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Chapitre 7 : Faux départ

Au sud d’Altana se dressait une série de grandes et abruptes montagnes, connue sous le nom de Massif Tenryuu. Les montagnes du Tenryuu divisaient le continent de Grimgar en deux parties. La région sud était considérée comme la métropole, tandis que la partie nord, Altana incluse, se faisait connaître en tant que frontière.

Pour dire vrai, cette dénomination de « frontière » n’était utilisée que par les humains. La métropole, ainsi qu’Altana et tous les territoires frontaliers au nord du Tenryuu, appartenaient à Aravakia, le royaume des humains. Pourtant, il y a de cela cent cinquante années, cette frontière n’en était absolument pas une. Dans le passé, plusieurs royaumes humains existaient, et l’humanité constituait la race prédominante en Grimgar.

Mais tout changea lors de l’arrivée d’un terrifiant porteur de magie démonique, le Roi Immortel. Possédant non seulement une redoutable puissance magique et militaire, il était de surcroît un talentueux politicien. Le Roi Immortel engendra une nouvelle race de morts-vivants et, à leur tête, devint bien plus qu’un simple conquérant. Il convainquit les dirigeants d’autres races de reconnaitre sa légitimité, puis forma avec eux une confédération de rois, déclarant par la suite la guerre aux royaumes humains. Aisément vaincus, les humains furent forcés de fuir vers le sud, au-delà du Massif Tenryuu.

Suite à cette éclatante victoire, le Roi Immortel fut nommé empereur par les rois confédérés, et ainsi naquit l’Empire Éternel. Jusqu’à la mort du Roi Immortel il y avait de cela environ cent ans, les humains étaient en grande partie incapables de poser le pied au nord du Massif Tenryuu. Mais suite à la perte de l’empereur qui les unissait tous, l’Empire Éternel s’effondra. Saisissant cette opportunité, le royaume d’Aravakia établit Altana en tant que bastion nord du royaume, ce qui était encore le cas à ce jour.

Évidemment, toutes ces informations avaient été obtenues par Manato.

Les terres qui s’étendaient des montagnes du Tenryuu au sud d’Altana étaient principalement utilisées pour l’agriculture et l’élevage de bétail, avec quelques villages parsemant le paysage. Au nord se trouvaient de grandes plaines et des forêts.

« Et par-là, », dit Yume, caressant les herbes hautes tout en poursuivant son explication. « il y a des cerfs, et des renards, et pleins d’autres animaux~nya. Et puisqu’on est en plein printemps, des ours apparaissent de temps en temps. Il y a aussi des Chimos ; des petits animaux ronds, tout doux, avec des petits yeux globuleux, une queue longue mais toute fine, des petites oreilles, et des petites pattes qui font des bonds ! Ils sont plutôt gentils. Mais il y a aussi les rats des fosses. Ils sont sauvages, aussi gros que des chats, et ils ont la peau super dure. »

« Vraiment ? » Ranta forma une visière avec ses mains et observa les alentours. « Parce que moi, je vois que dalle. »

« Euh… », hésita Yume en grimaçant. « Mais quand Yume s’aventurait dehors pendant son entraînement avec le Maître de Guilde de Yume, il utilisait son arc et ses flèches pour attraper du gibier. »

« Peut-être qu’ils se sont juste cachés. », ajouta Manato, en pointant du doigt une zone boisée sur leur droite. « Dans cette forêt. »

Haruhiro acquiesça. « Tu as surement raison. Si j’étais un animal sauvage, je ne me sentirais pas vraiment en sécurité dans un endroit sans arbres ou buissons dans lesquels me cacher. »

Ranta souffla du nez d’un air moqueur. « Vous voyez ? Ils me craignent tous. »

« Donc c’est de ta faute si on ne trouve pas gibier. »

« Ferme la Haruhiro ! C’est GRÂCE à moi ! Vous avez une énorme dette envers moi ! »

« Ta gueule. Même s’il y avait des animaux aux alentours, tu les as surement effrayés en hurlant comme ça. »

« ET C’EST UNIQUEMENT GRÂCE À MOI ET À MA PUISSANCE DIVINE ! »

« C’est inutile, ce gosse ne comprend rien… »

« Hum. » Pour la première fois depuis un bon moment, Shihoru, qui était restée silencieuse tout le long de l’échange, s’exprima. « On va vraiment… tuer des animaux ? »

Ils furent tous soudainement stoppés dans leur élan.

En y réfléchissant, le travail d’un soldat de la force de réserve était de défendre les humains des races hostiles et de combattre les monstres. Rien dans la description du job ne parlait de chasser des animaux sauvages et de revendre leur viande et leur fourrure.

« Le Maître de la Guilde de Yume lui a appris qu’il était important de remercier les animaux dont la vie est prise. », grimaça Yume. « Mais Yume aime les animaux et n’a pas envie de les tuer. Ils sont si mignons et c’est juste trop triste de les tuer… »

Ranta ricana dédaigneusement. « Garde ce genre de niaiseries cucul pour quelqu’un d’autre, princesse. Tous les êtres vivants finissent par mourir, avant de ressentir l’étreinte du Dieu Sombre. Je n’ai aucune sympathie pour ceux que je tue afin de survivre ! »

« Dans ce cas. » Yume encocha soudainement une flèche avant de bander son arc, la pointe métallique dirigée directement sur Ranta. « Il n’y aurait aucun problème si Yume tuait Ranta pour que Yume puisse vivre ? »

Ranta sauta brusquement en arrière. « A-a-abrutie ! Déconne pas avec ça, planche à pain ! T’es sérieuse ? Arrête ! Qu’est-ce que ça t’apporterait de me tuer ?! »

« Yume se sentira mieux après l’avoir fait. Et tu as aussi traité Yume de planche à pain. »

« T-Tu l’as dit toi-même ! « La poitrine de Yume est plate ». »

« Même si Yume l’a dit, ça ne veut pas dire qu’elle veut que quelqu’un d’autre ne lui dise ! Surtout par un garçon ; ça blesse les sentiments de Yume. »

« D-désolé ! Je suis désolé ! » Ranta plongea en avant afin de se prosterner devant Yume. « Tu vois, je m’excuse ! C’est ma faute ! Excuse-moi, s’il te plait ! Yume n’est pas plate ! Tes seins sont gros ! Énormes ! Gigantesques ! FARAMINEUX ! »

« Ranta. » Plus qu’il ne le regardait d’en haut, il le regardait surtout de haut. « Tu n’es pas du tout désolé, hein ? »

« Qu’est-ce que t’en sais ?! Comment tu peux dire ça ?! D’où je suis pas désolé ? Où sont tes preuves ! »

Yume soupira, puis abaissa son arc en replaçant la flèche dans son carquois. « … Ça n’en vaut même pas la peine de gaspiller une flèche. »

Ranta expira lourdement sous le coup du soulagement et se remit sur pieds, essuyant la sueur ruisselant le long de son front. « De toute façon, tu m’aurais loupé même si tu avais essayé de tirer. Mais je m’excusais juste au cas où, tu vois… Hé, Yume, stop ! Ne dégaine pas ton Khukuri ! C’était une blague ! Ce serait vraiment douloureux de me faire découper par ça ! Tu vas me tuer ! Je vais mourir, sans déconner ! »

« Rien de bien différent que le fait de tuer un animal sauvage, j’en suis sûr. », déclara Manato avec un sourire narquois. « Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais j’ai entendu que, sans s’aventurer bien loin, il était possible de croiser des gobelins de boue, des goules ou ce genre de choses. Des créatures dont même des apprentis comme nous peuvent probablement s’en occuper. »

« Des gobelins et des goules. » Haruhiro pencha la tête sur le côté. Il avait le sentiment d’en avoir déjà entendu parler auparavant. Peut-être n’était-ce que son imagination, mais il les visualisait comme des sortes de créatures humanoïdes.

« Ce qui veut dire… », commença Shihoru d’une voix étonnamment vive, considérant la façon dont elle s’exprime habituellement. « Que nous partons à la recherche de grobelins de boue et de cools. »

« Gobelins de boue et Goules. », corrigea doucement Haruhiro, se glissant une fois de plus dans le rôle du Tsukkomi.

Le visage de Shihoru tourna aussitôt au rouge cramoisi, alors qu’elle tentait de se recroqueviller autant que possible.

« Peu importe, ça me va. », accepta nonchalamment Ranta.

« C’est mieux que de tuer des animaux ! », ajouta joyeusement Yume.

Moguzo acquiesça en un grognement.

« Nous nous dirigerons donc vers la forêt. », conclut Manato.

Avec Manato, le prêtre, en tête de file, Haruhiro et les autres s’enfonçaient dans le bois le plus proche.

Il s’agissait d’une vraie forêt, sauvage et impitoyable. Elle était constituée d’arbres aux feuilles larges qui ne leur étaient pas familiers, et au sol reposait un épais tapis de feuillages, qui rendait impossible le pistage des traces de pattes d’un quelconque animal. L’état du sol oscillait, parfois aussi dur que de la roche, parfois simplement un peu mou, ou bien même parfois complètement spongieux. Il n’était pas simple de trouver un endroit où poser les pieds en toute sécurité, ce qui rendait la marche très compliquée.

Le bruissement des feuilles qui dansaient au rythme du vent, accompagné par le chant des oiseaux, faisait écho tout autour d’eux.

« Les gobelets et les moules… », murmura Yume. « Peut-être qu’ils fréquentent des points d’eau. »

Haruhiro remplit aussitôt son rôle de Tsukkomi, comme par réflexe. « Les gobelins et les goules. », corrigea-t-il. « Tu veux dire, quelque chose comme une source ou un ruisseau ? Ou peut-être une zone marécageuse ? »

« Essayons de trouver quelque chose du genre, alors. », répondit Manato.

Manato avait naturellement pris l’initiative, mais étant donné qu’ils se trouvaient en forêt, il s’agissait en théorie plus du domaine d’expertise de Yume. C’était son rôle à elle de guider le groupe dans la situation actuelle. Mais peu importe. Cela fonctionnait tout aussi bien de cette façon.

Un problème se fit néanmoins ressentir ; ils semblaient incapables de trouver le moindre point d’eau. Les seuls êtres vivants rencontrés jusque-là furent des insectes. De plus, bien qu’entourés de sons d’oiseaux, ils n’en avaient aperçu aucun.

Ranta avala bruyamment sa salive, d’une manière théâtrale. « C’est genre… La Forêt de la Mort. »

« Et c’est sans aucun doute entièrement de la faute de Ranta. » Yume gonfla les joues en le fixant. Visiblement, Yume en voulait encore à Ranta de l’avoir traitée de planche à pain. « C’est parce que Ranta faisait tellement souffrir leurs oreilles que tous les animaux ont fuiiii. »

« Je suis silencieux ! Je n’ai pas dit le moindre mot depuis qu’on est ici ! », protesta Ranta.

« C’est le simple fait que tu sois là, ton existence même est casse-pieds ! »

« Merci du compliment ! Et le simple fait que tu sois là te rend plate ! »

Yume lui jeta un regard noir, furieuse.

« Euh—désolé. C’est ma faute. Ma langue a fourché, vraiment. Je— » Ranta sauta soudainement en l’air. « C’est quoi ? C’est quoi ce bordel ?! »

Haruhiro cligna des yeux à plusieurs reprises. Ranta levait et abaissait les jambes comme s’il dansait. Quelque chose s’était agrippé à sa jambe, tentant de la griffer et de la déchirer. La créature apparue aussi grosse qu’un chat, couverte d’une fourrure semblable à des aiguilles.

« Un rat des fosses ! », déclara Yume en jetant des regards aux alentours. « Ils sont censés toujours attaquer en meute. Il y en a surement d’autres pas loin. »

Shihoru lâcha un glapissement avant d’essayer de fuir, résultant uniquement en une collision avec Moguzo.

« Vite ! » Manato leva son bâton court. « Il en arrive encore ! »

« Quoi ?! » Ranta tituba en arrière. « Aidez-moi les gars ! Votre seule priorité est de me sauver ! À l’aide ! Que quelqu’un m’aide ! »

« Bats-toi, Chevalier Noir ! », lui adressa Haruhiro en dégainant sa dague.

Les rats des fosses grouillaient au sol tout autour eux à une vitesse impressionnante. Haruhiro ne parvenait pas à se faire une idée de leur nombre. Les techniques de combat apprises par la Guilde des Voleurs étaient pensées pour affronter des humains ou des créatures y ressemblant. Incapable ne serait-ce que de commencer à réfléchir à une quelconque stratégie dans cette situation, il visa alors les rats avant de tenter maladroitement de les poignarder avec sa dague.

Sans surprise, il n’en effleura pas un seul, sa lame s’abattant à chaque fois largement à côté. « Ils sont trop rapides ! »

Moguzo agrippa son épée bâtarde à deux mains, l’éleva au-dessus de sa tête en un grognement avant de l’abaisser en hurlant… Directement sur Ranta. Ranta se jeta en arrière en poussant un jappement et la lame de Moguzo se planta dans le sol à l’emplacement exact où se tenait Ranta une fraction de seconde auparavant. De la boue s’envola, l’épée bâtarde frappant si fort qu’elle en fendit la terre.

« Moguzo, sale bâtard ! T’essayes de me buter ?! » Ranta avait enfin dégainé son épée longue. Mais c’est tout ce qu’il en fit car, comme on pouvait s’y attendre, il se mit à courir. « Putain ! Putain ! Putain ! J’ai failli me faire tuer par un coéquipier ! Et je suis sûr qu’il va encore essayer de me tuer ! Fais chier ! »

« Moguzo a essayé de sauver ta peau ! Tu devrais le remercier ! » Haruhiro n’arrivait à rien avec sa dague, il tenta alors de donner des coups de pieds dans les rats à la place. Ils l’esquivèrent aisément.

« Il m’a pas du tout sauvé ! » Ranta porta un coup d’épée longue en poussant un cri. « [TAILLADE HAINEUSE] ! Ma compétence de Chevalier Noir ! Je n’arrive pas du tout à les toucher ! »

« N’utilise pas tes techniques pour rien ! » Haruhiro choisit un rat des fosses et se concentra uniquement sur lui. Mais il s’enfuit et disparut derrière un arbre. « Arg ! », grogna Haruhiro sous le coup de la frustration.

« Malik em paluk » Shihoru traçait un glyphe élémentaire du bout de son bâton tandis qu’elle prononçait une incantation.

Il s’agissait du sort [MISSILE MAGIQUE]. Une boule de la taille d’un poing fusa de la crosse de son bâton… et frappa Ranta pile derrière sa tête.

« AÏE ! »

« Hein ? » Shihoru ouvrit les yeux. Elle avait visiblement lancé le sort les yeux fermés, et s’était ainsi trompée de cible. « P-Pardon ! Je— »

« SALOPE ! Je vais te buter ! Non, je vais plutôt t’obliger à me laisser te toucher les NICHONS » Se frottant le crâne là où il reçut l’impact, il commença à courir après Shihoru.

Sans la moindre hésitation, Manato glissa son arme devant les jambes de Ranta, qui, en se prenant les pieds dans le bâton, s’écroula en un grognement.

« Qu’est-ce que tu fous ?! », hurla Manato, grondant Ranta et assénant une frappe en direction d’un rat en même temps.

Pour autant qu’Haruhiro pouvait en juger, Manato maniait son bâton court avec un certain talent, mais cela ne suffisait pourtant toujours pas à toucher la moindre de ces bêtes.

« Encore un peu ! » Yume agitait frénétiquement son Khukuri dans toutes les directions. Sûrement était-ce pour cette raison qu’aucun rat ne s’approchait suffisamment d’elle pour qu’elle puisse les atteindre. « Le Maître de Guilde de Yume lui a dit que comme ce ne sont que des animaux, il y a juste besoin de les blesser un petit peu pour qu’ils s’enfuient ! Tenez bon ! »

Moguzo élança son épée bâtarde en une grande frappe, la lame heurtant de plein fouet le tronc d’un arbre. La puissance du coup fit trembler l’arbre, une pluie de feuilles et d’insectes s’abattant directement sur sa tête. Moguzo, à présent couvert d’insectes et de feuilles, hurla.

« À ce rythme… » Haruhiro rassembla toute sa détermination et s’accroupit, un genou à terre.

Sans courir, sans bouger, il attendit qu’un rat des fosses s’approche de lui. Là. Juste en face. Un rat. Il se dirigeait vers lui. Haruhiro tendit son bras gauche. Viens. Prends-en une bouchée. Si tu l’oses. La bête n’était pas plus grosse qu’un chat, mais il en avait excessivement peur. Elle était rapide. Il ne se sentait pas bien. Mais il attendit, restant parfaitement immobile.

Une douleur crispante lui transperça soudain la jambe, un cri de douleur s’échappant aussitôt de sa gorge.

Un autre rat des fosses s’était glissé derrière lui et mordait son mollet droit. Alors qu’il tenta de le poignarder, le rongeur qui lui faisait face bondit, et la mâchoire de la bête s’enfonça dans la chair de son bras gauche. « Aaaah ! »

« Haruhiro ! Bouge pas ! », cria Manato en accourant à ses côtés. Il balança son bâton en un geste précis et rapide.

Il y eut un bruit sourd et Haruhiro sentit aussitôt la pression des morsures se relâcher. Les rats s’enfuirent à une vitesse phénoménale. Le temps qu’Haruhiro contemple la fuite des autres rats, celui frappé par Manato avait déjà disparu.

« Tu vas bien, Haruhiro ? » Un genou à terre, Manato était accroupi aux côtés d’Haruhiro pour examiner ses plaies.

« Ouais, je vais bien… » Il retroussa sa manche et son pantalon, révélant une série de petits trous dans sa chair dont coulait du sang ; les marques de dents des rats. Ces blessures étaient superficielles, mais cela ne les empêchait pas d’être douloureuses.

« Laisse-moi te soigner. » Manato plaça sa main droite sur le front d’Haruhiro, le majeur posé entre les deux sourcils. Ses doigts formaient un pentagramme. « Ô lumière, par la grâce divine du Seigneur Lumineux… [GUÉRISON]. »

Une lumière chaude fut émise par la paume de Manato et, tandis qu’elle vacillait, les plaies d’Haruhiro commençaient à se refermer. Trois secondes pour sa jambe droite, trois secondes de plus pour son bras gauche, et c’en était fini.

« Wow. » Haruhiro toucha les endroits où il avait été mordu. Du sang était encore présent, mais il ne ressentait à présent ni la moindre douleur ni même le moindre picotement. Il n’y avait plus aucune trace de blessure. « Merci, Manato. Et tu es celui qui les a fait fuir, en plus… »

« Seulement parce que tu t’es dévoué à jouer le rôle de l’appât. », répondit Manato.

« Je comptais juste utiliser mon bras. Je me suis dit que je pouvais m’en sortir tout seul… »

« Tout s’est bien terminé. Peu importe qui a fait quoi. »

« Tout ne s’est PAS bien terminé. » Ranta était assis par terre les genoux levés, tapant des pieds comme un gamin pourri gâté. « Comment ça, tout s’est bien terminé ? On s’est soudainement fait attaquer par des trucs bizarres ! D’accord, on les a fait fuir, mais ça nous a rapporté que dalle ! Et regarde ! Je suis blessé, moi aussi ! Soigne-moi aussi ! »

« Ah, pardon. », dit Manato en se pressant aux côtés de Ranta.

« Pourquoi il doit s’excuser auprès de Ranta ? », marmonna Haruhiro en regardant autour de lui.

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Moguzo était lui aussi assis, probablement épuisé d’avoir tant agité sa lourde épée bâtarde. Shihoru essayait de se cacher derrière un grand arbre du mieux qu’elle pouvait, sûrement en raison de son sort raté. Yume, la seule qui semblait de bonne humeur, observait les alentours. Haruhiro croisa son regard, et elle lui adressa un grand sourire.

Il sourit à son tour sans réfléchir, bien qu’il ne s’agissait pas exactement d’un moment opportun pour se sourire l’un à l’autre. Ou peut-être bien que si. Il n’en avait aucune idée.

« … Ranta a raison sur un point, on n’a pas obtenu le moindre capa même si on a réussi à les mettre en déroute. », soupira Haruhiro. « Nous ne sommes peut-être pas encore assez expérimentés pour nous aventurer dans cette forêt. »

« Parfait ! Prêt à partir ! » Ayant été soigné, Ranta se releva aussitôt en un saut et agita son bras. « On y va, suivez-moi vous tous ! »

Moguzo cligna des yeux. « P-partir ? O-où ? »

« Idiot ! On a dit qu’on partait à la recherche de gobelins de boue, pas vrai ? Dis-moi que c’est une blague, que tu n’as pas vraiment l’intention de t’arrêter à cause de ces fosses machins, ou quoi qu’ils soient ! On va pas rentrer juste pour ça ! »

« Il a raison », acquiesça Manato, visiblement en pleine réflexion. « C’est exactement comme Ranta vient de le dire. C’est risqué, certes, mais les rats des fosses sont carnivores, non ? »

« Je crois qu’ils sont omnivores. », répondit Yume. « Mais quand ils sont en meutes comme ça, ils attaquent régulièrement les humains. »

« Bah, c’est vrai qu’ils nous ont attaqués. », ajouta Haruhiro.

« Donc ils mangent plus ou moins n’importe quoi. » Les yeux de Manato se plissèrent tandis qu’il se frottait le menton. « S’il y a des animaux qui chassent pour vivre ici, cela signifie forcément qu’il y a du gibier aux alentours. »

« Évidemment qu’il y en a. », se moqua Ranta. « Vous le remarquez que maintenant ? Je m’en suis rendu compte depuis un moment. S’il y a des animaux qui chassent ici pour se nourrir, ça veut forcément dire qu’il y a des proies pas loin ! »

Haruhiro lança un regard oblique à Ranta. « Tu ne fais que répéter ce qu’a dit Manato. »

« Ta gueule, Yeux-Endormis ! Va faire une sieste, gamin, si t’es si fatigué que ça ! »

« Je te l’ai déjà dit ! Je ressemble à ça depuis que je suis né ! Ça ne veut pas dire que je suis fatigué ! »

« Haruhiro », coupa Manato avec un sourire. « La plupart du temps, c’est mieux de simplement ignorer ce que dit Ranta. »

« Hé ! », hurla Ranta en pointant Manato du doigt. « Dis pas des vacheries comme ça ! Tu ne fais que jouer le monsieur gentil depuis le début, sale traître ? »

« Qui sait ? », répondit Manato en soupirant, refusant de mordre à l’hameçon. « Pour l’instant, si personne n’est contre, pourquoi ne pas explorer encore un peu les environs ? »

Personne ne fut contre, et ils s’aventurèrent ainsi plus profondément dans la forêt, en gardant un œil sur toute trace éventuelle d’autres rats des fosses. Ils vagabondèrent alors jusqu’à ce que le soleil ne commence à se coucher, bien que le seul gibier qu’ils rencontrèrent ne fut rien d’autre qu’un cerf isolé. Yume tenta de lui tirer dessus, mais elle manqua son tir, et le cerf s’échappa aussitôt.

Ils aperçurent aussi des oiseaux à plusieurs reprises et furent à nouveau attaqués par des rats des fosses, mais ils réussirent à les repousser. Et ce fut à peu près tout.

Comme ils ne trouvaient absolument pas drôle la possibilité de se perdre en forêt en plein milieu de la nuit, ils quittèrent donc le bois en marchant à grands pas, lourds.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? », grogna Ranta. Pour une fois, il était bien loin de son attitude énergique habituelle.

« On fait rien. », soupira Haruhiro en réponse. Néanmoins, en son for intérieur, il commençait à sentir un sentiment de désespoir monter. C’était comme si quelque chose en lui allait craquer. « On rentre. À Altana. »

« C’est comme si on était dans le conte « Les aventures épuisantes du Garçon Travailleur » », murmura Yume.

Haruhiro, endossant encore et toujours le rôle du Tsukkomi, chuchota en retour. « Hein ? Les aventures de qui ? » Il ne put se retenir de soupirer à nouveau.

« M-Mais… », commença Shihoru la tête baissée, comme dénuée de toute énergie. « Peu importe. Ce n’est rien. »

Quelqu’un gargouilla. Moguzo. « J’ai faim… »

« Une fois rentrés… », déclara Manato en regardant tout le monde tour à tour, un par un. « Arrêtons-nous au marché et mangeons un bout. Ensuite, je connais un endroit pas trop cher où l’on peut passer la nuit. Vers Nishimachi, il y a un logement pour les soldats de la force de réserve. Les membres à part entière peuvent y rester gratuitement, mais les apprentis doivent payer. Mais pas beaucoup. Une chambre pour les garçons et une chambre pour les filles, ça nous coutera vingt capas au total. »

Ranta ricana dédaigneusement. « On n’a pas gagné le moindre capa aujourd’hui. On devrait simplement dormir dehors. »

« Non, il vaut mieux garder ça en dernier recours. », répondit franchement Manato. « Ils ont beau être en commun avec tout le logement, les toilettes et les bains sont inclus. Avoir accès ou non à des toilettes et des douches fait une grosse différence… En particulier pour les filles. »

Shihoru raffermit sa poigne sur son bâton et hocha silencieusement la tête à plusieurs reprises.

« C’est vrai. », admit aussi Yume.

« Les toilettes et les bains ne sont pas une question de vie ou de mort. », grommela Ranta.

Pourtant, Haruhiro se dit que Ranta serait certainement celui qui se plaindrait le plus fort s’ils avaient décidé de faire sans.

« Je suis d’accord avec Manato. », déclara Haruhiro en levant la main. Shihoru, Yume puis Moguzo levèrent eux aussi leur main.

Ranta émit un claquement de langue, tss, mais ne protesta pas plus. Ainsi, sans avoir obtenu le moindre capa, leur premier jour de travail en tant qu’apprentis de la force de réserve se termina silencieusement.

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