir soigneusement. Heureusement, il avait déjà demandé des étudiants plus âgés quels étaient les meilleurs mentors, donc il pensait pouvoir au moins en choisir un au-dessus de la moyenne.

« Quels sont les mentors que je peux choisir ? » demanda Zorian.

« Et bien, en fait, j’ai bien peur que vous n’ayez pas le choix, » s’excusa Ilsa. « Comme je vous l’ai dit, j’aurais dû passer chez vous bien plus tôt. Malheureusement tous les autres mentors ont déjà rempli leur quota d’étudiants maintenant. »

Zorian avait un mauvais pressentiment à ce sujet… « Et ce mentor est… ? »

« Xvim Chao. »

Zorian gémit, prenant sa tête entre ses mains. De tous les professeurs, tout le monde s’accordait à dire que Xvim était le pire mentor que l’on puisse avoir. Il fallait que ça soit lui, pas vrai ?

« Il n’est pas un aussi mauvais mentor que vous le croyez, » tenta de le rassurer Ilsa. « Les rumeurs sont clairement exagérées, et souvent répandues par les étudiants qui n’étaient pas prêts à faire le genre de travail que requiert le Professeur Xvim lors de ses séances. Je suis certaine qu’un étudiant talentueux et travailleur tel que vous n’aura aucun problème avec lui. »

Zorian grogna. « Et je suppose qu’il n’y a aucune chance d’obtenir un autre mentor, si ? »

« Pas vraiment. Il y avait un taux de succès vraiment élevé l’an dernier à la certification, et tous les mentors sont surchargés d’étudiants. Professeur Xvim est le moins chargé des mentors. »

« Ah bon ? Je me demande bien pourquoi ? » grommela Zorian sarcastiquement. « Ok, soit. Et les options ? »

Ilsa lui tendit un second parchemin, cette fois non scellé, sur lequel était indiqué une liste de toutes les options offertes par l’académie. Elle était longue. Très longue. Il était possible de s’inscrire à n’importe laquelle, même celles qui n’avaient pas une nature strictement magique : il y avait des thèmes comme les mathématiques avancées, la littérature classique et l’architecture. Cela était prévisible, vraiment, car c’était une tradition Ikosienne de toujours poursuivre d’autres recherches intellectuelles que la magie.

« Vous pouvez choisir cette année jusqu’à cinq options, mais pas moins de trois. Il serait vraiment plus pratique pour nous si vous le fassiez maintenant, afin que l’on puisse terminer les emplois du temps ce week-end, avant que les cours ne commencent. Ne soyez pas intimidé par la longueur de la liste. Même si vous choisissez quelque chose qui vous ne vous plaît pas vraiment, vous pourrez toujours changer d’option durant le premier mois.

Zorian fronça à nouveau les sourcils. Il y avait vraiment beaucoup d’options et il n’était pas certain desquels il souhaitait prendre. Il s’était déjà fait roulé sur le choix du mentor, donc il ne pouvait pas faire d’erreur dans le choix des options. Cela lui demanderait du temps.

« S’il vous plaît, ne le prenez pas mal, madame Zileti, mais est-ce que ça vous dérangerait de prendre une courte pause avant de continuer ? »

« Bien sûr que non, » répondit-elle. « Il y a un problème ? »

« Pas du tout, » assura Zorian. « C’est juste que j’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes. »

Ce n’était probablement pas la meilleure façon de faire une première bonne impression. Kirielle allait payer pour l’avoir mis dans une telle situation.

Zorian suivait sa famille en silence après être entré dans la gare de Cirin, ignorant les salutations exubérantes entre Fortov et quelques-uns de ses « amis ». Il parcourut la foule du regard dans l’espoir d’apercevoir une tête familière, mais sans surprise ne vit personne. Il ne connaissait pas vraiment beaucoup de monde dans sa ville natale, un fait que ses parents adoraient lui rappeler. Il sentit le regard de sa mère sur lui alors qu’il cherchait sans succès un banc libre, mais il refusa de la regarder, car elle pourrait en profiter pour démarrer une conversation, et il savait déjà ce qu’elle allait dire.

‘Pourquoi ne rejoins-tu pas Fortov et ses amis, Zorian ?’

Parce qu’ils sont des imbéciles immatures, tout comme Fortov. Voilà pourquoi.

Il soupira, et fixa les rails d’un air ennuyé. Le train avait du retard. Cela ne le dérangeait pas vraiment d’attendre, mais devoir patienter dans une foule pareille était une vraie torture. Sa famille ne le comprenait pas, mais Zorian détestait les grosses foules. Ce n’était pas quelque chose de tangible, mais plutôt comme si les gros rassemblements de personne projetaient une sorte de présence sur lui qui lui pesait constamment. La plupart du temps c’était très embêtant, mais cela avait des avantages. Ses parents avaient par exemple arrêté de l’emmener à l’église quand ils réalisèrent que le traîner dans un petit hall noir de monde le faisait s’évanouir en quelques minutes. Heureusement, la gare n’était pas remplie au point de créer des effets aussi intenses, mais Zorian savait qu’une exposition prolongée laisserait des marques. Il espérait que le train ne prendrait pas trop de temps, car il ne souhaitait pas passer le reste de sa journée avec une migraine.

Le rire bruyant de Fortov le sortit de ses rêveries lugubres. Son grand frère ne semblait pas avoir le même genre de problème, ça c’était sûr. Comme toujours, il était joyeux, sociable et avait un sourire qui pouvait illuminer le monde. Les personnes l’entourant était clairement captivée par lui, et il ressortait vraiment du groupe dès le premier regard, même s’il avait le même genre de carrure maigrichonne que Zorian. Il avait comme une aura autour de lui. Il ressemblait un peu à Daimen par cet aspect, à part que Daimen, lui, avait un vrai talent complémentant son charme.

Zorian se moqua en secouant la tête. Il n’était pas certain de comment Fortov avait fait pour réussir à intégrer un institut supposément élite comme l’académie magique de Cyoria, mais il soupçonnait fortement que Père avait graissé la patte à plusieurs personnes. Fortov n’était pas stupide, mais plutôt complètement fainéant et incapable de se concentrer longtemps sur une tâche, quelle que soit son importance. Peu de personne le savait, cependant. Fortov était un garçon tout à fait charmant, et très capable de dissimuler son incompétence sous le tapis.

Son père plaisantait souvent que Fortov et Zorian avaient chacun en eux une moitié de Daimen : Fortov avait eu son charme, et Zorian ses compétences.

Zorian n’avait jamais apprécié le sens de l’humour de son père.

Un sifflet retendit dans les airs et le train entra dans la gare, accompagné par le crissement aigu des roues en métal freinant sur les rails. Les premiers trains avaient été alimentés à la vapeur et enfumaient toutes les gares dans lesquelles ils passaient en consommant des quantités astronomiques de charbon. Mais le train qu’il s’apprêtait à prendre était l’un des modèles les plus récents, avec un moteur qui consommait de la mana cristallisée. Il était plus propre, moins cher et demandait moins d’entretien. Zorian pouvait même sentir la mana rayonner depuis le train approchant, mais sa capacité à ressentir la magie était trop sous-développée pour lui donner des détails. Il avait toujours voulu se rendre dans la locomotive de l’un de ces trains, mais n’avait jamais trouvé une bonne façon d’approcher les conducteurs de train.

Mais ce n’était pas le moment de penser à cela. Il fit brièvement ses adieux à Mère et à Kirielle et pénétra dans le train à la recherche d’un siège. Il choisit intentionnellement un compartiment vide, ce qui fut surprenamment facile à trouver. Apparemment, malgré la foule rassemblée dans la gare, peu de personnes s’apprêtaient à prendre ce train en particulier.

Cinq minute plus tard, le train produit un autre crissement assourdissant et débuta son long voyage vers Cyoria.

Il y eut soudainement un grésillement, suivi du son d’une cloche.

« Nous arrivons à Korsa, » annonça une voix dans les hauts-parleurs. Un second grésillement. « Je répète, nous arrivons à Korsa. merci. »

Zorian soupira, puis ouvrit lentement ses yeux. Il détestait les trains. L’ennui, la chaleur et le bruit sourd régulier l’avaient rendu somnolant, mais à chaque fois qu’il s’apprêtait à s’endormir il était réveillé par les annonces d’arrivés en gare. C’était après tout le but de ces annonces, de réveiller les passagers endormis qui pouvaient potentiellement manquer leur arrêt. Zorian comprenait bien cela, mais n’en était pas moins ennuyé.

Il regarda à travers la fenêtre, observant une gare qui ressemblait à toutes les autres. Elle était parfaitement identique aux cinq gares précédentes, à l’exception du panneau bleu sur lequel était inscrit en blanc ‘Korsa’. Apparemment, les entreprises de construction qui avaient travaillé sur les gares s’étaient inspirés du même patron. En observant le quai sur lequel ils s’arrêtaient, il pouvait voir une énorme foule patientant pour pouvoir monter à bord du train. Korsa était une des plaques tournantes commerciales majeures, et de nombreux marchands nouvellement riches vivaient ici avec leurs familles, en envoyant leurs enfants à la prestigieuse académie de Cyoria pour qu’ils deviennent des mages reconnus et qu’ils fréquentent d’autres enfants de personnes influentes. Zorian priait pour qu’aucun de ces étudiants ne le rejoigne dans son compartiment, mais il savait que ce n’était qu’un souhait vain. Il y avait trop de personnes, et il était tout seul dans son compartiment. Tout ce qu’il pouvait faire était de se mettre dans une position confortable dans son siège et de fermer à nouveau les yeux.

La première personne à le rejoindre était une fille joufflue portant des lunettes et un col montant vert. Elle lui jeta un regard bref avant de commencer à lire un livre en silence. Zorian aurait été ravi de ne voyager qu’avec un compagnon aussi agréable, mais peu de temps après, un groupe de quatre autres filles entra dans le compartiment pour prendre les dernières places. Elles étaient très bruyantes et riaient bêtement à tout et n’importe quoi. Zorian était très tenté de se lever et de se trouver un nouveau compartiment. Il passa finalement le reste du voyage à alterner entre observer le paysage à travers la vitre et échanger des regards agacés avec la fille au col montant vert qui semblait aussi ennuyée que lui par les quatre autres filles.

Il sut que le train se rapprochait de Cyoria quand il vit des arbres à l’horizon. Il n’y avait qu’une seule ville dans cette direction qui était si proche de la grande forêt du nord. Le reste des trains ne passaient que rarement par ici. Zorian ramassa son sac et se leva pour se tenir devant la porte de sortie. Il voulait être parmi les premiers à quitter le train pour éviter les embouteillages habituels qu’il y avait en débarquant à Cyoria. Mais il arriva trop tard, il y avait déjà beaucoup de monde amassé devant la sortie. Il s’appuya contre la fenêtre en attendant, écoutant une discussion animée entre trois étudiants en première années qui se trouvaient à ses côtés. Ils parlaient de manière très excitée qu’ils allaient apprendre la magie, et ainsi de suite. Ils allaient être déçus. La première année n’était faite que de théorie, d’exercices de méditation, et d’apprentissage sur l’utilisation de sa mana.

« Hé, toi ! Tu fais partie des étudiants en année supérieure, pas vrai ? »

Zorian regarda la fille qui lui parlait et réprima un ronchonnement de mécontentement. Il ne voulait vraiment pas parler à ces gens-là. Il avait été dans le train depuis ce matin, et Mère lui avait fait la morale parce qu’il n’avait pas offert à boire à Ilsa; il était dans une très mauvaise humeur.

« Je suppose que tu as raison, » répondit-il prudemment.

« Tu peux nous montrer de la magie ? » demanda-t-elle avec enthousiasme.

« Non, » répondit Zorian franchement. Il ne mentait même pas. « Le train est équipé pour perturber le façonnage de mana. Ils ont eu des problèmes avec des personnes démarrant des feux et vandalisant les compartiments.

« Oh, » dit la fille, visiblement déçue. Elle fronça les sourcils, comme si elle essayait de comprendre quelque chose. « Façonnage de mana ? » demanda-t-elle prudemment.

Zorian haussa les sourcils. « Tu ne sais pas ce qu’est la mana ? » Elle était en première année, oui, mais ceci était élémentaire. Quiconque était allé en école primaire en savait au moins autant.

« Heu, de la magie ? » essaya-t-elle de façon peu convaincante.

« Ugh, » grogna Zorian. « Les profs te recaleraient avec une réponse pareille. Non, ce n’est pas la magie. C’est ce qui alimente la magie, c’est l’énergie, la puissance qu’un mage façonne en un effet magique. Tu en apprendras plus pendant les leçons, je pense. L’idée qu’il faut retenir c’est : pas de mana, pas de magie. Et je ne peux pas utiliser de mana en ce moment. »

C’était une explication trompeuse, mais peu importe. Il n’avait pas le temps d’expliquer de telles choses à une parfaite inconnue, surtout qu’elle devrait déjà savoir tout ça.

« Mmh, ok. Désolée de t’avoir dérangé. »

Le train s’arrêta enfin à la gare de Cyoria, accompagné de beaucoup de vapeur et de crissements des roues. Zorian sortit aussi vite qu’il put, dépassant rapidement les étudiants en première année complètement impressionné par la vue devant eux.

La gare de Cyoria était très grande, et cette taille était mise en valeur par le fait qu’elle était complètement close, ce qui donnait plutôt l’impression d’être dans un immense tunnel. En fait, la gare était encore plus grande, car il y avait encore quatre autres ‘tunnels’, en plus de tous les bâtiments annexes. Cela ne ressemblait à rien d’autre dans ce monde, et littéralement tout le monde était complètement stupéfait lors de la première visite. Cela incluait évidemment Zorian. Le sentiment de désorientation était amplifié par le nombre incroyable de personnes qui passaient par le terminal, qu’il s’agisse de passagers se rendant ou quittant Cyoria, de travailleurs inspectant le train et déchargeant les bagages, de crieurs de journaux qui annonçaient les gros titres ou de sans-abris faisant la manche. D’après ce qu’il savait, le flux de personnes ne s’arrêtait jamais, même la nuit, et aujourd’hui semblait être un jour particulièrement chargé.

Il jeta un œil à l’énorme horloge suspendue au plafond. Il remarqua qu’il avait encore beaucoup de temps et décida d’acheter du pain à la boulangerie puis prit la direction de la place centrale de Cyoria avec l’intention de le déguster en s’installant aux bords de la fontaine. Il s’agissait d’un coin très agréable pour se relaxer.

Cyoria était une ville très singulière. Il s’agissait de l’une des villes les plus grandes et les plus développées du monde, ce qui était très étrange au premier abord, puisque Cyoria était dangereusement proche des étendues sauvages infestées de monstres et ne se trouvait pas dans une zone géographique propice au commerce. Ce qui la catapulta au rang des villes les plus importantes de la planète était l’énorme trou circulaire du côté ouest de la ville. Il s’agissait probablement de l’entrée d’un Donjon la moins subtile du monde, et accessoirement le seul puits à mana de Rang 9 connu. Il y avait des quantités massives de mana surgissant des profondeurs, ce qui transformait Cyoria en un aimant à mages irrésistible. Un tel nombre de mage présents dans la ville suffisait à distinguer Cyoria des autres villes du continent, que ça soit au niveau de la culture des habitants ou de l’architecture de la ville. De nombreux bâtiments qui étaient trop peu pratiques à construire ailleurs étaient régulièrement bâtis ici, et, à condition de trouver un bon point de vue sur la ville, cela offrait une vue tout à fait incroyable.

Il s’arrêta net de marcher lorsqu’il remarqua un essaim de rat le regarder depuis le pied de l’escalier qu’il s’apprêtait à descendre. Leur comportement était déjà étrange, mais son cœur se mit à battre rapidement quand il remarqua quelque chose sur leur tête. Est-ce que… leurs cerveaux sont exposés à vif ?! Il déglutit et fit un pas en arrière, s’éloignant lentement de l’escalier avant de se retourner et de s’enfuir à toute vitesse. Il n’était pas certain de ce qu’ils étaient, mais en tout cas il ne s’agissait clairement pas de rats normaux.

Il se dit qu’il ne devrait pas être si choqué cependant, la ville de Cyoria attirait bien plus que simplement des mages. Des créatures magiques de toutes races trouvaient également irrésistible le puits à mana. Il était juste heureux que les rats ne l’avaient pas poursuivi, car il ne connaissait aucun sort de combat. Le seul sort qu’il connaissait et qu’il pouvait utiliser dans des situations comme celle-ci était le sort pour effrayer les animaux, et il n’était absolument pas certain de l’efficacité qu’il aurait sur des créatures magiques telles que ces rats.

Toujours un peu bouleversé, mais encore déterminé à rejoindre la fontaine, il décida de contourner les rats en traversant le parc à proximité, mais il semblait que la chance n’était pas de son côté aujourd’hui. Il tomba sur une petite fille qui pleurait toutes les larmes de son corps sur le pont qui menait au parc, et il lui fallut plus de cinq minutes juste pour la calmer suffisamment pour qu’elle lui explique ce qu’il s’était passé. Il aurait pu simplement passer à côté d’elle et la laisser pleurer, mais même lui n’était pas aussi insensible.

« L-le vé-vélo ! » balbutia-t-elle finalement. « Il-il est to-tombé ! » gémit-elle.

Zorian cligna des yeux en essayant de comprendre ce qu’elle essayait de lui dire. Elle sembla réaliser que Zorian ne comprenait pas, et pointa du doigt le ruisseau passant sous le pont. Zorian jeta un œil par-dessus le bord et vit une bicyclette pour enfant à moitié submergée dans les eaux boueuses.

« Heu, » dit Zorian. « Comment ça s’est produit ? »

« Il est tombé ! » répéta la jeune fille, comme si elle allait se remettre à pleurer.

« Ok, ok, pas besoin de recommencer à pleurer, je vais le chercher, ça marche ? » dit Zorian en observant la bicyclette.

« Tu vas te salir, » prévint-elle calmement. Le ton de sa voix indiquait qu’elle espérait qu’il cherche la bicyclette de toute façon.

« Ne t’en fais pas, je n’ai aucune intention de marcher dans la boue, » indiqua Zorian. « Regarde. »

Il fit quelques gestes pour incanter un sort de lévitation, et le vélo s’éleva lentement des eaux. Il était bien plus lourd que les objets avec lesquels il s’entraînait habituellement, et il devait lever le vélo bien plus haut que d’habitude, mais cela restait dans ses cordes. Il attrapa le vélo par la selle et le plaça sur le pont.

« Voilà, » dit Zorian. « Il est tout sale et humide, mais je ne peux pas t’aider pour ça. Je ne connais pas de sorts pour nettoyer. »

« O-ok, » acquiesça-t-elle lentement, agrippant sa bicyclette comme si elle allait s’envoler le moment où elle lâchait prise.

Il fit ses adieux et la quitta, décidant qu’il n’aurait jamais l’occasion de se relaxer à la fontaine. Le temps semblait se gâter rapidement en plus, et des nuages noirs s’amassaient à l’horizon, annonçant une pluie torrentielle. Il choisit donc de rejoindre la file diffuse d’étudiants se dirigeant vers l’académie.

Il fallait marcher longtemps pour rejoindre l’académie depuis la gare, puisque qu’elle se trouvait en bordure de la ville et que l’académie était installée juste à côté du Trou. En fonction de son état de forme et des bagages qu’elle traînait, une personne pouvait faire le voyage en une heure ou deux. Zorian n’était pas très sportif, mais il avait anticipé ce trajet et n’avait amené que peu d’affaires. Il rejoignit la procession d’étudiants qui se déplaçait encore de la gare jusqu’à l’académie en ignorant les quelques élèves de première année en galère avec leurs quantités excessives de valises. Mais il compatissait avec eux, car ses deux salauds de frères ne l’avaient pas non plus prévenu qu’il ne fallait pas prévoir beaucoup d’affaires. Il s’était retrouvé dans la même situation qu’eux la première année, mais ne pouvait rien faire pour eux.

En ignorant la pluie qui approchait et sa malchance, il se sentait revigoré à l’approche de l’académie. Il profitait du mana ambiant diffusé dans la zone autour du trou pour remplir à nouveau ses réserves de mana qui avaient été utilisées pour soulever la bicyclette. Les académies de mages étaient presque toujours bâties sur des puits à mana dans le but de justement profiter de cet effet. Une zone avec un niveau pareil de mana est un lieu parfait pour que des mages inexpérimentés s’entraînent à lancer des sorts, puisqu’à chaque fois qu’ils se trouvaient à court de mana, le mana ambiant aidait leur régénération naturelle de mana pour remplir à nouveau leurs réserves.

Zorian sortit la pomme qu’il avait dans la poche depuis ce matin et la fit léviter dans sa main. Il ne s’agissait pas vraiment d’un sort, mais plus de la manipulation brute de mana. C’était un exercice de façonnage de mana qui était censé aider les mages à améliorer leur capacité à contrôler et diriger les énergies magiques. Cela semblait être quelque chose de facile, mais il avait fallu deux ans à Zorian avant qu’il ne le maîtrise parfaitement. Parfois il se demandait si sa famille n’avait pas raison, et qu’il était vraiment trop concentré sur ses études. Il savait que la plupart de ses camarades avaient un contrôle de leur magie bien plus médiocre que lui, et pourtant cela ne semblait pas trop les inhiber.

Il dispersa la construction de mana qui maintenant la pomme en l’air et la laissa retomber dans sa paume. Il regretta ne pas connaître un sort pour se protéger de la pluie, car les premières gouttes commençaient déjà à tomber. Ça, ou avoir un parapluie. N’importe lequel des deux fonctionnait, sauf qu’un parapluie ne demandait pas plusieurs années d’entraînement pour être utilisé.

« La magie ressemble vraiment à une arnaque parfois, » soupira Zorian.

Il prit une profonde inspiration et commença à courir.

« Huh. Il y a bien un sort de protection de pluie, » marmonna Zorian alors qu’il observait les gouttes de pluie s’écraser sur une barrière invisible devant lui. Il tendit la main à travers la frontière de la barrière, sans aucun qu’il ressente le moindre obstacle. Il retira sa main soudainement humide pour retrouver la sécurité de la barrière et suivit des yeux la frontière du sort aussi loin qu’il le put. D’après ce qu’il voyait, la barrière encerclait tout le campus de l’académie, ce qui n’était pas un petit exploit car le domaine de l’académie était plutôt large. Elle formait une bulle qui stoppait la pluie, et seulement la pluie de la pénétrer. Apparemment l’académie avait à nouveau amélioré son système de boucliers de protection, car la barrière anti-pluie n’existait pas la dernière fois qu’il avait plu.

Il haussa les épaules et se retourna pour se diriger vers le bâtiment administratif de l’académie. C’était dommage que la barrière ne séchait pas non plus lorsqu’on la traversait, car il était trempé jusqu’aux os. Heureusement, son sac était imperméable, donc ses vêtements et ses manuels n’étaient pas en danger. Il ralentit le pas et étudia les différents bâtiments formant l’académie. Les boucliers de protection n’étaient pas les seuls à avoir été amélioré; tout l’endroit semblait magnifié, en l’absence d’un meilleur terme. Chaque bâtiment avait été fraîchement repeint, la vieille route en briques avait été rénovée avec des briques de couleur bien plus vive, les fleurs étaient en pleine éclosion et la petite fontaine qui ne marchait pas depuis des années était soudainement fonctionnelle.

« Je me demande vraiment à quoi rime tout ça, » marmonna-t-il.

Après quelques minutes de contemplation, il décida que la réponse ne l’intéressait pas plus que cela. Il la connaîtrait tôt ou tard, du moins s’il s’agissait d’une raison importante.

Le bâtiment administratif était, de manière prévisible, assez vide d’étudiants. La plupart d’entre eux avaient trouvé refuge pour éviter la pluie plutôt que de se hâter comme l’avait fait Zorian. De plus, les étudiants qui ne vivaient pas à l’internat n’avaient aucune raison de venir aujourd’hui. Pour Zorian, c’était la situation parfaite, car cela voulait dire qu’il aurait vite terminé.

‘Vite’ fut finalement un adjectif très relatif, puisqu’il fallut plus de deux heures à la fille travaillant au bureau pour terminer tous les papiers nécessaires. Il posa la question de son emploi du temps, mais elle lui dit qu’il n’était pas encore terminé et qu’il devrait attendre lundi matin. Il se rappela que Ilsa avait mentionné la même chose. Avant qu’il ne parte, la fille lui avait donné un livre de règles que les étudiants en troisième année devaient lire. Zorian parcourut le livre de manière négligente pendant qu’il cherchait la chambre 115, avant de le ranger dans un des compartiments les plus obscurs de son sac-à-dos, dont il ne sortirait probablement jamais.

L’hébergement offert par l’académie était plutôt horrible, et Zorian avait eu plusieurs expériences désagréables lors de ses séjours ici, mais c’était gratuit alors que l’immobilier était excessivement cher à Cyoria. Même les enfants de nobles habitaient régulièrement à l’internat plutôt que d’avoir leur propre appartement, donc pourquoi se plaindrait-il ? En plus, le fait de vivre si proche des salles de cours lui permettait de réduire substantiellement son temps de trajet chaque matin, et il était également à proximité de la plus grande bibliothèque de la ville. L’internat avait donc aussi ses bons côtés.

Une heure plus tard, il sourit en entrant dans une chambre plutôt spacieuse. Il fut encore plus ravi lorsqu’il réalisa qu’il avait sa propre salle de bains, avec une douche en plus ! Il s’agissait d’un changement très bienvenu, plutôt que de devoir partager une petite chambre avec un camarade de chambre qui manquait de prévenance et d’utiliser la salle de bains commune à tout l’étage. La chambre avait un lit, une armoire, plusieurs tiroirs, un bureau et une chaise. C’était tout ce dont Zorian avait besoin.

Il déposa son sac sur le sol et changea ses vêtements avant de se jeter sur son lit, très soulagé. Il avait deux jours entiers avant le début des cours, il décida de défaire ses bagages le lendemain. Il resta sans bouger sur son lit, se demandant pourquoi il ne pouvait pas entendre les gouttes de pluie s’abattre sur sa fenêtre avant de se rappeler de la barrière anti-pluie.

« Il faut vraiment que j’apprenne à lancer ce sort, » marmonna-t-il.

Son inventaire de sort était extrêmement limité en ce moment, consistant d’une vingtaine de sorts très simples, mais il avait prévu de corriger cela cette année. Comme il était un mage certifié du premier cercle, il avait accès à plusieurs zones de la bibliothèque académique auxquelles il ne pouvait accéder auparavant. Il avait prévu de chercher tous les sorts s’y trouvant. En plus, ses cours cette année devraient être bien plus orienté sur la pratique et les lancers de sorts maintenant qu’ils avaient prouvé qu’ils étaient capables. Il devrait donc également apprendre en cours plusieurs sorts intéressant.

Très fatigué de son long voyage, Zorian ferma les yeux, voulant faire une courte sieste. Il ne se réveillerait pas avant le lendemain matin.


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